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Note de lecture à propos de "Les inégalités dans l'Union européenne et ailleurs. Et si on osait ?", avril 2014. Danielle Zay

LES INEGA­LITES DANS L'UNION EURO­PEENNE. Et si on osait ? Gabriel LAN­GOUËT - Note de lecture de Danielle ZAY
In Coll. Education comparée. Paris : L'Harmattan - 2014

mardi 20 mai 2014
En cette période de doute sur l'Union euro­péenne et sur les capa­cités des gou­ver­nants et des élus à conduire leur pays dans l'intérêt de tous, ce livre est le bienvenu pour mettre les choses au point à partir d'une inves­ti­gation rigou­reuse. Il appro­fondit et déve­loppe les résultats de l'ouvrage pré­cédent de l'auteur - Les inéga­lités entre États et popu­la­tions de la planète. Trop c'est trop ! - en les recen­trant sur une com­pa­raison entre les res­sor­tis­sants de l'Union euro­péenne et un échan­tillon mondial repré­sen­tatif.
Cette base d'acquis permet de res­serrer l'argumentation sur des points essen­tiels et sous une forme concise faci­lement acces­sible. En moins de 200 pages, ce livre explicite clai­rement les concepts et méthodes de la théorie du déve­lop­pement humain et en quoi elle ramène les doc­trines néo-​​libérales à ce qu'elles sont : des jus­ti­fi­ca­tions de l'exploitation du plus grand nombre par une minorité qui détruit la planète. La crois­sance n'est pas néces­sai­rement pro­duc­trice de progrès, celui-​​ci dépend de la manière dont les richesses sont réparties et de modes de pro­duction qui ne sté­ri­lisent pas leur envi­ron­nement. L'accroissement des inéga­lités est le risque majeur du XXIème siècle.

L'auteur fait un sort aux cri­tiques spé­ci­fi­quement fran­çaises des travaux de portée inter­na­tionale. En effet, ceux-​​ci reposent sur des cri­tères indé­pen­dants des situa­tions locales spé­ci­fiques, ce qui contribue à ren­forcer les chances d'objectivation, tout autant que l'indépendance plus grande des cher­cheurs et des moyens plus impor­tants que ceux attribués par des recherches nationales.

En quelques pages, à l'aide de tableaux et d'encadrés, le lecteur apprend à rai­sonner sur les données col­lectées par le PNUD - Pro­gramme des Nations Unies pour le Déve­lop­pement, à partir de ses indices, notamment l'IDH (Indice de Déve­lop­pement Humain), mis au point par le Prix Nobel d'économie Amartya Sen. En l'associant au coef­fi­cient G de Gini (du nom de son concepteur), qui, pour une popu­lation donnée, constitue un indi­cateur des inéga­lités de revenus, l'auteur peut montrer, avec des chiffres précis, qu'à revenus égaux ou proches, les Etats plus égali­taires font plus et mieux, en termes de déve­lop­pement humain, que les États plus inégalitaires.

En outre, tout ne se joue pas que sur les dif­fé­rences entre pays riches et pauvres. Avec un Produit national brut infé­rieur à d'autres, un pays peut faire mieux tant pour la santé que pour l'éducation de ses res­sor­tis­sants et, à l'inverse, dans un pays riche, une partie de la popu­lation peut vivre en dessous du seuil de pau­vreté (13 % en France).

En ce sens, ce livre constitue un outil pour tous les "indignés" contre des sociétés devenues folles à pour­suivre une crois­sance qui appauvrit l'ensemble des citoyens à qui elle devrait pro­fiter, et, pour tous ceux qui se sou­cient de modes de consom­mation à la fois plus par­tagés et plus res­pec­tueux de l'environnement.

Les cha­pitres ana­lysent, d'une part, les dif­fé­rents types d'inégalités : de revenus, dans le domaine de la vie et de la santé, d'éducation, de genre, d'autre part, les poli­tiques des États et leurs retombées sur les popu­la­tions. Le dernier, consacré à la dis­tri­bution et à la redis­tri­bution et aux inéga­lités à l'intérieur des États, analyse les pertes de déve­lop­pement humain dues aux inéga­lités de revenus et de genre. En effet, la crois­sance ne se mesure pas seulement en quan­tités pro­duites, mais aussi en dimi­nution de qualité de vie et d'environnement, calcul qui manque sin­gu­liè­rement aux écono­mistes néo-​​libéraux.

Les com­pa­raisons sont effec­tuées dans chaque domaine entre les pays de l'UE membres de la zone euro, ceux hors zones euro et un échan­tillon témoin de 10 autres, repré­sen­tatifs à l'échelle mon­diale. Elles seraient très utiles à ceux qui, en France, s'intéressent actuel­lement aux projets ter­ri­to­riaux et locaux, pour ana­lyser de manière objective leurs modes d'institutionnalisation, de fonc­tion­nement et leurs effets escomptés et réels. Les domaines d'analyse sont les mêmes et les méthodes et outils sont uti­li­sables à dif­fé­rentes échelles.

Cet ouvrage s'inscrit dans la même visée que le pré­cédent : démonter les mythes des théories néo­li­bé­rales qui veulent faire croire que la crois­sance produit des richesses qui se redis­tri­buent d'elles-mêmes, abou­tissant ainsi à une déré­gu­lation des contrôles des acti­vités finan­cières par des ins­tances natio­nales ou inter­na­tio­nales. Il s'agit de ramener les sciences écono­miques à ce qu'elles devraient être : un objet au service de l'amélioration du sort des êtres humains au lieu de les consi­dérer comme un élément de pro­duction parmi d'autres, dont le coût est sans cesse à réduire. Le grand capi­ta­lisme pri­vi­légie ainsi le profit au détriment de la rétri­bution du travail.

La visée sup­plé­men­taire de ce nouvel ouvrage est de faire appa­raître que l'UE possède des atouts quant à l'espoir de donner une autre vision du monde.

Ainsi, le prin­cipal intérêt de ce livre, en dehors des connais­sances qu'il apporte sur la France com­pa­ra­ti­vement à ses par­te­naires euro­péens et autres, est peut-​​être qu'il ouvre, dans chaque cas, des pistes de recherche pour des équipes motivées et des inci­ta­tions poli­tiques sus­cep­tibles d'être lancées par des orga­nismes inter­na­tionaux tels que l'UE. L'UE pourrait être un relais favo­risant l'harmonisation des poli­tiques natio­nales dans le sens d'une amé­lio­ration du déve­lop­pement humain sur des causes non contes­tables. Par exemple, même dans l'UE, cer­tains pays ont des taux de non vac­ci­nation des enfants de moins d'un an insuf­fi­sants, supé­rieurs à 5% (France : 10 %), pour pré­venir des com­pli­ca­tions graves comme dans le cas de la rougeole.

Si les constats sont alar­mants, l'espérance est néan­moins au rendez-​​vous. En cette période où, d'après dif­fé­rentes enquêtes, les Français se montrent encore plus pes­si­mistes que leurs par­te­naires euro­péens et de l'OCDE, il peut être utile de rap­peler qu'il existe de bonnes raisons de jouer la carte de l'Europe. En effet, sur toutes les dimen­sions, l'Europe se classe en tête et, fondée par des huma­nistes qui visaient à assurer la paix sur le continent, elle reste dépo­si­taire de valeurs essen­tielles que les citoyens ordi­naires tendent parfois à oublier pour se jeter dans les bras des héri­tiers du fascisme.

Voici le lien de la pré­sen­tation du livre sur le site PRISME : http://​www​.prisme​-asso​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e8630

Danielle Zay, Professeur émérite

PRISME, mai 2014

http://www.prisme-asso.org/spip.php?article8630

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