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"Je voulais être passeur de mémoire"

Le Steenwerckoise Dominique Rijbroek vient de publier à 53 ans son premier ouvrage. La Survivante (L'Harmattan) est le récit d'une migrante originaire du Kurdistan irakien ayant fui la persécution de son pays jusqu'aux côtes du Pas-de-Calais. Lutte communiste, trafic d'armes, assassinats, clandestinité... L'auteur transmet un témoignage à vif d'une existence sans répit.

Quelles sont les circonstances qui vous ont amenée à écrire La Survivante ?
Un jour, une amie avocate m'a téléphoné pour me dire qu'elle avait quelqu'un en face d'elle qu'il fallait que je rencontre. Quelqu'un qui voulait raconter sa vie. C'était l'une de ses clientes. Son dossier venait de passer devant la Cour d'Assises du Nord. Mon amie m'a dit : "il y a deux conditions : tu viens très vite parce que cette personne a le statut de témoin protégé et, avec l'aide de la justice française, s'apprête à quitter le pays, à changer d'identité". La deuxième condition, c'était de prendre beaucoup de précautions car cette personne était recherchée par une mafia d'Europe.

Votre première rencontre avec Dila, dans une gare, se déroule comme dans un polar. Avez-vous hésité avant d'opter pour la forme du récit ?
Le sujet était difficile, je raconte des choses assez terribles et on m'a dit que j'avais réussi à ne pas tomber dans le pathos. Je souhaitais simplement être un passeur de paroles, de mémoire pour une personne qui avait besoin de se livrer avant de changer de vie.

Quel comportement adoptez-vous face à cette personne ?
Il y a tout de suite eu un climat de confiance. Le fait que je sois une femme y a contribué. Elle se livrait sans difficulté, je n'ai pas eu à forcer sauf à certains endroits où je sentais que la douleur faisait obstacle. J'avais l'impression qu'elle métait reconnaissante de faire le lien entre elle et les Occidentaux. C'est une personne avec un certain niveau, elle était enseignante, parlait couramment l'anglais, je n'ai pas eu de difficulté d'approche. Le rôle de l'interprète a été important, il a tempéré, il a filtré les émotions.

En tant que femme occidentale, comment avez-vous accueilli son histoire ?
Ce fut un choc des cultures. L'interprète, lui aussi Kurde irakien m'avait prévenue : ils ne pensent pas comme les Occidentaux, leur schéma de pensée est totalement différent. D'abord j'ai eu une approche superficielle de la question des migrants. ON peut avoir de la compassion pour eux et tout aussi bien se demander ce qu'ils espèrent trouver ici, chez nous ou en Angleterre. Et après je me suis retrouvée face à une personne. Ce n'était plus le concept de flux migratoire, ce n'est plus le phénomène sociologique, c'est un individu, un destin auquel on est confronté, et là ça change tout.

Quel est le message à retenir de son parcours ?
Alors que je rédigeais l'ouvrage, j'ai entendu le philosophe André Glucksman s'exprimer sur les Afghans : "quand on naît dans un pays en proie à des menaces de totalitarisme, comme l'Afghanistan, la solution pour les jeunes n'est peut-être pas de fuir mais de rester sur place et résister. Il faisait allusion à la résistance française. Il se demandait ce qui ce serait passé en France si les jeunes avaient fait la même chose. Glucksman a omis un facteur essentiel. En France, les personnes qui ont pris les armes contre l'occupant sont des gens qui avaient connu une situation meilleure, avant. Il n'avait qu'une envie, que la paix revienne. Les Afghans, que l'on retrouvait sur les côtes du Pas-de-Calais, n'ont jamais rien connu d'autre que la guerre et la persécution. Avant les talibans, c'était les troupes soviétiques. La morale, c'est cela. Comment condamner ces migrants ? En Irak, c'est pareil. Depuis sa naissance, Dila n'a connu que l'enfer.

Nicolas de Ruyffelaere

L'INDICATEUR DES FLANDRES, juillet 2012

http://www.lindicateurdesflandres.fr

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