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L'extraction des gaz non conventionnels n'est pas sans risques

La prospection en cours des différents gisements exploitables de gaz et huiles de schiste à travers le monde permet d'entrevoir l'importante potentialité énergétique de ces matériaux fossiles malgré leurs coûts d'extraction élevés et leurs impacts environnementaux. Si les évaluations de l'Agence internationale de l'énergie sont confirmées (soit environ 380 000 milliards de mètres cubes de gaz de schiste disponibles) alors, grâce à ces gaz de schiste, on pourrait bien être en capacité de prolonger la surexploitation de l'ensemble des énergies fossiles d'une trentaine d'années.
Ces données prospectives ne sont pas qu'une vision futuriste. Aux États-Unis, la part des gaz de schiste dans la production énergétique nationale représente déjà 23% de la consommation en gaz naturel et devrait atteindre d'ici peu 40%. D'autres pays : Canada, Afrique du Sud, pays d'Afrique du Nord, Royaume-Uni, Australie, s'y essaient ou voudraient s'y essayer et certains sont ouverts à leur exploitation :
Irlande, Pays-Bas, Suède, Danemark, Espagne, Pologne, Hongrie.
Si l'on ajoute à cela que les caprices de leur histoire géologique font que ces gisements sont inégalement distribués à travers le monde et placent la Chine et les États-Unis en tête des principaux détenteurs (bien avant l'Afrique du Nord et du Sud ou l'Australie et l'Europe), alors on comprend que les enjeux économiques et géopolitiques de cette énergie fossile vont accroître la contradiction majeure entre la nécessité de la préservation des équilibres biosphériques et les exigences du marché mondial en crise.
Il suffirait que la Chine, dont les réserves estimées en gaz de schiste sont les plus importantes au monde, commence à s'intéresser sérieusement à cette "manne" (malgré le fait que, pour l'instant, son exploitation soit encore trop chère par rapport au charbon dont elle dispose en abondance) pour que certains États accélèrent leur prospection. D'autant qu'en mars 2012, Shell a sécurisé un contact d'exploitation avec China National Petroleum Corp, le premier groupe énergétique du pays.
Par ailleurs, alors que le gaz naturel va occuper une place importante dans les décennies à venir pour accompagner la transition énergétique (et cela malgré le fait que ses réserves estimées à soixante ans de consommation décroissent), l'extraction des gaz de schiste permettrait, selon Petroleum Economist, de réévaluer cette réserve mondiale de 60 à 250%. Sous la pression de la crise et du "réalisme économique", l'actuelle position des États, encore réticents à l'exploitation des gaz de schiste, pourrait donc rapidement s'inverser.
Mais voyons tout d'abord quelles sont les deux conséquences majeures pour l'environnement de l'exploitation de ces huiles et gaz de schiste :
- La première est mondiale. La consommation de gaz participe à l'effet de serre et donc aux changements climatiques même si cet effet varie suivant l'énergie à laquelle elle se substitue.
- La seconde conséquence est territoriale avec des risques de pollution des nappes souterraines résultant notamment du cocktail d'adjuvants chimiques par manque d'étanchéité des forages (avec leurs conséquences sur la santé humaine) et de pollution des sols (en cas de fuite des canalisations).
D'autre part, dans l'attente que de nouvelles technologies viennent remplacer la fracturation hydraulique, la consommation d'eau reste élevée (15 000 à 25 000 m3 par puits). De plus, quelle que soit la technique de fracturation des roches à venir (pneumatique, acoustique, etc.), les risques de "mini-séismes" locaux sont toujours à redouter. Enfin, l'implantation des machines à forer et des installations connexes peut émettre du bruit et avoir un impact important sur les paysages.
Comme on le voit, l'extraction des gaz non conventionnels n'est pas sans risques. Pour l'heure, hormis les États-Unis et bientôt la Chine, la plupart des gouvernements concernés ont des comportements énigmatiques  : d'un côté, ils prétendent accompagner la transition énergétique à travers les énergies renouvelables afin de ne pas dépasser le seuil de non-retour des changements climatiques et, de l'autre, ils voudraient bien traquer la moindre bulle de gaz et de pétrole afin de faire face à la pression de la concurrence entre les États qu'impose le marché capitaliste.
Rappelons que les récentes catastrophes naturelles (comme les violents ouragans, Sandy ou Bopha, la fonte des glaciers arctiques, les sécheresses qui touchent l'Amérique du Nord, l'Australie, l'Europe de l'Ouest ou l'Afrique) sont autant de signaux d'alarme du dérèglement climatique, et que l'inaction de l'ensemble des gouvernants au sommet de Doha sur ces questions fondamentales est un signe. De plus, ce sont bien les pays pollueurs les plus industrialisés, compensant ou s'apprêtant à compenser leur production énergétique par le recours aux gaz de schiste, qui traînent le plus les pieds sur la limitation des émissions de gaz à effet de serre.
Voilà pourquoi nous ne devons pas laisser les gouvernants agir seuls face à la contradiction majeure du recours aux gaz de schiste. Il ne tient qu'à nous de faire émerger la seule question qui vaille : celle du juste équilibre entre la production, la satisfaction des véritables besoins des hommes et la préservation de l'environnement.

André Prone

JOURNAL L'HUMANITÉ, février 2013


(1) Coauteur avec Maurice Richaud de Pour sortir du capitalisme, Editions l'harmattan, octobre 2012.

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