Compléments d'ouvrage

Georges Connes

Dans un article paru en 1921 dans les Preussische Jahrbücher, le romaniste Eduard Wechssler regrettait que le comportement des peuples et, par voie de conséquence, leur histoire soient déterminés par l’institutionnalisation de préjugés nourris par l’émotionnel de représentations collectives ambiantes et constituant une typologie totalisante échappant à toute rationalité.
Ainsi les Français n’ont-ils pas eu, dans la période qui suivit la Première Guerre mondiale, une perception des Allemands dans leur diversité culturelle, philosophique et politique, mais une image qui s’était constituée dès 1870 et qui, renforcée par l’épisode nazi, persiste encore aujourd’hui.
Cette représentation de l’Allemagne a imprimé sa marque à tout un discours collectif relevant d’une perpétuation synchronique intergénérationnelle d’autant plus dangereuse pour le dialogue franco-allemand que les clichés qui en relèvent se trouvent régulièrement réactivés (par exemple le fameux " dérapage " de monsieur J.P. Chevènement, alors ministre de l’Intérieur, en mai 2000).
Il n’est certes pas facile d’échapper aux stéréotypes.
Au lendemain de 1918, il est évident que sous la pression du traumatisme de la guerre et des tensions politiques qui ne cessaient de s’exacerber, il ne pouvait y avoir en France de vision " raisonnable " de l’Allemagne. L’heure était à la haine, et jusque dans le plus petit village on entretenait dans les écoles et par la presse la psychose du " Boche " génétiquement barbare, militariste, conquérant, expansionniste.
La perversion des esprits était encore accentuée par toute une littérature de guerre ultranationaliste et de glorification du " poilu " confinant au mysticisme.
Dans ce contexte de débordement hystérique, difficile de faire entendre une autre voix : c’est du reste ce que nous explique excellemment Pierre Connes dans son avant-propos à ce remarquable récit rédigé entre juillet et septembre 1925 par son père, Georges Connes, qui fut professeur à la Faculté des Lettres de Dijon de 1926 à 1950.
En se démarquant de l’air du temps, en s’insurgeant contre les bellicistes et autres chauvinistes fanatiques, en affirmant que les Allemands sont eux aussi " des hommes et qu’ils ont une âme ", et que " Germain et Welsche ne sont que des mots, des étiquettes qui couvrent toujours le même produit : l’homme ", Georges Connes devait s’attirer bien des inimitiés, voire passer pour un " traître ".
Pourtant, il ne renonça pas devant sa responsabilité d’intellectuel.
Alors même qu’un gouffre séparait les deux nations, il s’efforça, sans jamais rien renier de ses convictions patriotiques ni sombrer dans la démagogie du collaborationnisme, de brosser un tableau nuancé et " humain " de ses années de captivité.
À ce titre, il mérite grandement d’entrer dans le grand livre de ceux qui furent les pionniers de la réconciliation franco-allemande, dont il convient au demeurant de ne jamais oublier qu’ils furent également nombreux – et tout aussi méprisés – outre-Rhin (cf. le dossier " Les arrières plans idéologiques des relations franco-allemandes entre les deux guerres ", Allemagne d’aujourd’hui, 105/1988).
Refusé à l’époque par sept éditeurs, le texte du professeur Connes, pourtant d’une étonnante lucidité et d’une haute tenue stylistique, est resté en sommeil pendant 75 ans.
C’est aujourd’hui une fierté pour l’Harmattan et la collection " Allemagne d’hier et d’aujourd’hui " de remédier enfin à cette injustice.

Thierry Feral


NB : Fin décembre 1940, le collaborateur dijonnais Pierre Costantini fait placarder sur les murs de la ville une affiche sur le transfert des cendres de l’Aiglon aux Invalides, " point de départ d’une Europe réconciliée ". G. Connes dénoncera immédiatement par un poème qui circulera sous le manteau la démagogie de ce cadeau de Hitler à Pétain (cf. L’Autre épreuve, pp. 181-184). Retrouvé alors qu’elle était déjà sous presse, ce texte n’avait pas pu paraître dans l’anthologie de Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes, Seghers, 1974.

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