Commentaires / Avis de personnalités

Un commentaire sur EN QUÊTE

"Ton idée de départ est très intéressante : entremêler le destin de trois générations d'une même famille, Basile, le combattant courageux et honnête de 1945, son fils Pierre, militant révolutionnaire des années soixante-dix, et son petit-fils Grégoire, notre contemporain, militant associatif de l'économie sociale, de la réinsertion des exclus et du mouvement écologique. Trois formes d'un engagement sincère et réfléchi qui se heurte à l'opposition des apparatchiks et à l'apathie des "suiveurs". Pour autant, l'idéal d'une "société nouvelle" demeure pour Grégoire plus que jamais d'actualité et tu termines ton roman sur cette espérance.
(…) Je dirais que tes trois personnages correspondent à des "types idéaux" au sens de Max Weber : irréprochables, pondérés et doués d'un sens aigu de l'éthique, quasiment exempts de faiblesse humaine, ils personnifient le rôle que tu leur fais jouer : le héros, le révolutionnaire, le cadre supérieur idéaliste. Ce sont des purs habités par leur sens du devoir, confiants dans la nature humaine (et donc naïfs), qui découvrent tardivement et avec stupéfaction qu'ils sont manipulés par ceux qui les jalousent ou redoutent leur pouvoir (…) Ils font face courageusement à leurs accusateurs, mais ils finissent par plier, et malgré tout, ils ne remettent jamais en cause la nature même de leur engagement, ils ne s'interrogent pas sur les fondements de leur militantisme, sur la valeur et les résultats de leur action. Ils se posent en victimes de leur honnêteté, de la malice de leurs adversaires et de l'instinct grégaire du grand nombre. A la rigueur, ils s'imputent des peccadilles, mais ne vont pas au-delà.

A mon sens tu soulèves trois problèmes passionnants, celui de l'engagement militant, celui de l'État et celui du suivisme des foules (…) Je t'avoue mon regret que ni Pierre ni Grégoire ne s'interrogent sur les raisons profondes de leurs échecs. Non pas une autocritique ni un mea culpa, mais une analyse. (…)
[A mes yeux] s'engager présuppose une certaine conception de l'homme. Le communiste postule que l'homme aspire à l'égalité des conditions; le pacifiste est convaincu que l'homme répugne aux conflits ; l'intégriste religieux n'exprime aucun doute sur le caractère sacré des prescriptions bibliques ou coraniques ; l'ultralibéral affirme sans sourciller que la liberté est la valeur suprême et que l'homme n'obéit qu'à son intérêt… Pour les uns, l'homme est foncièrement bon et il suffit de l'éduquer, pour d'autres, résolument méchant et il faut recourir à la trique. Bref, Rousseau contre Voltaire. Or selon moi (et bien d'autres), l'homme est tout cela à la fois, avec des doses variables de ces ingrédients et de bien d'autres, eux-mêmes variant au cours du temps chez un même sujet et au sein des différentes collectivités humaines. Je sais que le militant balaie cette objection en postulant que les principes qu'il défend sont universels, tandis que les autres ne seraient que des singularités de l'histoire, mais cela est-il décisif ?
Il me semble que le militant combat au nom d'un homme qui n'existe pas, cet "homme nouveau" des grands espoirs eschatologiques. Plus grave et c'est un lieu commun, quand certaines factions parviennent au pouvoir, elles liquident les hommes réels par trop différents du modèle qui les inspiraient, le cas d'école en la matière étant Pol Pot.

(…) Mon deuxième argument est que le militant est condamné à s'enfermer dans une structure paranoïaque. Tu l'écris toi-même, il ressent l'impression "d'accéder à un savoir fondamental", "à la connaissance du bien et du mal". Clairement, il reçoit la Révélation, avec son corrélat, le prosélytisme. Convaincu d'avoir raison, il ne comprend pas que les autres demeurent dans l'erreur. Devant leur scepticisme, il se croit puis se veut persécuté, entouré d'ennemis. Il s'en découvre dans son pays, chez ses voisins, au cœur de sa famille, dans son parti, et même dans sa propre personnalité. Il voit des complots partout, il s'enferme dans ses convictions, il s'aveugle, il s'achemine fatalement vers le déni de la réalité. Pierre et Grégoire par exemple perdent leur énergie à ferrailler au sein de leur organisation où chacun s'arcboute derrière une "ligne" présumée, et leur action se dilue dans le jeu des pouvoirs.

(…) Mais, m'objecteras-tu, je ne fais que chercher de bonnes raisons pour ne rien faire, pour supporter l'insupportable, c'est-à-dire la détresse humaine. Ne pas choisir, c'est choisir de ne pas choisir nous avait expliqué T. Je ne saurais pas apporter de réponse satisfaisante à cette critique, et je sais qu'il est trop facile de prétendre que le militant se donne bonne conscience à bon compte ou que la misère du monde est telle qu'on ne saura jamais par où commencer. Je me défendrais en recourant aux bons auteurs, en l'occurrence Montaigne, qui a écrit "il faut se prêter à autrui et ne se donner qu'à soi-même". Je reformulerais cela ainsi : il convient de se tenir en retrait des solutions collectives (a fortiori totalisantes ou prétendument universelles), et de conduire sa vie en fonctions de valeurs, car le seul être qu'il soit réellement possible d'améliorer, c'est soi-même, et non pas le voisin. Quelles valeurs ? J'en citerais deux qui n'ont d'ailleurs rien d'original, le respect inconditionnel de soi, d'autrui, du collectif, de l'environnement, et la rectitude intellectuelle."

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