JACQUES GUIGOU
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ÉCRITS SUR LA POÉSIE


SUR DES LIVRES DE POÉSIE

Gaston Marty, Visage de source. (2006)
Gaston Marty, L'ombre de partage. (2008)
Gaston Marty, Quatre saisons un désir (2009)
Stéphen Bertrand, Pirogues et autres brûlures (2013)
Franc Ducros, Évanouie la parole (2016)

CORRESPONDANCE SUR LA POÉSIE


Avec Jacques Camatte (2008-2010)

Avec Karl Bréheret (2006)

Avec Marc Wetzel (2010)





LA  FOUDRE,  LA FAILLE,  LA  POÉSIE

Jacques  Guigou

Á la question qui nous est posée : "Où va la poésie après le 11 septembre 2001 ?", nous répondons par une autre question : "Une telle question se pose-t-elle ? ". Non pas que la poésie ne soit pas atteinte et traversée par ces événements infernaux, puisque "rien du drame de son temps ne lui est étranger" (Saint-John Perse), mais au sens où elle y aurait perdu son chemin et devrait dès lors donner un nouveau cours à sa manifestation fondamentale.

Certes, demander où va la poésie après le 11 septembre présuppose que la poésie continue, qu’elle n’est pas devenue "impossible" ou bien encore "barbare". Nous ne nous situons donc pas dans la continuité de l’injonction prononcée par Adorno après Auschwitz. On sait d’ailleurs ce que fut la réponse de Paul Celan à l’interdit lancé par le philosophe de "la dialectique négative" : la Todesfuge, puis le poème de leur rencontre manquée (Gespräch im Gebirg) et combien d’autres chants qui affirment "l’irréductibilité de la poésie à toute injonction extérieure" (Enzo Traverso) ; car "il y a encore des chants à chanter au-delà des hommes" (Paul Celan).

Connaissance sensible de la finitude et de son désir d’éternité, elle n’appartient pas pour autant à l’univers des causes et des fins. Ni sagesse, ni folie, elle n’appelle aucun guide pour lui indiquer sa marche. Présente chez chaque être humain, elle ne cherche pas de disciples ; tout juste peut-elle, lorsque l’existant de ce monde laisse soudain entrevoir la faille qui l’abolira, s’inviter en souriant à la ronde de ses amateurs.

Contre la foudre des despotismes et des destructions qui la nient, la poésie dit aux vivants la percevant que son temps peut toujours surgir parmi eux. Survenant alors dans un avant sans nom et sans bruit, loin des épiphanies paisibles et des prophéties nihilistes, elle nous souffle à l’oreille : "c’est grand dommage que tu dormes quand le narcisse est éveillé" (Saadi).

 
  revue Polyglotte n°11, avril 2002.
revue Temps critiques, n°13, 2003




POÉTIQUES RÉVOLUTIONNAIRES ET POÉSIE

 
Jacques GUIGOU
 
 

Le thème de la Révolution

est une commande du temps.

Le thème de la glorification de la Révolution

est une commande du Parti.

Marina Tsvetaeva

Le poète et le temps (1932)

 
 

Au cours des révolutions modernes, des poètes se sont mis "au service" des divers pouvoirs révolutionnaires. De Chénier à Lamartine, de Pottier à Maiakoski, de Breton à D'Annoncio, de Senghor à Sénac, ils ont célébré les nouvelles puissances politiques issues des bouleversements historiques de la modernité, qu'elles soient triomphantes ou vaincues. Et ils l'ont fait, le plus souvent, dans une poétique révolutionnaire qui était contre-dépendante des figures de la période qui s'achevait. Leur idéologie du "service" les a tenus éloignés du devenir-autre de la poésie; de la poésie qui cherchait sa voix dans les bouleversements révolutionnaires qui parachevaient la fin d'une époque et qui en ouvraient une nouvelle. Chantres officiels, guillotinés ou "suicidés", leurs vies et leurs œuvres expriment l'écart devenant visible entre les "victoires" ou les "échecs" des révolutions dans lesquelles ils furent impliqués et l'impossible devenir poésie de ces mêmes bouleversements historiques.

Les deux derniers assauts contre la société dominante, celui du mouvement communiste de 1917-21 et celui du Grand refus de la fin des années 60 ont, chacun, été accompagné par une poétique révolutionnaire du service. Les surréalistes voulurent « mettre la poésie au service de la révolution » et les situationnistes « mettre la révolution au service de la poésie ». Bien que de sens inverse, l’intention est la même : la poésie a besoin de servir ou d’être servie. Pour Breton comme pour Debord poésie et révolution sont des puissances individuelles et collectives accomplissant, dans un moment paroxystique, l’unité de la théorie et de la pratique. Pour tous les deux, le bouleversement de la vie et l’ébranlement du monde sont les buts communs de la poésie ; la praxis révolutionnaire est la matière dont elle tire forme et contenu ; l’événement insurrectionnel énonce le nouveau langage de la poésie. D’une poésie « au besoin sans poème» pour les surréalistes et d’une poésie « nécessairement sans poème[1]» pour les situationnistes. Pour y parvenir, l’une comme l’autre requiert une activité « de service », appelle un individu au service de sa cause. Les poétiques révolutionnaires surréalistes et situationnistes restent semblablement enfermées dans ce présupposé du « service » ; mais si la première n’a plus de portée historique pour notre présent et son devenir-autre ; la seconde, aux yeux de certains, n’en serait pas dépourvue.

Car si les impasses politico-poétiques du surréalisme ne soulèvent plus guère de controverses, la poétique situationniste rallie encore à sa cause divers cercles et individus qui veulent « poétiser la révolution » ou bien mettre la « révolution poétique » aux commandes de la vie quotidienne. 

 Avant d’examiner de plus près les positions de ces poéticiens de la révolution, il convient tout d'abord de revenir sur l’écrit constituant la base de la poétique révolutionnaire de l’IS.


I- la poÉsie n’est pas un mÉtalangage

« All the King’s men[2]» peut être considéré comme le texte-manifeste de la poétique révolutionnaire situationniste. En peu de pages s’y trouve exprimée la critique du surréalisme et  déploré son « amère victoire », puis y est énoncé l’abolition de la poésie séparée — celle du poème — pour réaliser cette « communication immédiate dans le réel », ce « moment révolutionnaire du langage » qui fait la force de la révolution ; puisque « le programme de la poésie réalisée n’est rien de moins que créer à la fois des événements et leur langage, inséparablement » (p.31).

Ce texte de 1963 marque un moment décisif pour la théorie situationniste de la suppression de l’art et de sa réalisation dans le bouleversement de la vie quotidienne. La critique de la forme et des formes qui, depuis l’Internationale lettriste et Potlatch[3], avait représenté l’enjeu majeur de l’action révolutionnaire passe au second plan au profit d’une référence primordiale au langage. « Le problème du langage est au centre de toutes les luttes pour l’abolition ou le maintien de l’aliénation présente[4]». La question du langage est désormais placée au cœur de la poétique révolutionnaire situationniste. Contre « l’information » qui n’est que « la poésie du pouvoir », l’insurrection situationniste va créer « le langage libéré qui regagne sa richesse ». Le pouvoir s’exerce par et dans le langage car les mots du pouvoir « travaillent pour le compte de l’organisation dominante de la vie ».

I.1. Le basculement langagiste de l’IS

Pourquoi faire « des problèmes du langage le centre de toutes les luttes » et faire de la poésie « le moment révolutionnaire du langage » ? Avançons deux hypothèses à propos de ce que nous pourrions nommer le basculement langagiste de l’IS. Deux moments semblent en effet déterminants dans ce nouveau positionnement de l’IS : d’une part le rejet des œuvres lettristes et d’autre part une contre-dépendance aux modèles linguistiques.

- Le rejet des œuvres lettristes

Maintenues confidentielles, parfois détruites, toujours limitées au petit cercle des amis, les œuvres métagrahiques des années 1951-58[5] sont considérées par les situationnistes comme définitivement dépendantes du lettrisme et à ce titre ne sont porteuses d’aucun dépassement. Le bilan négatif tiré des réalisations métagraphiques des années 51-58 ;

- Une contre-dépendance au contexte intellectuel dominant de l’époque des années 50/65 ; contexte déterminé par la dynamique capitaliste de « la croissance » et des « modernisations » (le compromis fordiste) avec leurs conséquences anesthésiantes sur les antagonismes de classe. C’est sa reproduction globale que le système capitaliste cherche à opérer dans sa base matérielle et comme idéologie « du changement ». Rapports de production et procès de circulation ne suffisent plus pour comprendre ce que les sociologues et les médias désignent alors comme « la société de la consommation de masse ». Les modèles linguistiques et structuralistes s’élaborent comme une réponse théorique et politique à cette quête de nomination. Pièce majeure de cette modernisation du discours du capital, cette extension totalisante de la notion de langage à tous les rapports sociaux et humains constitue le présupposé dominant de l’époque lettriste puis situationniste.

Présupposé qu’on peut nommer langagiste pour sa propension à donner à la notion de langage une extension considérable. Les modèles linguistiques d’analyse du langage sont étendus à tous les phénomènes relationnels, à tous les rapports, à toutes les « structures » pour reprendre le vocabulaire de l’époque. Qu’il s’agisse des derniers feux de la linguistique structuraliste, des philosophies du langage (analytiques et herméneutiques), de la cybernétique et des théories de l’information ou bien encore de ces blocs de disciplines universitaires qui se constituent comme « sciences du langage » et « sciences de l’information et de la communication », nombreux et puissants sont les systèmes de reproduction sociale donnés et imposés comme « des langages ».

 

-         Combinatoire du détournement et désubstantialisation du langage

 

-         négation imaginaire du passé ; exaltation de l’oubli[9] (cf. ésotérisme, dualisme,)

 

Cf. Citation de Guigou J. et Wajnsztejn J. "Mai 68 et le Mai rampant italien"
L'Harmattan, 2008

"La critique situationniste du structuralisme a accéléré l’achèvement de l’idéologie fixiste (ce « nouvel éléatisme » H.Lefebvre) « éloge émerveillé du système existant » et « pensée garantie par l ‘État» comme elle a vivement dévoilé les effets normalisateurs du langage de la structure dans la « société du spectacle » ; ses dimensions « anti-historiques » et coupées de « toute praxis sociale ». Mais elle l’a fait au nom de la fluidification du langage qui opère dans le détournement ; en référence une réappropriation du « langage de la communication » qui s’est perdu dans l’art. Cette exaltation de la communication directe que la future « révolution des conseils » devra réaliser fait-elle elle autre chose qu'anticiper sur la "société de l'information et de la communication" que le capital impulse après 1974?"

 

II. Sur quelques poétiques révolutionnaires contemporaines

II.1- Les suiveurs de la poétique révolutionnaire situationniste

- Faire une critique de Vincent Kofmann dans un chapitre à part : Combinatoire du détournement et  négation imaginaire du passé ; exaltation de l’oubli (cf. ésotérisme, dualisme) ; pro-situ, il partage l'idéologie du "service" cf. le sous-titre de son livre sur Debord : "La révolution au service de la poésie".

- A.Jappe puis critique de Jappe et de son exaltation de l'art d'avant garde, de son fétichisme de Debord. 

- critique de Daniel Blanchard et sa Crise de mots (Sandre, 2012) qui, comme Baudelaire, croit que la mer est « liberté »... et qui, à la suite de Lacan, pense que la poésie réalise « la continuité du symbolique et du réel ». La poésie ne met les mots « en crise » que pour ceux, comme D.Blanchard, qui croient à la réalité de « la crise »; il n'y a pas de "crise" mais une capitalisation toujours plus vaste des mots et des choses. En conservant une référence  à la notion moderniste de crise "Crise de vers" chez Mallarmé et "Crise de mots" chez D.Blanchard, ce dernier reste langagiste, comme ses anciens amis situationnistes. D'où sa tendance à essentialiser la poésie (Crise de mots p.49) puisqu'elle est rabattue dans la sphère séparée des discours sur le langage ; une dimension supposée invariante, transhistorique... Or, "le poète refuse le langage" comme l'a écrit Sartre dans la seule pensée juste qu'il a formulé sur la poésie ! (Commenter ici plus longuement ce passage de Sartre dans Situations, II. Gallimard 1948, p.64-65.)

Dire aussi à propos de D.Blanchard mon accord avec sa critique de ce qu'il nomme "l'imposture" de la subordination de la poésie à la révolution ; comme chez les surréalistes (la poésie "au service de la révolution") ; mais il faudrait alors aussi qu'il dénonce cette imposture chez les situationnistes qui ne font qu'inverser la formule des surréalistses avec leur "poésie sans poèmes" ou encore "la révolution au service de la poésie".

Par ailleurs discuter sa vision performative de la poésie (cf. son chapitre "À propos de ce que fait la poésie") ; la parole de poésie qui n'est pas un langage n'a pas à être ou ne pas être "performative". Ici D.Blanchard se laissse influencer par les théories de la performativité du langage formulées par les déconstructivistes (européens et américains).  La performance, qu'elle soit  corporelle ou verbale n'est pas intervention sur le monde, mais un support à la surface des choses, une publicité de l'existant et de son devenir-même, une vaine et illusoire lamentation sur les tentatives par l'espèce humaine de sortie de  son errance...


II.2 - Des poétiques révolutionnaires tiers mondistes puis combinatoires
Sur Henri Kréa (Cachin) et Jean Sénac : deux poètes internationalistes impliqués dans la révolution algérienne étatico-nationaliste.

Néo-surréalisme de Kréa qui croit lui aussi que « La révolution et la poésie sont une seule et même chose » (titre de son recueil publié par PJ.Oswald en 1957) et qui n’hésite pas à orner ses poèmes de plusieurs versets de sa vulgate populiste : « LE PEUPLE/Seule réalité résonnant/La plénitude d’un contenu/Inébranlable/Seul concept adéquat/À la morale » (ibid. p.56).
De telles tirades dogmatiques sont moins présentes chez Sénac. Bien que chargée et surchargée de litanies révolutionnaristes et gauchistes : « Oui, tu es belle/comme la Longue Marche/comme la victoire du Vietnam » (Citoyens de beauté, Subervie, 1967).

Malgré de naïves glorifications de l’autogestion [vite étatisée nda] dans l’Algérie déchirée par les factions au pouvoir lors des deux premières années de l’indépendance : « Je t’aime. Tu es forte comme un comité de gestion/comme une coopérative agricole/comme une brasserie nationalisée...» (ibid.) ou bien encore avec des strophes remplies de vaines imprécations contre les saboteurs de la révolution : « Le sang de Ben M’Hidi c’est leur coca-cola ! » (ibid.), la poésie de Sénac échappe toutefois au carcan idéologique ; elle est moins bridée par sa poétique révolutionnaire que celle de Kréa, plus libre.

- Sur Édouard Glissant : abondance, fulgurance et rayonnance de ses poèmes du début des années 60 (Le sel noir, La terre inquiète) mais faiblesse et impasse de sa « poétique de la Relation » qui finalement aboutit à une apologie des flux, des connexions, des réseaux et des rhizomes chers aux idéologues de la dynamique du capital que furent Deleuze et Guattari. E.Glissant exalte la combinatoire des particularismes sans percevoir qu'elle constitue un opérateur majeur de la globalisation, une forme-monde de la capitalisation des individus et de l'espèce humaine. 

C- Henri Meschonnic, une poétique néoprogressiste d’un sujet qui s’auto-affirme sujet...  
Sur H.Meschonnic dire mon accord avec sa remarquable théorie du rythme mais critiquer sa notion « d'œuvre-sujet » appliquée au poème. Il est prisonnier de la vieille philosophie du sujet cartésiano-kanto-hégeliano-marxiste mais aussi de la phénoménologie. La poésie n'a pas de sujet ni d'objet ; pas davantage, un poème est sujet ou objet. Le linguiste et poéticien Meschonnic semble piégé par son idéalisation du langage. Or, la poésie n’est pas un langage c’est une parole au présent dite aux autres dans une langue parlée par l’espèce humaine sur la planète terre. De plus la notion d'œuvre est inappropriée pour définir le poème car elle relève de l'idéologie de l'art, de l'artiste, de l'industrie culturelle, etc. : un monde auquel la poésie est étrangère. L'œuvre est une autonomisation de la vie, son abstraïsation, sa séparation, sa sinistre caricature...


Remarque à intégrer quelque part dans le livre
I- Dire, comme tant et tant de discours sur la poésie, que le poème contient (ou doit contenir) sa propre poétique c'est rester dépendant de la poétique ; de la poétique (et pire "du poétique") comme sphère séparée du poème, surplombant le poème et le légitimant comme tel. Avançons qu'il y a poème et poésie lorsque la poétique s'absente.
(16 mai 17)




II- Développer le préambule en disant que la poésie mise au service d'une révolution émerge seulement avec les moments révolutionnaires qui mènent  l'assaut contre l'ordre monarchiste et sa classe sociale, l'aristocratie. C'est d'abord dans la première révolution anglaise du XVIIe siècle que le phénomène est le plus visiblement repérable (Milton mais aussi Diggers song, la ballade de Winstanley du mouvement des Diggers et de Levellers). Puis dans la révolution française...
Questionnement  et thèse
a- si le cycle des révolutions modernes est achevé (cf. Jacques Camatte), on peut avancer que ce "service" de la poésie à l'égard des révolutions est également devenu caduque. D'où le tourniquet dans lequel moulinent vainement les tenants d'une "poétisation de la révolution".
b- si les poétiques révolutionnaires contemporaines n'ont de cesse de lancer des appels à la poésie ne serait-ce pas pour combler le vide de leur théorie de la révolution ?

III- Dire mon accord avec l'essai d'Yves Bonnefoy "La poésie et la Gnose" (Galilée, 2016) selon lequel la gnose a toujours constitué un attrait pour les poètes car poésie et gnose se situe sur le même terrain existentiel : celui d'un sentiment d'exil dans un monde limité, prosaïque, enfermant ; l'intuition d'un monde de plénitude et de rayonnance dont le poète et le gnostique se sentent privés. Mais poursuit Bonnefoy l'analogie s'arrête là car "le lieu terrestre a grand prix pour les amis de la poésie" (p.19) ; nul besoin pour le poète d'aller chercher un ailleurs surnaturel ou invisible ; c'est dans la certitude de la présence lumineuse du monde et de toutes choses proches ; dans une "participation au tout du réel" (p.27) que le poète trouve (cf. le trobar des troubadours) les rythmes, les sons, les mots, les voix susceptibles d'accomplir le poème.
Commenter favorablement l'affirmation de Bonnefoy : "le poème n'est pas la poésie" (p.32) contre tous ceux qui (comme Meschonnic et tous les poéticiens de la subjectivation, les phénoménologistes, etc.) subordonnent l'existence de la poésie au poème. Le poème est un résultat ; le résultat du compromis entre la présence du monde et les limites du poète à le percevoir et à le dire comme une présence immédiate, comme un instant exhaussé (cf. JG. "Exhaussé de l'instant". L'Harmattan 2013. 



[en cours de rédaction hiver 2017]

 

Notes

[1] « All the king’s men », Internationale situationniste, n°8, janv. 1963, p.31.

[2] ibid. p. 29-33.

[3] On cherche en vain une référence — même implicite et critique, — au langage comme système de signes et aux théories linguistiques du langage dans les documents antérieurs à la fondation de l’IS en 1957. Cf. Documents relatifs à la fondation de l’internationale situationniste, 1948-1957. Allia, 1985.

[4] Ibid, p.29.

[5] Guy Debord, Mémoires. IS. Copenhague, déc.1958. Cf. également Documents relatifs à
la fondation de l'IS. op.cit.

[6] Cf. A la même époque, Henri Lefebvre critiquait le fixisme des structuralistes en y  voyant un "nouvel éléatisme", in L’Homme et la Société, n°1 à 4. 1966 ;, réédité dans Lefebvre H. Au-delà du structuralisme. Anthropos, 1971, p. 261-311.

[7]
Cf. Debord G., La société du spectacle. Buchet-Chastel, 1967, p.162-163.

[8] « Le détournement est le langage fluide de l’anti-idéologie. (…) Il est, au point le plus haut, le langage qu’aucune référence ancienne et supra-critique ne peut confirmer ». ibid. p.167.

[9]
« Nous sommes les partisans de l’oubli. Nous oublierons le passé, le présent qui sont les nôtres ». « Les souvenirs au-dessous de tout », Internationale situationniste, n°2 p.3. Ce texte critique la position de Benjamin Peret.


 




Écrits sur des livres de poésie

 

VISAGE DE SOURCE

 de Gaston Marty      Ed. Littérales, 2006, 52 p. 10€
 

En compagnie des "goûteurs de clarté" et des "marcheurs de solstice", Gaston Marty nous convie à partager sa quête d'un lieu "sans origine reconnue"; d'un pays où l'ombre n'est là que pour nous faire "apercevoir une extrême lumière". Car ce lieu n'a pas d'emplacement précis, il est mouvant, multiple, il est ici et ailleurs mais il n'est pas nulle part. Ce sont nos arrivées et nos départs qui lui confèrent son existence à la fois éphémère et permanente. Parcourant "les pays de l'instant", cheminant dès l'aurore dans cette ville qui "surprit d'autres arrivants avec leur visage de source" et dans ce village "sec comme un sarment de village", le poète se laisse guider "par le seul désir". Comblé par ses séjours auprès des "branches d'ombre et de miel", devenu étranger jusque dans ses lieux familiers, son voyage continue, puisqu'il s'agit de "revoir la vie telle qu'elle s'écoule". Cette demeure n'est pas une illusion, elle est bien parmi nous, dans ce monde; c'est notre "maison originelle", celle où "les heures valent siècle" car l'abandon à la contemplation du monde est possible; c'est le temps "du contact de privilège avec l'essence de ces plantes", l'instant d'une certitude sensible. Nous pouvons alors "nous jeter à la lumière" et forcer notre marche "quand cette aube à nous réservée brûle de naître". Lorsque la voie se resserre, lorsque "défaille le désir du but", lorsque "s'initie le voyage vers une autre faiblesse" nous ne sommes pourtant pas si éloignés du "pays de toujours" car nous savons "l'eau apaisée" et le vent propice à "l'accomplissement". Il n'est pas nécessaire au poète de visiter les nombreuses demeures de la prose du monde car le monde existe sans lui ; il ne lui tient pas rigueur de son extériorité puisqu'il se sait habitant du monde et habité par lui ; demeure humaine déjà là, déjà porteuse de "haute vie", déjà offrant, sans lui, aux oiseaux et au vent ses "sables déshérités", sa "mer fine" et sa "nuit térébrante". Comme l'enfant qui joue il peut alors se livrer au jeu du monde, non pas jeu mondain mais "jeu de parler", jeu qui "bouscule[nt] la séparation".

 "Et que ce lieu garde son air d'ailleurs
 Soleil envisagé tel qu'il pourrait être sans nous".
 
Minutieuse autant que soucieuse de la totalité, la poésie de Gaston Marty se dit dans une langue faite d'une délicate vigueur. Nous y décelons de subtiles correspondances avec la parole d'Ungaretti :"Je cherche un pays innocent" (Vie d'un homme). Ne cédant rien aux séductions du symbole, les courtes strophes de Visage de source — strophes souvent proches du tercet — trouvent pour les mots leur image tangible ; des mots qui dégagent le réel de ses reflets et de ses simulacres.
 

Ce recueil a obtenu le prix Littérales de poésie 2006.

 
  Jacques Guigou
 
 

Novembre 2006

revue Souffles n°217, janvier 2007, p.159-160.

revue Europe n°937, mai 2007, p.346-347.

 
 

 
 
 
L’OMBRE DE PARTAGE

Gaston Marty

Souffles - 2008 -Coll. Les écrivains méditerranéens - 52 p. – 10 €


« N’attendez pas que le vent tourne renvoyez les rafales » dit la voix de Gaston Marty aux êtres qui partagent avec elle un moment d’ombre ; moment où s’apaise « l’usure lente des soleils empilés » ; une rencontre sur un seuil où « le temps reste en retrait ». Là, Lorca y devient plus proche, car « le poète est une ombre qui marche lumineuse » (En marge du Livre de poèmes.).

Certes, la ligne de partage entre « l’ombre crue de l’été » et cette « lumière qui nous laisse sans âge ni voix » inscrit toujours dans le poème sa cruelle division. Mais c’est à la clarté, à « la demi lumière » qu’il aspire puisque « le voyage se réduit à désirer la clarté ».

En compagnie des « marcheurs des solstices », le poète nous conduit dans « l’air rauque des ruelles » auprès de ses nombreuses demeures ; celles du passé, ces maisons évanescentes où transparaît « une fenêtre de dernier étage devenue centre du monde » et celles de l’avenir jadis déjà présentes, car « ce furent maisons retenues pour plus tard ». Ces maisons qui offrent leur pénombre nous laissent toucher leurs tissus singuliers « brocard/mousseline/satinette/crépon de fête ». Elles accueillent notre pause « pour un presque bonheur » lorsque « nous avons échappé au supplice des braises qu’on nous obligeait à presser entre les doigts ».

Depuis notre lecture de ses recueils antérieurs ‒ pensons à Quelques demeures inquiètes et à Une brassée au plus près du feu ‒ nous le savions, Gaston Marty nous entraîne dans les pulsations les plus sensibles de la vie. Le bleu de nos veines y devient plus intense. Si la nostalgie traverse aussi ces strophes, elle ne verse jamais dans le regret. Le passage du temps et ses cruelles altérations au cours desquelles « le reflet achève de prendre la place des objets », impriment, certes, leurs marques mais le poète ne s’abandonne pas à l’irrémédiable. Même si, parfois, « défaille le désir d’aboutir », il intervient : « je saurai parfaire le passé » ; il combat la durée : « j’intervertis le temps ».

Servis par une langue concise autant que subtile ces poèmes nous font sourciers de leur musique.

 
Jacques Guigou
 
Montpellier, septembre 2008




QUATRE SAISONS UN DÉSIR

Gaston Marty

Éditions de l’Atlantique - 2009

 

Attentif à la continuité des jours, des êtres et des choses, Gaston Marty poursuit, avec constance, son chemin de poésie. « Piéton du sable au rendez-vous de la voile conquise », nous l’accompagnons maintenant dans sa marche vers « les lieux essentiels », ceux où « nous y écoutons le printemps écarquiller les écorces ».

Portés par les vents singuliers de chacune des quatre saisons, nous devenons les hôtes des demeures du poème. Ces maisons qui témoignent d’abord d’un passé dont on ne doute pas, mais aussi cette maison « tellement éphémère », cette autre « inachevée » et celle « ouverte une fois l’an en clarté d’âme ». Lorsque, dominé par l’incertain, nous observons les intérieurs de ces domiciles avec « des yeux rouillés », leurs portes paraissent invisibles ; elles ouvrent alors sur l’absence, la solitude, le dépérissement. Pourtant, lorsque « s’élèvent les feux tressés du bonheur », une surabondance de vie s’empare du logis, nous coïncidons avec ces « instants de privilèges » ; passé et présent se rejoignent et nous posons « nos pas dans les pas identiques au présent d’alors ».

Dans la poésie de Gaston Marty, la nostalgie ne s’abandonne pas aux regrets et aux lamentations ; elle n’engendre pas qu’une élégie ; elle dit avec finesse (« mais il existe finesse ») et subtilité que nos entrées successives dans la vie sont autant d’expériences sensibles de notre appartenance au monde. Expériences méticuleuses de la durée qui comportent, certes, errance et dépossession mais qui nous offrent aussi découvertes et explorations des possibles, ces moments de plénitude, de montée « de la sève qui cherche le jour ».

Composé en strophes régulières dans lesquelles le tercet est fréquent, ce recueil nous rend plus réceptifs au passage du temps : à la fois blessure de la perte, angoisse de la finitude et exaltation de l’amour « plus démesuré qu’un condor », célébration du « soleil de l’instant ».

Il est une figure qui, déjà présente dans les précédents poèmes de Gaston Marty, symphonise la prosodie du présent recueil : l’ellipse. Usant avec talent du pouvoir de concision de l’ellipse, l’auteur nous donne à entendre ce trope qui sert rythme de basse et chorus de cordes ailées. Voici un « Il sera malaisé de rester barbares à moins d’accepter homme fou maîtrisant cheval fou » ; voilà ce « nous permettons mains blanches effilées » ou encore ce « par brûlure je le sais la terrasse est montrée » qui potentialise la plaie en soi du geste de l’autre. Ici le serré du phrasé n’est pas dessèchement, il implique condensation et intensité. On est proche d’Yves Bonnefoy qui, lui aussi mène sa quête du « vrai lieu[1] », ce monde où se noue « le dialogue d’angoisse et de désir[2] ».

Un désir, qui vient ici, rendre inédit, le cycle unique de quatre saisons.

Jacques Guigou

Notes

[1]Yves Bonnefoy, Poèmes. Mercure de France, 1978, p.85.

[2] ibid. p.219.




PIROGUES ET AUTRES BRULÛRES

Stéphen Bertrand

Montpellier, le 28 septembre 2013

Cher Stéphen,

Bel envol que celui de ton écrit de l’été. Sans rien abandonner des intensités de son vol stationnaire, Colibri, s’est élancé vers de nouvelles Sierras...
Ton phrasé, si singulier, se fait davantage polyphonique ; il sonne à la fois du dehors et du dedans ; mieux, il nous sensible.
Et puis, soudain éclatantes dans la gangue de la syntaxe, il y a ces pépites qui nous ravissent : « Le soleil rassemble ses copeaux au savon des anecdotes », et aussi « J’emporte ses yeux de ricochets réussis ».
Si ta Marche avec les cobes « t’épuise », pour nous elle tonifie et enchante. Nous lui pardonnons ses petites faiblesses de clavier (« dans un claquement mat et pauvre, pauvre de moi...») pour nous laisser emporter par son vent de sable et de concrétudes ; son abondance généreuse d’instants saisis à vifs : « avec un restant de cordage au mors figé de l’après-midi ».
Articuler les onomatopées dans une strophe est toujours un exercice délicat. Tu t’en sors avec habileté (cf. Tocotocotocotok dans Sables) sans tomber dans les travers du lettrisme ni ceux de la poésie sonore. Dans La conférence des oiseaux ton parti pris de traduction des onomatopées se révèle fructueux.
L’introduction de dialogues, en contre-points prosodiques, donne au poème une tonalité et une oralité qui ne viennent pas étouffer le rythme de ta métrique. Je suis, en revanche, plus réservé sur l’introduction de signaux, de slogans ou d’affiches qui, par leur charge idéologique plus que « typique », alourdissent le mouvement de la strophe (cf. « Piyeli, épargne et crédit... »).
Page 84 dans « arrache, arrache, mâche, marche, mâche, danse, fais tes pointes... » ; FJ.Temple n’est pas loin; mais c’est d’hommage qu’il s’agit...
Merci, Stéphen, pour cette intensité que tu offres à nos étés.
Jacques






CORRESPONDANCE SUR LA POÉSIE





CORRESPONDANCE AVEC JACQUES CAMATTE

SUR LA POÉSIE


De Jacques Camatte à Jacques Guigou

Par email, le 4/12/2007

 

Cher Jacques,

J'ai toujours aimé la poésie parce qu'elle me disait quelque chose d'essentiel, un quelque chose que je comprenais limpidement à travers les mots, la mélodie, les suggestions, les intuitions. Mais la poésie plus récente m'émeut, mais ne me dit plus rien. J'ai comme l'impression que le poète me dit écoute, et ressens totalement ce qui de moi provient et, d'une certaine façon, je me sens dépossédé, altérisé et ce qui est dit n'est plus quelque chose qui retentit en moi, me fait percevoir l'autre, et me conduit à moi.

En lisant Prononcer, Garder, j'ai perçu un dire indicible; ce qui affleure mais ne s'épanouit pas, comme un tressaillement annonciateur de quelque chose de merveilleux. Cela m'évoque la nostalgie. Elle est non dite mais est vécue à travers les poèmes.

Prononcer pour moi est un dire solennel, le dire d'une essentialité, voire de quelque chose d'irrévocable. Prononcer implique une grande concentration sur le contenu de l'énoncé, sur la personne (ou les personnes) qui va réceptionner le prononcé :

   oui   prononcé

   puis pour elle

   à jamais gardé

Je me demande: est-ce celui qui prononce qui garde, ou est-ce celle qui reçoit le prononcé. D'après l'énoncé il semblerait que ce soit la première dynamique, toutefois à travers les divers poèmes, je me demande si la seconde ne s'impose pas également. Alors, là, cela me gêne parce que c'est comme une projection qui provoque un attachement en moi. Je dois conserver, garder, quelque chose. Or ce qui m'importe c'est de percevoir le retentissement en moi de ce qui est prononcé et d'avoir la possibilité de le transmettre. Je n'ai pas envie d'être attaché. J'aime ce retentissement qui peut m'affecter en m'amenant à connaître, à percevoir, à m'ouvrir à l'altérité.

M'interpelle:

le combat entre

les mots du temps

et

les mots de l'amour

et je me dis quel est le combat réel en lui, entre ce qui peut relever de la continuité et de l'éternité et la restriction, la limitation du temps. Et je pense à

pour que tu la rejoignes

à bord de l'esquif esseulant

du passage du temps

M'interpelle aussi:

c'est    sa voix qui

révulse les regards

le port           alors

n'a plus d'ennemis

Quel rapport avec le combat dont il a été question précédemment? Te sentirais-tu arrivé au port où tu n'as plus d'ennemis?

Tu dis : « Prononcer, garder »,

puisque les sèves des syllabes

sont sur le point

de surgir

Là je retrouve la question de l'indicible. Que recèlent ces sèves qui ne seraient pas dans la salive de mes mots?

Voilà: j'ai essayé de te percevoir à travers ces poèmes et te le dis.

Fraternellement,

Jacques.

***     ***     ***

 

De Jacques Guigou à Jacques Camatte

Montpellier, le 11 janvier 2008


Jacques, bonjour,

Ta lettre à propos de Prononcer Garder a provoqué chez moi creusement et jaillissement.

La manière dont tu as perçu dans mes strophes cette tension, ce « combat entre ce qui peut relever de la continuité et de l’éternité et la restriction, la limitation du temps », enhardit ma quête ‒ déjà ancienne ‒ pour tenter de dire ce que tu nommes un « indicible ».

L’expérience intense du passage du temps, de ce temps qui « se plisse sous nos assises » (Temps titré, 1988) et l’élan de l’amour qui l’abolit (n’as-tu pas lancé, « le temps est une invention des hommes incapables d’aimer » ?) constitue cette matière, cette « essentialité » sensible que prononce la poésie en moi ; un « combat entre les mots du temps et les mots de l’amour ».

Si de la nostalgie peut affleurer ce n’est pas comme regret d’un passé qui ne « tressaille » plus, mais comme inscription immédiate d’une présence ; une immersion dans l’union directe « du passé du sable et demain deviné » (P.G. p,58).

Les deux impératifs du titre n’énoncent pas une conduite à tenir par celles et ceux qui écoutent ces couplets. Nous ne sommes pas dans le domaine des interactions langagières et pas davantage dans celui d’un dialogue entre un « je » et un « tu » à la recherche de leur reconnaissance mutuelle. N’ayant et n’étant ni sujet ni objet, la poésie n’est pas une écriture ; elle provient d’avant l’écrit ; elle suggère un au-delà de l’écrit ; car le poète « totalise le monde dans l’instant : ce comprimé d’éternité » (Audiberti). Le pronom personnel « elle » utilisé dans certaines strophes ne représente pas un individu, ni une instance supérieure féminine, ni un état de conscience intégral ou altéré. Il propose plutôt un sans nom devenant poésie, une réalité s’accomplissant dans les rythmes de la durée et cherchant aussi à s’en libérer.

La poésie serait-elle ce moment de discontinuité pendant lequel l’institution s’éclipse et où s’accomplit le devenir tout autre de la communauté humaine assemblée ? Cette question n’est pas à entendre comme un appel à « poétiser la révolution » comme le disent certains contemporains qui, ayant abandonné la praxis prolétarienne, cherchent à y substituer une poiêsis néosurréaliste.

Bordiga avait bien perçu la portée communisatrice de la poésie lorsqu’il écrivait : « Aujourd’hui le poète qui écrit et imprime, jadis, chantait seulement. Mais le poète alors n’était pas un individu, mais bien la communauté, et celui qui n’aurait pas su chanter les vers n’aurait pas eu d’autres moyens de conserver les données de sa vie. La prose civilisatrice a conduit aux comptes en banque, à la portée de n’importe quel cynique rustre. Mais alors on semait, on récoltait, on épousait au chant de données rythmées, que tous connaissaient, parce que la mémoire collective retient le vers et le motif musical, et l’idée de confier à la mémoire la phrase non rythmée est postérieure à l’écriture ». (« Fantomes carlyliens », 1953, Invariance, série I, n°5, 1969. Il n’y a rien à rajouter à cette formulation ; il y a joie commune pour tenter de la réaliser…

Je partage largement ton ressenti à l’égard de la poésie contemporaine, qui « t’émeut, mais ne te dit plus rien ». Bien souvent enfermée dans le solipsisme, dans la mise en scène d’un ego exacerbé par son imagerie, la poésie actuelle verse dans le culte de la littérature, dans la narration et la nomination. Elle oublie le chant primordial de ses origines, le rythme des commencements, le souffle des paroles premières. Elle ne parvient pas à se mettre en continuité avec les voix de la Gemeiwesen, celles qui ont surgi dans les moments les plus cruciaux du devenir-autre de l’espèce humaine : moments de refus des dominations et des aliénations, moments d’ouverture vers des possibles ; moments d’accomplissements de la vie dans une relation apaisée avec la nature.

A ce propos, je souhaite te faire partager une hypothèse concernant l’antériorité de la poésie sur la magie.

On situe habituellement les origines de la poésie dans les pratiques magiques protohistoriques et dans celles des anciennes sociétés traditionnelles. Les poétiques modernes la définissent souvent comme une opération de ce type sur le langage. En 1986, tu semblais partager cette interprétation lorsque tu écrivais :

« (…) On peut dire que la magie exprime le refus de la médiation qui, ici, est l’expression de la séparation. Voilà pourquoi la magie trouva refuge jusqu’en ces dernières année dans la poésie. Les poètes connaissaient par immédiation et reconstituaient la liaison immédiate avec le cosmos, retrouvant plus ou moins une participation à celui-ci. D’où l’importance du charme, de l’incantation. Ils étaient les héritiers lointains des hommes-médecine, des chamans, de même que des prophètes. Au fil des ans, ils se sécularisèrent en opérant de plus en plus à l’aide d’une technique, en se plaçant le plus souvent au service des classes dominantes. Au cours de ces dernières années, on assiste à une industrialisation de la poésie, comme on peut le percevoir avec R.Queneau, par exemple, et le triomphe d’une combinatoire, qui a été préparée par le dadaïsme, le surréalisme, le lettrisme, etc. Dès maintenant tout poète peut être remplacé par un ordinateur habilement programmé à l’aide de fonctions aléatoires simulant une spontanéité et une immédiateté avec la communauté en place, totalement hors nature ». (Invariance, 1986, série IV, n°2, p.20.

Que la magie, « exprime le refus de la médiation » comme instance de la séparation d’avec la nature, cela peut se concevoir, mais à condition de ne pas en faire une pensée pré-mythique ou bien encore ‒ ce qui serait pire dans la méprise ‒ une pré-religion, ce que font pourtant de nombreux anthropologues et historiens des religions anciennes. La magie n’en reste pas moins d’abord un rituel, une institution qui opérationnalise par la puissance de la parole sacralisée (l’incantation, la transe, l’extase divinatoire) les rapports du groupe humain à ses activités ; notamment à cette activité devenue centrale chez les homo sapiens : la grande chasse.

La magie serait contemporaine du passage des communautés humaines pratiquant cueillette et chasse du petit gibier aux communautés nouant des alliances pour la chasse aux grands mammifères et pouvant les conserver comme une ressource accumulable et échangeable.

Procès de connaissance d’abord basé sur l’analogie et le mimétisme puis sur la symbiose avec l’animal, la magie s’est constituée comme un opérateur sur le monde ; elle accroît la puissance d’intervention des pré sapiens. Pour conserver son effectivité et pour l’activer lorsque la communauté en a besoin, la magie s’est ritualisée, organisée en cérémonies, donc autonomisée de la vie immédiate. En ce sens elle n’est pas qu’immédiateté puisqu’elle réalise une médiation interne de la communauté. Cela n’est pas contradictoire avec cette autre dimension que tu attribues à la magie, celle d’un refus de la séparation d’avec la nature. Cela situe les pratiques magiques dans une double appartenance : appartenant encore à la vie immédiate des communautés humaines, elles contribuent aussi à la vie médiatisée des premières sociétés s’acculturant.

Or, cette double nature de la magie ne coïncide pas avec les caractères de la poésie. Expression de la pensée humaine et manifestation d’une connaissance sensible du monde, la poésie n’est pas principalement intervention mais d’abord chant de la jouissance de la vie ; et chant immédiat de cette jouissance.

D’où mon hypothèse sur une antériorité de la poésie sur la magie.

Pour progresser sur des terres inconnues, à la recherche de nourriture et d’abri, la communauté des hommes redressés avance, agrégée, en contact peaux à peaux. Cette marche-masse possède un rythme naturel ; une cadence qui libère les sons des poitrines ; une allure qui accompagne les cris. Cet enthousiasme échauffé par le cheminement en commun se fait danse à la fois linéaire et rayonnante, portée par la conscience sensible d’un corps commun, d’une puissance physique et mentale (un égrégore ?). Paroles répétées, scandées, ce chant n’est pas un dit mais une clameur de contentement, celle de fouler ensemble la terre et de suivre la course du soleil. Nous sommes bien là dans ce langage émotionnel qui a précédé le langage verbal ; langage dont Chatwin a recueilli les dernières traces chez les aborigènes d’Australie et qu’il a nommé « le chant des pistes ».

Je ne formule pas l’esquisse d’une théorie de plus sur les origines du langage, je tente de percevoir ce qu’a pu être l’émergence de la poésie dans le devenir humain.

« Lorsque le corps parle c’est une cascade syllabique qui se déverse sur la peau du locuteur » écrit Tomatis dans L’oreille et le langage. Lorsque la communauté cheminait, son chant inondait de poésie sa vie immédiate.

Pensées bonnes pour toi

Jacques

 

 ***     ***     ***

***


De Jacques Guigou à Jacques Camatte


 Sur la poésie de Giorgio Cesarano

 

 

Montpellier, le 18 octobre 2010

Cher Jacques,

Merci encore de m’avoir permis de lire Romanzi naturali de Giorgio Cesarano que je cherchais depuis plusieurs années. Avec l’aide de Franc Ducros, un ami, excellent connaisseur de la langue et de la littérature italienne, j’ai traduit quelques strophes du livre, notamment celles de Ghigo vuole fare un film, et surtout l’appendice Introduzione a un commiato dans lequel GC déclare rejeter le titre de poète afin de consacrer toutes ses forces à la critique radicale.

De cette lecture et des réflexions qu’elle a fait émerger en moi je retiens deux interrogations :

- « L’adieu que Cesarano adresse à sa poésie et à la poésie est-il aussi définitif qu’il veut l’affirmer ?

- L’antinomie qu’il pose entre la « parole » de la critique radicale et la « langue faite de chaînes et d’armes » est-elle aussi absolue ? La référence à ses deux derniers livres Apocalisse e rivoluzione et Manuale di sopravvivenza est-elle emblématique de cette rupture ?

1- Pourquoi Cesarano ne lit-il plus de poésie sauf celle de Zanzotto ? Il nous donne sa réponse : car elle est étrangère au chant de la misère. Certes, il y a chez l’auteur de La Beltà (1968) une immersion sereine dans le parler des origines ; aussi bien celui d’avant la modernité, dont subsistent les traces dans le babil enfantin ou le dialecte de la Vénétie, que celui, métaphorique et cosmique, de la physique des particules. Mais on peut faire remarquer à GC que ce mode d’être au monde se trouve également présent chez d’autres poètes, et, pour s’en tenir ses contemporains ; par exemple, chez P.P.Pasolini ou encore chez S.Penna. Il me semble que cette exclusivité accordée à Zanzotto relève davantage d’une orientation théorique et politique que de la proximité avec une poétique. Après 1968, la poésie de Zanzotto assimile les données de la psychanalyse (surtout lacanienne) : le « parlêtre », l’espace de la jouissance, le Réel, le Grand autre, etc., autant de notions dont Cesarano fera un usage indirect dans son anthropologie révolutionnaire.

Dans sa lettre à la revue Paragone (p.111) , Giorgio Cesarano dit de son dernier poème Ghigo vuole fare un film qu’il ne mérite pas l’oubli du tiroir, ce en quoi je l’approuve et il ajoute qu’il contient en lui-même les raisons pour lesquelles il n’a plus écrit de poésie, ce dont on peut, en effet, trouver la marque dans certaines strophes mais ce qui constitue une clôture que je ne partage pas.

J’ai perçu les dimensions de poésie militante, de poésie engagée, qui parcourent ce poème — à l’image du film en projet dont il fait le récit transfiguré — comme les limites ultimes de la parole du poète Cesarano. La description des affrontements avec la police, les batailles contre les « syndicalistes de merde » (p.76) ou bien les appels à « l’unité du Prolétariat » (p.81), ne sont porteurs d’aucune potentialité pour un chant à venir ; c’est l’écriture théorique qui prendra le relais. En revanche j’ai été sensible au souffle qui parcourt certaines strophes ; à cet élan vers un « Zénith merveilleux » qui soudain se brise ; à cette course vers des commencements (Venite altri passi leggeri) qui devient tout à coup celle d’un éclopé (p.81). La voix de Giorgio Cesarano, ici donnée avec sa pleine intensité, résonne en moi davantage comme la promesse d’un au revoir que d’une « introduction à un adieu ».

2- De quoi est faite cette certitude qui pousse CG à affirmer qu’avec la critique radicale et la théorie, « la parole » combat « la langue »  à la fois asservie et conquérante ? Est-elle celle de l’invariance du programme communiste ? Est-elle celle de Bordiga et de son injonction à « Agir comme si la Révolution était déjà accomplie » ? Est-elle confiance dans la parole-praxis du moment révolutionnaire? La parole comme présence contre la langue enfermée dans la représentation ?

Avec cette antinomie entre « parole » et « langue » — qu’il prend soin d’énoncer en français — GC prend le contre-pied de l’idée assez commune selon laquelle la poésie relève d’une parole singulière ou collective alors que la langue, le discours — et donc également le langage théorique — relèvent des divers domaines de la prose ; prose du monde, prose quotidienne, prose de pouvoir, prose de fiction, etc.

Mais sa visée n’est pas d’ordre linguistique. En 1974, date de la rédaction de Introduzione a un commiato, il est sorti depuis quelques années de la période de sa vie durant laquelle il s’est adonné à la littérature et à la poésie. Il confirme ici sa confiance dans la voie nouvelle qu’il s’est tracée, sa conviction dans la puissance de l’activité critique, à la fois pratique et théorique ; d’où la référence à ses deux derniers livres comme preuve du combat de la parole contre la langue. Seule la révolution est parole humaine, le langage n’est que prose de la survie, voire discours d’apocalypse.

Il connaissait, bien sûr, l’injonction de Bordiga sur le schisme avec la société qu’implique le mode de vie communiste ; et aussi l’œuvre finale de celui-ci que tu as reformulée ainsi  « Une seule pratique humaine est immédiatement théorie : la révolution ». En tire-t-il la conséquence que ce n’est pas le cas de la poésie ; que le poème est asservi au langage, et qu’aucune « action poétique » ne saurait l’affranchir des « chaînes et des armes » qui le dominent ? Sans doute puisque GC ne cherche pas à « poétiser » la révolution, ni à mettre « la poésie au service de la Révolution », selon l’ancien mot d’ordre des surréalistes. En cela, il était proche de la position des situationnistes pour qui la révolution doit être « une poésie nécessairement sans poème » ; position énoncée en 1963 dans leur article « All the king’s men » (IS, n°8). Tu me l’écrivais il y a quelques temps dans un courrier, en réponse à une de mes questions sur ce sujet, il n’avait vraisemblablement pas lu cet article.

La discontinuité que Cesarano cherche à établir entre les deux périodes de sa vie et de son œuvre est-elle aussi définitive qu’il l’affirme ? Je ne le pense pas. Ils ne sont pas rares les passages de Manuale di sopravvivenza où l’on trouve des analogies avec Romanzi naturali non seulement dans le style d’écriture mais aussi dans le contenu visionnaire. Il a d’ailleurs lui-même signalé une continuation entre Ghigo… et Manuale lorsqu’il écrit dans la note sur la strophe h/2 (p.85) : « Il tema delle commemorazioni davanti a cibo e bicchierri lo ripresi in chiave critica nel Manuale di sopravvivenza ».

Il est une autre piste pour la compréhension du basculement de Cesarano qui me semble fructueuse : celle de son rapport à l’individualité et à la communauté. Cesarano abandonne-t-il la poésie parce qu’elle l’individualise trop ? Parce qu’elle l’enferme dans un rôle de « poète » qui le sépare des autres êtres vivants ? Parce qu’elle ne lui offre qu’une « course d’éclopé » (p.81)? En se consacrant intégralement à la critique révolutionnaire veut-il affirmer son être communautaire, son individualité-Gemenwesen ? Exprimée sous les diverses formes du rapport à la nature extérieure, et notamment aux animaux (cf. l’entomologo), cette préoccupation n’est pas absente de l’ensemble des textes rassemblés sous le titre Romanzi naturali.

Dans une lettre du 8 octobre 1974, GC demande à La signora Banti, éditrice de son livre, d’ajouter une strophe qu’il avait supprimée de son poème Ghigo, alors qu’elle lui paraît maintenant « justifiée ». Que dit cette strophe ? Un cri contre l’enfermement de l’individu qui « s’étrangle » et un appel pour « d’autres pas légers » conduisant vers la jouissance de la vie. Strophe emblématique s’il en est, de ce moment de tension individu-communauté, comme le sont tous les moments révolutionnaires de l’histoire ; moment d’émergence possible que Cesarano ne veut pas laisser à la critique des souris…

Vale

Jacques


 

Message de Jacques Camatte à JG le 27 octobre 2010

Cher Jacques,
C'est avec retard que je te signale que j'ai reçu le livre de Giorgio, tes poèmes et ta lettre que j'ai lue avec beaucoup d'intérêt mais sur le contenu de laquelle je dois réfléchir. Je lis difficilement les poésies de Giorgio parce que, ne pratiquant plus l'italien, je parviens très difficilement à comprendre.
Merci de l'envoi. T'espère au mieux. Bon cheminement.
Jacques


 







Correspondance avec Karl Bréheret sur sa poésie
 

Lettre de Karl Bréheret à J.G. le 31 mars 2006

Cher Jacques,
Voilà quelques textes et un recueil "Les allées du jardin". Je l'ai confié à Stéphen [Bertrand] qui ne m'a toujours rien dit.

Les textes sont empreints de convulsions noires.  C'est un peu ma manière de folie, voyez-vous. Ces écrits forment en quelques sorte un cycle. "Les allées du jardin" travaillent un autre espace, plus lumineux, moins sismique, l'adret et l'ubac en quelques sorte.

Amicalement
Karl



Réponse de J.G. à Karl B. le 30 avril 2006

Cher Karl,
Touché à vif par votre poésie, je vous en adresse quelques résonances.
La profusion des vocables, la luxuriance des qualificatifs ("ses étoiles bourdonnantes au bord de tes épaules") que j'ai d'abord perçu lors de votre slam à la galerie Saint Ravy se trouvent ici confirmées et même amplifiées.

Ces "allées" sur lesquelles vous nous conviez à cheminer ne sont pas gravillonnées par des mots ordonnés mais par des "granits ailés"; elles nous conduisent "de l'autre côté de la nuit".
Avec vous nous sommes alors attirés par l'horizon à venir de l'enfance, par son innocence qui "est une façon de désapprendre", car il nous faut abandonner la gluante prose du monde pour qu'adviennent "sous les mots d'autres mots plus amples et plus féconds".

 
Chez vous, la parole de poésie se charge d'une attirante tension entre le spasme et le silence ("Presse mon silence contre ton sein"). Jusque dans ses maladresses ("j'informe l'informe") ou bien lorsqu'il se laisse aller au jeu des mots ("passant sans pas", "l'onde nue qui ondoie"), le poète a besoin de plusieurs bouches pour métamorphoser le monde et sauter "à cloche-pied jusqu'au soleil". On ne lui tient pas rigueur de l'emploi fréquent du je puisque ce pronom devient chez lui presque impersonnel ("je suis le vin qui coule au banquet"). Il s'agit alors de se déprendre d'un monde "corseté d'idées rances" de ne pas se laisser manger par "la vermine économique"; partir; s'élancer; faire la traversée du langage; ne plus attendre puisque "le voyage commença par une porte sur la mer".
Bien à vous Karl, et à bientôt.
Jacques


On trouvera les poèmes qui font l'objet de cette correspondance
dans l'ouvrage suivant :

Karl Bréheret,  Au vent de la source.  Souffles, 2007.  ISBN 978-2-900650-16-5






Correspondance avec Marc Wetzel

sur Strophes aux Aresquiers



Le 7 mai 2010, lors de la rencontre de poésie et de musique du Mas Rouge, près des Aresquiers (34), Marc Wetzel a chanté  deux strophes du poème de Jacques Guigou Strophes aux Aresquiers. ici
https://www.youtube.com/watch?v=58xqhkguWkw

Cette rencontre entre l'interprète et l'auteur a donné lieu à la correspondance ci-dessous. La strophe dont il est question dans cette correspondance est la suivante :

Son visage incisé par

la passe néfaste du canal

le marais des Aresquiers

ne cicatrise pas

désormais divisé

il envie les dérives et les rêves

de la roubine

marais des Aresquiers

les femmes des sables

ne t’oublient pas

demain te verra intact

***    ****    ***

Mél de Marc Wetzel à Jacques Guigou le mardi 4 mai 2010 à 20h02

Cher Jacques,

Tes poésies (des étangs de Frontignan) me touchent vraiment, révélant mieux à chaque lecture un rare discernement de l'expression propre des choses. J'espère, en te chantant un peu, ne rien trahir, ne rien manquer d'essentiel !

Une question donc, une seule : « les femmes des sables » (... « ne t'oublient pas »). Qui sont-elles ? Pourquoi leur mémoire ici  ?

J'accroche sur cette énigme ; si tu as une minute (et si tu ne juges pas la précision déplacée), dis-moi qui sont ces femmes, et leur rapport (pour toi) au monde des Aresquiers.

Te remerciant à l'avance   à bientôt de toute façon
Marc
 
 

Réponse de JG à MW le mardi 4 mai 23h26

Bonsoir Marc,
L’attention méticuleuse et empathique que tu portes à mes strophes engendre chez moi de fructueux retours sur cet écrit de l’été dernier ; elle me laisse en outre, augurer un autre moment de vif discernement lorsque je t’entendrai les chanter.
Ta question m’a d’abord interloqué ; me trouvant bien incapable de formuler sur le champ la moindre réponse ! Revenu au texte et surtout à sa diction, une conjecture m’a traversé :
- La strophe est placée sous le signe de la séparation, de la division (« désormais divisé »…) ; division manifestée par le tranchant du canal (« la passe néfaste du canal ») qui « incise » l’étang. La fin de la strophe pourrait alors exprimer le désir d’unité, ou mieux, d’union des deux eaux de l’étang jadis uniques.
- Ces « femmes des sables » seraient alors les puissances cicatrisantes, unifiantes, qui sont déjà à l’œuvre dans la réalisation de l’utopie du marais des Aresquiers : redevenir « intact ». Pourquoi ces femmes sont-elles « des sables » et pourquoi l’appel à leur mémoire est-il nécessaire ? Les sables sont rares aux Aresquiers ; les galets dominent ; ils sont masculins. Les immensités sableuses de l’Espiguette et leurs féminines durées gardent la mémoire de l’unité, de la continuité avec le littoral. Elles sont là-bas, dans les dunes de l’Espiguette que l’on peut deviner depuis les Aresquiers. La jonction est possible puisque « les femmes des sables » veillent… non pas thaumaturges, mais ouvreuses de passages (des graus)…
A vendredi
Bien à toi
Jacques
 
 

Message de MW à JG, le mercredi 5 mai à 20h37

Merci, cher Jacques
et tout ceci confirme que tu es incroyablement chez toi dans la complexité des choses, comme un juge (et en tout cas un témoin capital) des liens du monde !!Ça m'ébahit, et j'ai une espèce de gratitude à l'égard du genre de travail inlassable que mène ton attention !
Marc
 

NB. On peut lire l'intégralité du poème traduit en occitan par Joan-Maria Petit

ici  http://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=405 

 On peut visionner l'interprétation de Marc Wetzel

ici http://www.youtube.com/watch?v=58xqhkguWkw

On peut visionner la lecture de Jacques Guigou

ici http://www.youtube.com/watch?v=a6ZVceOoLko

 

 






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