JACQUES GUIGOU
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JACQUES GUIGOU

 

 


 SUR LA PAGE

DE GAUCHE



   Ni autobiographie, ni Mémoires, ni autofiction, ni journal, ces fragments de vie se présentent comme des instants précis de présence au monde et de rencontre des autres ; instants à la fois inscrits dans la continuité d'une vie d'homme et en rupture avec la chronologie et le récit. On peut entendre ici un rythme intérieur qui bat sur la mélodie dissonante de l'histoire contemporaine. Ne pourrait-on y percevoir aussi une sorte d'éternité sans durée ou bien encore une succession de commencements ? Quoiqu'il en soit, voici des centaines de fragments, tous écrits SUR LA PAGE DE GAUCHE ; la page paire dans le livre, la page du cœur sur le cahier, la page du souvenir sur le carnet...

 


 

VOLUME I

 


Lorsque le printemps était venu, ma mère dressait de grandes tables sous les tilleuls et nous partagions l’abondance des repas préparés avec l’aide des bonnes.
   





Ce dimanche-là, au culte, une jeune femme inconnue de l’assemblée, jouait de l’harmonium. Autant les sonorités inédites qu’elle tirait du vieil instrument que la vivacité de ses gestes et la prestance de sa tenue, attirèrent alors sur la musicienne tous les regards des fidèles. 





 


Au plus chaud de la bataille de bâtons, un éclat de bambou pénétra profondément dans la narine du jeune garçon. Ce fut l’autre médecin qui dut soigner l’hémorragie en faisant usage de la salle de soins du père alors emprisonné par la milice.    





Bien que montant à vélo depuis peu, le garçonnet s’aventura pourtant sur la route de Nîmes. Avant de franchir le passage à niveau, il se trouva face à trois hommes hilares, qui marchaient au milieu de la voie. L’un d’eux, soudain, se précipita vers lui les bras écartés, barrant sa route et criant. Propulsé par la peur, dans un écart machinal vers le fossé, il parvint in extremis à trouver l’issue.    





Les vendanges achevées, les deux immenses marronniers du jardin laissent tomber leurs fruits qui, au contact du sol, sont éjectés de leurs bogues. Luisants, leurs écorces tendues par l’éclosion, ces marrons d’Inde m’offrent leur abondance. Je choisis les plus gros et j’en remplis mes poches.          






Le corps à demi penché dans le vide, il aimait se laisser glisser sur la rampe du grand escalier de la maison Trabuc. Ce matin-là, déséquilibré par la courbe, il tomba la tête la première sur le carrelage. Lorsqu’il émergea du coma, son père, assis sur les marches de la terrasse, le tenait dans ses bras. Les lamentations de sa mère le firent tressaillir.      






Il l’apprit plus tard, les grands foudres de la cave du grand-père étaient en chêne de Bosnie. Massifs, cerclés de fer épais, leur alignement fascinait le très jeune enfant. Juché sur une vieille poutre, il passa la tête dans l’étroite ouverture d’un foudre vide. Soudain, ce marchepied se dérobant sous lui, le tartre lui griffa le visage.    

 

 

 

 

 

 

L’été, la nuit tombée, la chambre, fenêtre grande ouverte, les cri-cri dans les herbes des champs voisins. Pour nous endormir, notre mère chante : Une nacelle en silence vogue sur un lac d’azur/ Tout doucement elle avance sous un ciel tranquille et pur/ Mais soudain le vent s’élève chassant un nuage noir/ Et les vagues qu’il soulève font trembler car c’est le soir.    
    






Après avoir fumé une cigarette cachés derrière les cyprès du stade, nous nous hâtions d’aller arracher quelques feuilles sur la verveine du jardin pour nous en frotter les doigts et les lèvres. Ce rituel odoriférant devait nous protéger de toute réprimande.      
   






Sur la terrasse de la villa Orighoni, les nuits sans lune du mois d’août, les rouleaux de la mer laissant seulement deviner sa présence, mon père nous parlait des étoiles. Nous cheminions alors des Pléiades à la Grande Ourse, d’Altaïr à Sirius comblés de puissance cosmique. Vivre devenait certitude.    

 





Seul meuble dans cette pièce délaissée du fond de la maison, le vieux piano n’était plus accordable. Ayant glissé des feuilles de journaux entre les cordes et les marteaux, il cherchait à imiter les sons stride et les rythmes syncopés qui l’enchantaient sur ses 45 tours de ragtime.          





Dans l’ancienne cave, deux trapèzes avaient été installés à quelques mètres de distance. Du haut de la grande échelle il s’élançait sur le premier des agrès mis en mouvement par sa sœur. En bout de course, il lâchait prise pour saisir le second resté jusque-là immobile. Nommée « Le saut de la mort », la figure s’achevait par une acrobatie comique.    
 





En cette soirée de 14 juillet, les plus effrontés de la bande d’adolescents de la rive droite jetaient des pétards dans les fenêtres des maisons basses où autochtones et estivants étaient attablés. Plainte ayant été déposée, un lundi de l’automne, le jeune lycéen, convoqué par le juge de la ville, reçut une intimidante réprimande. Certes complice, mais com­plice innocent, il ne put dire un seul mot tout au long des remontrances.    





Annaba, ex-cours Bertagna, tôt ce matin-là, petit déjeuner avec oranges pressées ; la forte chaleur de la journée se fait pressentir ; les paquets de journaux jetés sur le trottoir, rapidement déliés puis vendus devant le rideau de fer du buraliste-presse.      
 





En frappant ma mère, mon poing glisse sur sa hanche, je brise un carreau de la fenêtre. Blessé profondément, j’en porte toujours la cicatrice en forme de W.    

 





Cueillette des olives au Roc des Poulets, en plein Mistral. Le retour se fait dans la torpédo de Monsieur Trabuc dont on voit le moteur depuis l’habitacle. Étalées sur la table de la cuisine avec feuilles et brindilles, les olives sont triées méticuleusement. Je plonge une main dans le sac des noires pour garder la douceur grenue de leurs peaux.
   





Mise en bouteilles du vin rouge rapporté de la cave coopérative dans la grosse bombonne protégée de paille ; odeur forte du vin qui s'oxygène. Mon père amorce le tuyau de caoutchouc puis crache sa gorgée sur la terre battue.  





Jeannine, la jeune bonne, fait les chambres. Je la poursuis, je joue à la frôler ; alors qu’elle est penchée au-dessus du lit, venu par derrière, je lui touche les seins.

 

 


 

 


Les restrictions de guerre étant toujours en vigueur, Tantine m'a tricoté un maillot de bain d'une pièce en laine. Pour l'essayer, je cours dans les hautes herbes du jardin. Suspendu aux branches du poirier, les bretelles du maillot  m'irritent les épaules.







Quinze mois après Jacques, naissait Geneviève. Dans les premiers efforts de l’aîné pour prononcer le prénom de sa sœur, deux syllabes se firent entendre : « Yéyé ».






Gravée sur la couverture cartonnée de noir du livre de compte de mon grand-père Sully, cette inscription : Comptoir agricole de Vauvert. Transformé en cahier de brouillon, sur une page, en lettres malhabiles, « Christiane est une cloche ».




 



Une matinée d’hiver. Dans un récipient métallique, notre mère allume une flambée d’alcool à brûler pour tiédir un instant la grande chambre où elle nous lave. Fascination mêlée d’effroi que cette flamme si proche de nos corps nus.





Je ne marche pas encore. Quelqu’un me soulève au-dessus du piano et tente de me faire tenir debout : mes jambes s’affaissent sous moi en accordéon.







Du toit de la serre, prenant appui sur la gouttière, je parviens à monter sur le toit du grenier. Marchant cahin-caha sur les tuiles romaines, j’en brise certaines. Regard au sud, je devine le filet bleuté de la mer.







Le plateau d’une table ronde coincé au cœur des branches maîtresses du sophora de la cour, forme le parquet de ma cabane d’arboricole. Une échelle de corde flottante me permet d’accéder à ce monde enjoué.






Pendant la fête, à la course de l’après-midi, sur le toril qui domine le plan, je suis assis au premier rang en bas du siège occupé par mon père. Mes jambes pendent dans le vide au-dessus de la porte du toril. À l’appel de la trompette, la porte s’ouvre mais la bête ne sort pas. Dans cette attente troublante j’ai l’impression d’être regardé par tout le village.





Ma mère achète plusieurs belles soles chez Marinette la meilleure poissonnière du Grau-du-Roi. Autant la vendeuse que l’acheteuse n’en finissent pas de rivaliser, en duo de bel canto, sur les manières de découper les filets puis de préparer la friture.

 

 


Ils sont baignés de nostalgie ces derniers jours de sa longue saison de mer. Dans les cours des maisons basses de la rive gauche, on cuisine en plein air : odeur prégnante du poisson frit mêlée aux effluves du vent marin. Il laisse résonner en lui ces vifs éclats de voix des estivants qui prennent l’apéritif avec leurs hôtes, marins-pêcheurs retraités.

 

 


Sous la tonnelle d’un vaste restaurant de la route de Sauve, se déroule le repas de fin d’année de ma classe de philosophie. Je savoure les mots d’esprit de « Sva », le professeur-philosophe admiré. Lorsque vint le moment du cadeau, le maître dû desceller une dizaine de caisses et de cartons devant ses élèves hilares, avant de découvrir le beau livre d’art dont il avait parlé avec ferveur dans un de ses cours.







« Fais bien ce que tu fais ». Sur le tableau, d’un noir délavé, la maîtresse de la classe de Septième écrit avec application la morale du jour. L’enfant la copie machinalement en pensant à la sortie. Arrivé dans le petit appartement de la rue des Chassaintes, il dit à sa tante :« Mon ami Mouret reste au lycée toute la journée ; il mange au conservatoire — Au réfectoire », rectifia l’adulte en riant.






Sur la grande table de la cuisine, maniant force torchons contre le gluant, ma mère espeille les anguilles. Ayant incisé le dessus de la tête, elle tente de tirer la peau vers la queue, mais l’anguille s’enroule autour de son avant-bras. L’opération enfin réussie, les chairs à vif, le poisson se débat toujours.







Cet été-là, en pension au Chambon-sur-Lignon, il prépare, au Collège cévenol, un examen de passage en classe de Troisième. Une éruption d’eczéma lui couvre le corps de boutons. Devenus cloques séreuses, il les crève d’un coup d’aiguille rougie au feu de plusieurs allumettes. Durant ce même séjour, lors d’une sortie en forêt, il s’avance vers les moniteurs assis pour le goûter et il pète à leur hauteur en s’enfuyant. L’un d’eux le poursuit, le plaque à terre et le corrige de plusieurs coups de poings.







Il ne peut détourner son regard de cette adolescente, debout au premier rang des spectateurs du petit cirque qui s’est arrêté pour deux jours au Grau-du-roi. Sous le choc amoureux, tout son être tressaille. Le lendemain, un mot enflammé glissé dans le creux du guidon de son vélo, il retourne sur les lieux de sa rencontre. Elle n’est plus là…







Pendant un cours de psychologie clinique sur le test de Rorschach, je suis saisi par de violentes douleurs au genou — un épanchement de synovie, je l’apprendrai plus tard. Le temps piétine ; je me contorsionne sur ma chaise devenue siège de souffrance ; les mots de l’enseignante se brouillent ; une tache du test me glace d’effroi.









Arnaud, le coiffeur, me coupe les cheveux. Sa main droite, celle qui utilise les ciseaux, m’intrigue : l’auriculaire, qu’il tient tendu, est pourvu d’un ongle démesurément long. À la sortie du salon, je m’arrête chez tata Lydie qui habite tout près. Elle me frictionne la nuque avec de l’alcool camphré.











Les mercredis et samedis, dès la sonnerie de seize heures, je sors du lycée aussi vite que possible et je cours vers l’arrêt du car de Vauvert devant les Arènes. M’apercevant au loin, ma tante, qui a fait signe au chauffeur, lui demande d’attendre quelques instants. Je parviens in extremis à sauter dans le véhicule alors qu’il redémarre lentement. Essoufflé, je glisse à Tantine : « J’ai la rate ».








En cette soirée du 2 juillet 1992, dans sa chambre où elle est morte la veille, mon père passe la main sur le cercueil de ma mère en disant : « Cette boite… ».










Assemblée sur les marches de l’escalier chauffées par le gros poêle Ciney, la maisonnée s’égaye. Qui va devoir affronter le Mistral glacial pour ramener le lourd sceau d’anthracite de la cave ? Sera désigné celle ou celui qui saute le moindre nombre de marches. Ce ne sera pas Christiane car, bien que la plus jeune, elle s’élance de six marches.







L'été de ses quatorze ans, bien silencieux fut son séjour à Londres. Avec sa correspondante, une jeune fille plus âgée que lui, seuls quelques yes et no s'échangèrent. Perturbé par le rythme alimentaire, la légère collation de quatorze heures, faite de sandwichs aux concombres, devenait pour lui un supplice. Lors d'une gentille party, deux invitées lui demandèrent son prénom : « Jacks », s'entendit-il répondre. Une étrange combinaison de James, Jacques et Jack, que l'émotion l'avait conduit à prononcer.





 
 
Commencée dès sept heures, au centre de formation de la rue des Lauriers roses à Annaba, la matinée était longue. À la pause, nous nous précipitions vers les tables en plein air du petit restaurant voisin pour nous faire servir un bol de pois chiches dans un bouillon tiède tiré d’une grande lessiveuse.     








Jeune pousse rapportée d’un voyage dans l’arrière-pays niçois, le mimosa de Jeanne avait pris racine et croissait au-delà de toutes espérances. Après quelques années de soins attentifs, ses rameaux dépassaient déjà le haut des branches du sophora du jardin. En février, ses ors resplendissaient ; c’étaient bouquets et brins offerts aux amis et aux voisins.









La quinze chevaux Citroën de mon père étant pleine, c'est dans la lourde et vieille Peugeot de Monsieur Michet que je fais le trajet du Grau-du-roi à Vauvert. Des frayeurs me saisissent lorsque nous roulons vers Aigues-Mortes sur la route sans parapet qui longe le canal : ayant la jambe gauche immobilisée dans le plâtre, Monsieur Michet conduit d'une seule main et de l'autre utilise sa béquille pour appuyer sur la pédale du débrayage.









 
À l’entrée du grand âge, devenue quasi aveugle à cause d’un glaucome, Tantine et moi conversons sur l’histoire des meubles de son salon. « Ils ont toujours été bien entretenus », me souffle-t-elle avec nostalgie. Réaliste, elle poursuit : « De la poussière, aujourd’hui, il y en a sans doute sur ces meubles, mais, tant pis, je ne la vois plus ».









Le taureau à la corde sortait les dimanches de février. Maintenu par une longue et lourde corde attachée à ses cornes, l’animal parcourait les rues du village. Ses arrêts intempestifs et ses retournements soudains entraînaient débandades et parfois blessures parmi les groupes de jeunes amateurs. S’agrippant prestement aux barreaux d’un portail métallique, il évita de justesse la charge du taureau.










 
À force de tourner autour des plates-bandes, les traces de son vélo formaient une légère ornière dans les allées du jardin. Était-ce l’ivresse du tourneur qu’avant tout recherchait le garçonnet ?









Tenue en plein air sous le soleil d’une journée d’août, l’assemblée générale des grévistes de la conserverie de Setubal démentait son idée du conseil ouvrier. Cette modeste déception fut vite effacée par l’intensité d’une conversation avec deux ouvrières partisanes de l’action directe.










Déployée dès l’occupation de Vauvert en novembre 1942 jusqu’à la déroute de l’armée allemande en août 1944, la bannière nazie est restée tendue sur la façade de la grande maison à l’entrée du village. Peu éloignée de sa demeure sur la route de Nîmes, la vue de cette oriflamme plonge le jeune enfant dans une frayeur faite de menace et d’étonnement.





       



— « Et bien, tu cacheras les médailles de combattant de la guerre d’Algérie derrière les grands revers de la robe », me répondit ce collègue président du jury de soutenance d’une thèse de doctorat de sciences politiques — que j’avais codirigée — sur la notion d’indépendance nationale chez les précurseurs du nationalisme algérien au début de la colonisation française, alors qu’il venait de me revêtir d’une robe, supposée à ma taille, prise dans le vestiaire des professeurs de la faculté de Droit et que je lui faisais remarquer l’aspect antagonique de ces décorations avec le sujet de la thèse.







Le planning familial de Grenoble vient de réaliser un film sur les jeunes femmes, enceintes de plus de douze semaines, allant à Londres faire une IVG. Le titre du film fait encore l’objet d’âpres discussions dans l’équipe de direction. A la responsable de la communication qui me fait part de ses réticences à l’égard de projets de titres qu’elle juge trop pédagogiques, je propose : « Traversée pour une absence ». Elle a beaucoup de mal à le défendre devant une majorité de la direction qui le juge trop « élitiste », trop « métaphorique ».


 
   





Grimpé dans le prunier qui dépasse le mur du fond du jardin, je guette avec angoisse l’arrivée de mon père qui vient d’avoir un accident au carrefour de la nationale 113 et de la route de Vergèze. Rassuré, j’apprends plus tard qu’il a pu s’extraire de sa voiture et, malgré le choc, faire une injection de calmant à la conductrice du véhicule collisionné.










À la fin de cette journée de juin 1971, après avoir rencontré le président de l’université des sciences sociales de Grenoble en vue d’un futur recrutement, la grève des transports s’étant généralisée, son retour à Nancy fut des plus chaotiques. Il se trouva bloqué à la fin de la nuit dans un arrêt de bus en rase campagne. Après plusieurs heures de marche sur une route quasi déserte, il rejoignit le café d’un village et se fit servir une omelette aux lardons accompagnée d’un verre de Chablis.










En instance de divorce, Émile Abric vient passer le dimanche à la maison avec ses deux enfants. Sur un drap épinglé à la porte du salon, le projecteur muet 8mm nous enchante avec Buster Keaton, avec Laurel et Hardy. A l’apéritif, Émile,  en modulant sa voix de baryton, déclame  la fable de Bigot qu’il préfère, La tartugo et li dous canar.











Sortis des hauts placards contenant les archives de l’état civil, les lourds registres sont dépouillés par le père et le fils, seuls, au premier étage de la mairie. Dimanches après dimanches la généalogie s’allonge. Les ancêtres se rapprochent, l’adolescent respire autrement le temps.












Les coups de klaxon du car de Cagnat annoncent le proche départ. Il faut s’éloigner de la chaleur du grand poêle Ciney. Le jeune lycéen frémit dans le Mistral de l’avant-aube glacée de ce février 1956.











Découpé avec soins, le brochet de trois kilos offert par un pêcheur de Gallician laisse apparaître ses arrêtes en forme d’Y. « Attention, dit notre mère, elles sont redoutables. A quinze ans, une arrête comme celles-là s’est plantée au fond de mon palais. Il a fallu l’extraire avec une pince chirurgicale ».











Grande mise de table en l’honneur du pasteur, président du Consistoire régional, qui mange à la maison. Une sonnette d’argent permet d’appeler le service des bonnes. La voix lente et sonore du prédicateur me fascine et m’agace. Au dessert, je lance une boulette de mie de pain dans la barbe majestueuse du religieux.










Quelques semaines après la mort de mon grand-père paternel, je dis à Tantine : « J’ai vu dans le ciel un morceau de la veste de Peupeu ».










Ayant quittée le chemin à peine carrossable qui conduit, au-delà de l’Espiguette, vers les dunes de Terre neuve, la quinze chevaux Citröen s’ensable. Tous nos efforts pour dégager les roues ne font qu’aggraver l’affaissement de la voiture lorsque mon père tente un démarrage. Partie à la recherche de secours auprès d’un mas aperçu au loin, ma mère revient enfin accompagnée d’un homme et d’un lourd cheval de trait. Au premier coup de collier, la traction avant est désensablée.











Autant que les nattes couronnant sa tête c’est le prénom de cette jeune allemande qui m’intrigue : Ingeborg. Sur une carte elle nous montre son pays : Borkum, une île frisonne.








Sorti du porche d’un immeuble de la rue Monsieur le Prince, un jeune homme habillé en noir s’approche de moi et me dit sur un ton comminatoire : «  Vous aimez la poésie ? »







Dès la sortie du lycée, je rejoins ma mère déjà chargée des courses du début de l’après-midi. La rue de l’Aspic est parcourue à grandes enjambées. Chez Dewachter elle m’achète un manteau trois-quart en loden que plusieurs camarades de classe remarqueront avec envie mêlée de moquerie.







Ce dimanche d’hiver, dans les rafales du Mistral, la sortie des Louveteaux se déroule au champ de Villars. Les trajectoires des lancers étant erratiques, la partie de ballon prisonnier se termine en dispute générale.








La présidente de l’association « Tous unis, tous amis » à Beauvoisin qui m’a invité à donner une conférence sur les rapports intergénérationnels, me dit au téléphone quelques heures auparavant : « Ah ! Mais dites, monsieur Guigou, c’est que vous êtes connu ! Vous êtes un sociologue réputé ! Et bien, comme conférencier, nous avons pêché un gros poisson !»







Voilà une heure que je trempe mon pied droit dans l’eau de mer sur la plage de l’Espiguette et que la douleur suraiguë de cette piqûre de vive ne cède toujours pas. Me voyant rejoindre en boitant la voiture, loin garée au-delà des dunes, un homme, ne doutant pas une minute des effets bénéfiques de son geste, allume une cigarette et l’approche de la plaie envenimée.








Ma mère me dit qu’elle a dû demander au menuisier de revenir dévisser le cercueil de tata Lydie car elle a oublié de mettre dans sa main le médaillon contenant la photo de son mari Camille Meizonnet avec lequel elle a vécu à peine plus d’une année lorsqu’il fut écrasé par une lourde charrette chargée de vendange.







Au milieu de la matinée, amène et souriant, André Gorz prend place sur les bancs du CIDOC, un sac en plastic en guise de porte documents. Les nuages de l’orage quotidien assombrissent déjà le ciel de Cuernavaca.







Ce ballon aérien, en passe haute, qu’il parvient à bloquer d’un seul mouvement du pied droit déclenche l’éloge d’un joueur plus âgé : « Oh ! Couillosti ! C’est ça qu’ils t’apprennent à Nîmes ? »







Au décollage vers Mexico, lorsque l’avion fut sur le point de quitter la piste caniculaire de l’aéroport de Dallas, il vit cette furieuse flamme qui soudain s’échappa du réacteur proche de son hublot. Seulement vêtu d’une chemise d’été il garda sur la peau pendant plusieurs semaines les éraflures de la ceinture de sécurité, marques incisives d’un freinage en catastrophe.









Une bille placée dans le cuir de sa fronde, il visa ce moineau posé sur le mur élevé de la cour des poules. Forte fut sa stupeur lorsqu’il vit l’oiseau tomber, lui qui était si peu habitué aux pratiques de chasse.







Longeant vers Gallician le canal de Capette, il achevait l’essai de sa première voiture, une deux chevaux Citroën qui avait déjà beaucoup roulée, lorsque le capot, soudain soulevé par une violente rafale de Mistral, vint se plaquer sur le pare-brise.








« À qui m’apportera une botte de radis frais, un morceau de beurre et une pincée de sel, j’offre le plus beau shilom de ma collection », dit un hippie en déambulant autour des groupes rassemblés dans ce circuit automobile provençal transformé en espace de concert pop.









Près d’un demi-siècle plus tard, c’est avec la cuillère en bois noircie et usée de Meumeu, sa grand mère, qu’il remue lui aussi la gelée d’azeroles.










« Guigou, c’est comme le coucou d’un chalet suisse. Il sort de sa boite, nous lance une phrase, parfois ésotérique, puis il disparaît », dit François Viallet aux membres de ce séminaire de dynamique de groupe tenu à l’abbaye des Prémontrés de Pont à Mousson.











Se tenant à l’écart dans le grand salon, il est plongé dans l’inquiétude et la confusion lorsqu’il entend sa mère prononcer d’une voix pleine d’assurance : « Le gynécologue a dû opérer une version pour permettre à Jacques de naître ».









Cinémonde, Nous Deux, Ridendo, Le Hérisson, Réalités, Reader’s Digest, autant de magazines qu’il venait feuilleter dans la salle d’attente du cabinet médical de son père. Y flottait parfois l’odeur — qu’il imaginait méphitique — des derniers clients.











« Yovo, cadeaux ! Yovo, cadeaux ! » proféraient vers lui ces enfants sur le marché de Lomé où un ami togolais venait de lui offrir une chèvre, contre-don d’un service rendu. Au contact de la bête apeurée, il su bien vite qu’il ne la ferait pas égorger.










Un client de mon père vit dans la petite maison de bois au bord des marais du Pont des Tourradons. Resté dans la voiture pendant la visite, j’entends les meuglements des taureaux dont la manade est proche.











« Dans cette salade, les feuilles ont-elles été lavées une à une ? » demande à notre tablée cette écologiste radicale adepte des ateliers de bio-énergie.










Installée aux claviers de l’orgue, ma mère actionne avec vigueur la sonnette qui demande de l’air pour l’instrument. Debout dans l’étroite cabine de l’opérateur, je tire aussitôt sur la corde de l’imposant soufflet. Les accords puissants des basses du concerto de Haendel choisi pour le début du culte me font tressaillir.










Tas de sable, sacs de ciment, réserve d’eau et pelles, disposés devant l’entrée du bûcher de La Cardonille témoignent des réparations en cours. Après les travaux matinaux la reprise d’après le repas tarde à se manifester. « Allez, je t’en gâche une », me dit Raymond Avrillier en se levant.











Dans le grand hall de sa demeure à Méjannes les Alès, Serge Jonas tente d’attraper le jeune chat qu’il souhaite m’offrir. Les piles de livres dont les feuillets ne sont pas encore massicotés offrent à l’animal des cachettes inaccessibles. C’est derrière La théorie du matérialisme historique de Nikolaï Boukharine qu’il est enfin pris. Son nom est trouvé : Boukharine.












Saumon, tel est le totem qu’ont prévu de lui attribuer les chefs des Éclaireurs unionistes. Opposant de l’intérieur au scoutisme et pressentant l’imminence de la cérémonie, il se rend introuvable.










« No flash ! No flash ! » hurle un gardien aux visiteurs qui passent en rangs serrés dans la salle de la création de l’homme au cœur de la chapelle Sixtine.











C’est en courant qu’il finit cette marche de Saint-Pierre-des-Champs à Lagrasse. Le nuage noir et bas de l’orage qui menace lâche ses trombes d’eau lorsqu’il passe sur le pont médiéval.










Des panneaux d’isorel fixés sur plusieurs montants de bois constituent une cloison qui partage le grenier en deux parties. Il installe sa chambre de lycéen du côté du fenestron. La maisonnée venant d’acquérir son premier aspirateur, il lui est fort utile pour enlever deux siècles de poussière.










En ce début du mois de juin, Bertrand Schwartz m’a invité chez lui, avec deux autres jeunes chercheurs, pour le repas de midi. Le directeur de l’INFA-CUCES demande à son plus jeune fils de lui faire, toutes les deux heures, une synthèse des informations sur la Guerre des Six jours.











Pneus usagés, pièces de moteurs dispersées, fragments métalliques divers, tas de limaille, flaques de cambouis, outils laissés çà et là n’en finissent plus de capter mes regards dans le garage de cycles et motocycles de Romestan où j’ai apporté mon vélo à réparer. Au-dessus de l’établi, cette affiche incongrue : « Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place ».









Au milieu de cette nuit d’été, les éclaireurs-routiers me recherchent. Après être monté sur le toit de la Dauphine de Jean Allouch, puis s’être agrippé sur le rebord de la fenêtre de ma chambre, Jean-Paul Ressouche fait une irruption rieuse dans la pièce. Je simule un réveil en sursaut bien que, tiré du lit par leur manège, j’avais perçu leur intention dès l'arrivé lorsqu’ils plaçaient la voiture sur le trottoir, au raz du mur de la maison.










La distillerie dépose ses marcs de raisins sous forme de monticules de plus de dix mètres de hauteur sur un terrain lui appartenant derrière le stade municipal. Avec Jeannine Castello, nous descendons à grandes enjambées depuis le sommet des tas, enfoncés jusqu’à mi-cuisses dans le marc. Égayée par les rares vapeurs d’alcool qui flottent autour de nous, elle chante : « On oublie tout sous le beau ciel de Mexico ; on devient fou au son des rythmes tropicaux... »










« Alors, docteur, vous venez avec moi ? Je prends la route pour Paris avec ma Gordini. J’y serai dans moins de sept heures, malgré les nationales verglacées, grâce à une nouveauté technique : les pneus cloutés », dit Maurice Trintignan à mon père dans la cour de son mas, à Vergèze.










Robert Lafont arpente l’estrade de notre classe de cinquième. Son cours de français prend parfois des accents impériaux. Il garde une main glissée dans son gilet à la manière de Napoléon Bonaparte.









« Les mots ont une force matérielle, comme ça », me dit Jean-Joseph Scheffknecht en me lançant un morceau de craie au visage.










« Le plus jeune a, dans sa bouche une rose (bis) et ri et ran ranpata plan...». Déguisé en jeune tambour avec deux autres écoliers, tremblant d’émotion et encombré par l’instrument, c’est moi qui offre la fleur à la fille du roi, jouée par Suzette Ozillon.









Concentré sur l’exercice, je m’applique à répondre aux questions de calcul posées par Monsieur Richard, le maître d’école, lorsque, arrêtant sa marche dans les allées de la classe à ma hauteur, il fait mine de m’envoyer un coup de poing et me lance : « C’est avec un uppercut comme celui-là que Marcel Cerdan est devenu champion du monde ».










Son trotteur attelé au charreton, Monsieur Floutier nous amène, Jacques Deleuze et moi, chercher des asperges sauvages à l’orée du bois de Beck. Impatient ou effrayé, le cheval parvient à se détacher et s’enfuit sur le chemin de Gallician. Nous le poursuivons en criant des « Oh ! Oh ! Oh ! » qui n’ont pas grand effet.











« Vous abusez de l’expression ‘ce faisant’ au début de certaines de vos phrases », me dit Claude Domenach en nous exposant, dans son bureau de l’IEPG, ses remarques à la lecture de notre étude sur la formation des personnels communaux. Bernard Pouyet, Georges Couffignal et André Bruston estiment que la remarque est injustifiée.










Après plusieurs heures de routes et de pistes sur les plateaux de l’est algérien pour rejoindre Zedrata, le village de la famille Azzag, les suspensions oléopneumatiques de ma berline MG rendent l’âme. Malgré mes dénégations, le garagiste croit pouvoir les réparer en y injectant de l’air avec un gonfleur électrique, ce qui provoque des giclées d’huile dans tous les sens et achève de vider le circuit. Long et périlleux fut le retour vers Annaba.











Jean Pronteau me raccompagne après notre rencontre au siège des éditions Anthropos qui vont publier mon premier livre. Sur le seuil, il me glisse : « Vos analyses sont rigoureuses et passionnantes ; mais il y a une tendance élitiste dans votre écrit. Veillez à ne pas trop y céder ».











Réuni au grand complet, le jury de maîtrise siège déjà depuis plus d’une heure trente lorsque, sa présidente, Varin d’Ainvelle, apercevant la fiche des résultats de Madeleine Dolet s’exclame : « Ah ! Voilà notre fidèle étudiante ; inscrite depuis bientôt dix ans et aujourd’hui proche de la soixantaine ; ce n’est encore pas cette année qu’elle obtiendra son diplôme ! »










« Tu ne m’a pas encore donné de sous, pour demain » dit-il à tata Lydie au premier étage alors qu’une heure auparavant, dans le salon du rez-de-chaussée, elle lui avait déjà donné les pièces pour acheter son pain-escargot aux raisins, dans la cour du lycée, à la récréation de dix heures.










Voyant entrer Bernard Condominas dans la salle où se déroule la réunion du comité de la revue Autogestions, René Lourau, en aparté, plaisante. Se tournant vers moi il chuchote : « Tiens, voilà la statue du Commandeur ! »










Dans l’amphithéâtre de l’Institut de botanique un petit groupe d’étudiants suit le cours d’anthropologie tropicale du professeur Harant. « Pour combattre l’hypoglycémie de onze heures du matin, prenez une cuillère de miel », leur conseille-t-il.











« Vous refusez l’institution ! » me lance Jean Berbaum après que j’ai interrompu une réunion du Département pour lire, debout, habillé en noir, une déclaration dénonçant la relégation de mes enseignements, jugés trop critiques, au profit de ceux d’un universitaire lyonnais plus orthodoxe.










Dans sa chambre d’étudiant de la rue Louis Roumieux, il avait stocké plusieurs paquets de tracts appelant les soldats du contingent à l’insoumission contre la guerre d’Algérie. Souhaitant les mettre en un lieu plus sûr, il les transporta, de nuit, dans une cache d’un village voisin. Au retour, à l’entrée de Castelnau, arrêté par un barrage de police, sa voiture fut contrôlée en détail.









Luis Miguel Dominguίn fait partie du paseo. Des gradins les plus hauts des arènes de Nîmes, en compagnie de trois amis, c’est à celui qui sifflera le plus fort sans poser les doigts sur les lèvres.










Max Allieu tourne un western dans les sablières des caves de Gautier. En l’absence de chevaux, les figurants simulent les chutes en sautant d’un banc secoué par deux garçons vigoureux.










Avec son cousin Jean-Pierre, maniant chacun une binette, ils aident l’oncle André à faire circuler l’eau dans les nombreuses rangés de légumes du potager des Fauché cultivé avec ordre et méthode.









La clique est en répétition dans la salle de réunion du bar Le Cristal. Clairons et tambours résonnent dans tout le quartier. C’est au sifflet que Fernand Libra arrête la fanfare lorsqu’elle s’égare en fausses notes.










Disposés en rang devant la salle de cours, les élèves de seconde B attendent que leur professeur de latin les autorise à entrer. À l’appel de celui-ci, Agot s’approche du maître qui lui parle avec compassion. Dans les rangs court la tragique nouvelle : « son père s’est suicidé ».










La cave coopérative de Gallician prépare la mise sur le marché de ses bouteilles de vin rosé, rouge et blanc. Elle a organisé un concours d’étiquette dont les projets sont exposés, à Nîmes, par la Chambre d’agriculture. C’est le dessin aux deux coqs face à face qui reçoit le premier prix.










Le marchand ambulant de la glace frappe à grands coups la barre gelée avec son outil denté. Des éclats sont projetés jusque dans ses cheveux. Il détache deux blocs que je vais rapidement déposer dans la glacière de l’office.










La journée d’août a été très chaude. Bien que la nuit commence à tomber, des plaques de goudron fondu déséquilibre son vélo dans les virages de la côte de Boudin Barbe. À la descente, il s’agit de les éviter puisque le jeu consiste à rouler à l’aveuglette sans tenir le guidon.










Le dernier tombereau de cette journée de vendange arrive devant la cave de Francis Desjardins. Les trois chevaux, attelés en ligne, tirent le lourd chargement. Pour la manœuvre arrière, seul le cheval des brancards, un percheron massif et puissant, permet au charretier de placer le tombereau au plus près du muret de la cuve. Pieds nus, un homme saute sur le monticule de raisins. Enfoncé jusqu’aux genoux, il déverse sa fourchetée de grappes dans le fouloir.









Beauvoisin, Générac, Saint-Césaire, la micheline se remplit à chacun de ses arrêts avant l’arrivée en gare de Nîmes. Assis sur un strapontin, il est assourdi par le branlement métallique des portes qui ne jointent pas.










Le football au regard de la psychanalyse : c’est le thème qu’a choisi cette étudiante timide pour son exposé. Avec méthode, elle passe en revue les principales métaphores sexuelles du jeu, mais elle oublie de parler du ballon. À ma remarque, elle rougit.










« Monsieur, monsieur, pouvez-vous nous prêter un instant votre parapluie rouge pour faire quelques photos avec ces étudiantes ? Vous le voyez, je fais un travail sur le rouge », me dit ce photographe soudainement rencontré sur le campus de l’université Paul Valéry. À la vue du résultat sur l’écran de l’appareil, je partage les satisfactions de ces étudiantes rutilantes.











Joignant le geste à la parole, M.Cling, notre professeur d’anglais, nous montre comment cirer ses chaussures à la British. « Il ne faut surtout pas oublier de cirer ici, la partie creuse entre le talon et la semelle », nous dit-il en posant son pied droit sur le bureau.










Avant le repas, l’eau fraîche qu’il va chercher dans une cruche de terre à la fontaine des Piles Près contre le mur de la mairie.









« Nous les avons comptées ; Grand’ma a dit six fois : Ah ! Regardez cette vue magnifique sur les Cévennes », me racontent Muriel et Katy à leur arrivée d’une journée de promenade dans les Costières.










L’azur étant au ciel et le Labé s’étant levé, ce vendredi vingt mai à douze heures trente six, il voit la villa Rédarès démolie à-demi.










Au grenier du premier étage, dans un coffre ancien, il trouve plusieurs pots métalliques dans lesquels s’est solidifié l’onguent qui traitait la tuberculose du genou de son grand père Sully.










Pieds nus, pataugeant au bas de la rive du Virdourle, à chaque pelletée, Christian Carrière et moi détachons de longs vers des mottes de vase nauséabondes.










Pendant les courses camarguaises, lorsque la présidence annonce que la prime du deuxième gland est portée à « trois euros de plus », le son du S de plus siffle dans les arènes de Vauvert. Ce n’est pas le cas dans celles du Grau-du-roi.










« Attendez, donnez-moi votre short que je le recouse car il laisse voir ce qui vous fait homme », me raconte Henriette Dreuille à propos de l’activité sportive du Docteur Carrière soixante ans auparavant.










Les leçons particulières de mathématiques données par M.Bonnaud n’ont pas auprès de lui les effets attendus. Davantage qu’à la démonstration, c’est la manière dont le maître sépare les exercices par des traits épais tirés à la règle métallique et au stylo-plume qui capte son attention.











Alors que je fais le guet sur la jetée de la rive droite, Cricri Carrière jette sa ligne armée d’une roumagnole-tortue sous les bancs de muges. Il en blesse plusieurs et finit par en sortir un, ferré par le ventre.










Il est puni de quatre heures de colle car ses parents n’ont pas réglé, dans les délais, des frais spéciaux de scolarité. Lorsqu'il prétend que le paiement a bien été effectué, le surveillant général du lycée le met en demeure de lui apporter le récépissé prouvant ses dires. Prisonnier de son mensonge, il est conduit à maquiller la date de l’opération postale. Dès le lendemain, apportant la précieuse pièce à l’autorité, son inquiétude est à son comble. Avec soulagement, il apprend que la sanction est levée.












Lors ce premier voyage familial à l’Aigoual avec la nouvelle 15CV Citroën, dans les derniers lacets de la montée vers l’Espérou, le moteur chauffe. L’arrêt se fait aux Trois fontaines. Il sautille sur le talus en s’exclamant : « Quel air ! Quel air! »










« Ils veulent conserver les courses de taureaux au Jeu de Ballon. Ils n’acceptent pas les nouvelles arènes. Papa et monsieur Michet ont été pris à partie par un groupe très excité alors qu’ils passaient dans la rue Victor Hugo en Deux Chevaux. La voiture, longuement secouée, a été presque renversée », m’écrit ma mère singulièrement affectée par l’événement.











Au retour de cette journée de pique-nique sur la plage de La Laune, Alain Rozier et Marcel Lobier rivalisent en formules oratoires. Pour couper court au débat les autres jeunes gens entonnent à tue-tête : Oh when the saints go marching in...













Tantine sort du buffet de son salon plusieurs pièces du service de table de ses parents qu’elle souhaite m’offrir en leur souvenir. Sur une assiette, un pépin de melon ancestral est resté collé.









Partis de Londres, en minibus, pour un voyage en Écosse avec les parents de ma correspondante, nous faisons du camping à la ferme dans la région des lacs. J’adresse à tata Lydie une carte postale sur laquelle « Françe » est écrit avec une cédille.










En cette fin de soirée d’octobre, de l’appartement de la rue des Chassaintes, je regarde fasciné et inquiet les flammes gigantesques qui s’élèvent du théâtre de Nîmes incendié par Éva Closset.









Pendant la fête de Vauvert, l’orchestre du bal est installé sur la place de l’église. Tard dans la nuit d’été, par les fenêtres grandes ouvertes, solos de saxophones et chorus de trompettes enchantent mon rêve éveillé.









Son train vers la Pointe de l’Europe stationne en gare de Sines pendant la seconde partie de la nuit. Après une manœuvre matinale et un faux départ, le convoi s’est déplacé d’une centaine de mètres. Descendu sur le quai, il voit les étrons des toilettes sans fond désagrémenter la voie.











« Les liens très intéressants que vous établissez entre la sociologie rurale et l’aménagement du territoire méritent d’être développés », m’écrit Philippe Lamour après avoir lu l’étude que j’ai rédigée, suite à deux mois d’enquête auprès des exploitations agricoles du pays d’Arles, comme étudiant-salarié à la Compagnie nationale d’aménagement de la région du Bas-Rhône et du Languedoc.










Arrivé en avance pour le déjeuner au château où Serge Jonas a installé les éditions Anthropos, je converse avec Henri Lefebvre sur Mai 68 et les happenings de Jean-Jacques Lebel. S’approchant de nous, Catherine Régulier renoue la ceinture de la robe de chambre du philosophe.









Peu de temps avant le terme de mon service de coopérant, je trouve une tortue de belle taille dans les dunes proches des Salines d’Annaba. Désirant l’emporter en France, elle fait le voyage vers Alger à même le plancher de la Renault 4. Dans les virages de la Kabylie maritime, fréquemment, la tortue glisse et vient bloquer la pédale de l’accélérateur.









Le groupe des Routiers prépare son récital de negro spirituals. C’est autour de Claire Roger aux claviers de l’orgue du temple de Marsillargues que se font les répétitions. La musicienne est intraitable sur le respect du tempo.









Ils perdent leurs écorces ces deux platanes devant la maison de Marc Bellity qui m’accueille pour répéter notre récital prévu à Loiras quatre jours plus tard.









Moteur qui rugit, vitesses qui craquent, coups de freins et coups de volant intempestifs : Madame Moridis ne parvient pas à sortir sa 4 CV Renault du garage. Irritée, cherchant sa canne, elle s’extrait du siège avec difficultés. Tantine prend le volant pour le reste de la route.









« Ah, ceux-là, ils n’ont toujours pas payé ! Ils ne m’ont même pas ouvert leur porte. Pourtant, je sais qu’ils viennent d’acheter des chaises de cuisine ; sans doute avec l’argent des remboursements de la Sécurité sociale » dit à ma mère, Madame Brunel, l’encaisseuse du paiement des visites médicales effectuées par mon père.









« L’orage du 14 juillet est bien au rendez-vous, la pluie commence à tomber » annonce ma mère en relevant du fil d’étendage les affaires de Geneviève préparées pour son camp d’éclaireuses.









« C’est la fleuriste qui m’a demandé si je souhaitais joindre au bouquet une carte de la Saint Valentin. J’ignorais cette circonstance ; vous le savez, je ne pratique pas la célébration des fêtes de Saints », dis-je à Nicole en lui offrant des tulipes.









« Vous avez de la ressource ; vous êtes équipé pour la traversée du désert », lui lance Ewald Brass venu clôturer la rencontre franco-allemande de Cassel qu’il avait dirigée avec Hans Nicklas.









Pansés avec soin, la crinière tressée et le front pomponné, Muriel et Cathy montent à cru les deux Camargues qu’elles ont pris en pension pour le mois de juillet à La Cardonille. Malgré son cyprès et ses quelque poiriers, le champ devant la maison tient lieu de manège.










La chanson de Cat Stevens My Lady D'artanville le reportait à la relation faite d’estime mutuelle et de respectueuse distance qu’il entretenait avec Madame Dontanville, sa secrétaire, alors que jeune cadre, il était gêné de devoir faire dactylographier ses textes par autrui.










« Bonjour, Gérard ! Ah, mais vous n’êtes pas Gérard Klein ! Excusez-moi mais vous lui ressemblez étonnamment », m’apostrophe, surpris, ce passant jovial sur la place du Pouffre à Sète.









Anne, voyant la montagne de sel à Aigues-Mortes, interroge : « Où est celle de poivre ? »










Après m’avoir annoncé qu’il arrêtait les activités de son cabinet médical, le docteur Mongin évoque sa carrière. « Je suis en bonne santé mais je n’ai plus l’énergie nécessaire pour assurer ce métier où l’on ne compte pas ses heures. Autrefois, je prenais une montagne ici et je la déposais là. »










Madame Brouzet vient rendre sa visite journalière à tata Lydie. Leur conversation roule sur les conduites de telle ou telle jeune femme. « Oh, celle-là, elle veut éclipser le soleil » conviennent-elles dans un jugement définitif.









Sur la terrasse de La Cardonille, en ce début de la nuit du quinze août, Grand’Ma contemple le firmament : « Regardez ce ciel étoilé ; nous nous en souviendrons de cette soirée » s’enthousiasme-t-elle. Ce fut sa dernière soirée de quinze août.









Rencontrant dans un couloir le premier directeur de l’IUFM de Montpellier qui venait de recevoir une dispense de son cours de sociologie accordée à une étudiante diplômée de cette discipline, il s’entend dire : « Ce sont des choses qu’on fait, mais qu’on n’écrit pas ».










Alain Elie plonge d’un rocher près du rivage de Tipaza. Ayant mal estimé la hauteur d’eau et la présence d’un rocher trop proche de la surface, il émerge ensanglanté, ses mains retenant avec peine un large morceau de la peau de sa poitrine.










Au cours de la soutenance de sa thèse de doctorat en théologie protestante sur Teilhard de Chardin, Georges Crespy rencontre une sévère critique énoncée par deux membres du jury. Fidèles à la tradition calviniste, ils contestent que le Christ puisse être conçu comme « le point Omega » de l’évolution.










Son vélo Mercier à cadre mixte enfourché, il s’élance vers la poste car la levée du courrier est proche. Au retour, comme à son habitude, il s’arrête chez la buraliste Lacaze pour acheter chewing-gum, réglisse et caramels mous.










Quatre verres à pied tenus dans la main gauche, un serveur du restaurant Le Train bleu se hâte entre les tables de l’allée centrale. D’un geste ample, il mire les verres et grimace : quelques traces restent à essuyer avec le long torchon qu’il porte sur le bras droit.










Après quatre heures d’errance nocturne partagées avec quelques partisans de l’analyse institutionnelle, il se retrouva devant le cimetière du Père Lachaise. Parvenu à grimper sur un mur latéral, il sauta sur la tombe la plus proche. Malgré ses incitations à l’escalade, aucun de ses camarades ne le rejoignit.










« Ne vous y trompez-pas, c’est une anti-phrase que vient de formuler Jacques Guigou », dit Jean-René Ladmiral à ces animateurs de l’Office franco-allemand de la jeunesse réunis pour deux jours en séminaire de formation.










Muni d’une truelle, j’aide Tantine à déterrer avec soin les racines d'un arbuste de réglisse jadis planté dans le jardin. Coupées en bâtons égaux, lavées, elles sont exposées au soleil sur des torchons en coton. Impatient d’attendre qu’elles sèchent, je les mordillent encore mouillées.










« Tu es donc venu spécialement à Paris signer ce contrat ?», s’étonne Denis Pryen en me tendant le document qui scellait la première publication par L'Harmattan d'un de mes livres.










À Vauvert, patient et persévérant, il tira les trente pages de l’étude de Fofana Ba Sayon sur le néocolonialisme au Mali avec une photocopieuse à bain.









Plaisant fut son étonnement lorsque cet ami, étudiant communiste, lui rendit, recouverts d’un papier dessin orné de sa main d’encres originales, les six tomes du théâtre de Brecht qu’il lui avait prêtés.









Pour sa machine électronique Olivetti Lettera à impression par marguerite, il fit spécialement graver en Suisse, à grands frais, une police de caractères Bodoni.










« Avec cette version tardive de la cosmogonie des Dogons du fleuve, nous sommes en présence d’une véritable conception du monde, de ce que les philosophes allemands nomment, dans un grand éternuement... une Weltanschauung !» lança, pince-sans-rire, le professeur Servier dans son cours d’ethnologie ce lundi matin-là.









Le jeudi, lors de ses trajets à travers Nîmes pour rejoindre son cours de judo, il lui arrivait de rencontrer certains jeunes lycéens de sa classe. « Tiens, voilà Guigou qui avance de son pas martial », clama à la ronde Christian Giudicelli en le voyant approcher.










Il fréquentait plus que de mesure cette papeterie, proche du lycée de garçons, spécialisée dans les stylos. Cherchant une plume au trait plus épais, il en essaya plusieurs ; mais c’étaient les gestes habiles et sûrs du papetier manœuvrant la pompe au-dessus de l’encrier qui captaient toute son attention.









À Guéret, au début de la guerre, un éclat d’obus est-il vraiment tombé sur la fenêtre de la chambre où se trouvait son berceau ?









Au Collège cévenol, une rumeur court dans les rangs des lycéens qui attendent le petit déjeuner : « Ils mettent du bromure dans le porridge».









Une fois saigné et plumé, ma mère prépare le poulet à rôtir. Après avoir découpé les pattes, elle saisit le tendon et tire dessus : les doigts du coq qui s’agitent me fascinent.










« L’expression Languedoc méditerranéen que vous utilisez dans le titre de votre thèse pour situer le territoire sur lequel porte votre recherche est trop imprécise », objecta le professeur Galtier lors de la soutenance de sa thèse de sociologie. Pris de court, il eut bien du mal à répondre au professeur de géographie.









« Petite Blanche, petite Blanche, tu seras Rouge, dit Bodo Schulze à Blanche qui, soutenue par des coussins, commence à se tenir assise sur le divan, rue des Clercs.









Rendu furieux par mon refus de participer aux activités prévues dans le stage franco-allemand de Bremerhaven tant que mes indemnités d’intervention n’auront pas été versées, cet animateur s’approche de moi et, menaçant, brise une tasse à mes pieds.










Repoussant toujours plus vigoureuses, les vendangeuses du jardin de Vauvert m’offrent leur mauve profond.










Alors étudiant et bénévole à la Cimade, il rejoignit en silence le petit cercle d’auditeurs venus autour de Paul Evdokimov prolonger les échanges suscités par la conférence du théologien orthodoxe.










« Voici la couveuse. La cure dure vingt jours. J’avale un embryon de poulet tous les matins », me dit avec enthousiasme Serge Jonas en joignant le geste à la parole.










« Il ne nous a pas raté » glisse Ben Boulaïd à Sansal à la fin de mon intervention critiquant la politique de formation professionnelle menée par la SNS dans l’Algérie boumedienniste.










C’est dans un monumental coupé Impala Chevrolet prêté par Rodolphe Gagnon qu’il parvint à la pointe de la Gaspésie. Nulle baleine se manifestant, il décida de faire route vers les États-Unis.










« Il avait tenu à finir la reliure de votre livre la veille de sa mort, avec beaucoup de peine », m’écrit la compagne de Jean Charles.










« Non, le dénigrement des intellectuels, ça suffit ! Les rugbymen possèdent des lobes frontaux normalement développés ; ils ne sont pas dépourvus de néocortex », s’insurge devant moi Jacques Baillé, en agitant son journal Midi Olympique.










Le pasteur André veut développer les capacités d’observation de ses catéchumènes. "De quelle couleur sont les roues de ma voiture ?" leur demande-t-il avec une sévérité feinte.










« Il y a comme des petits ballons qui flottent sous le couvercle de la fosse septique », me dit Madame Bianciotto avec naïveté.










Après avoir soutenu avec succès son mémoire, cet étudiant chilien qui m’offre une veste en laine d’alpaga reste un instant interloqué lorsque je lui lance : « Ah, non Monsieur, c’est une corruption de fonctionnaire !»










« Je ne suis pas un professeur de gymnastique », grommelle devant moi le docteur Byramjee alors que, depuis son fauteuil d’analyste, il m’a demandé — faisant une exception à sa pratique clinique individuelle — de me lever et de tenir plusieurs minutes une posture de bioénergie particulièrement pénible.










« Tu enlèves trop de feuilles » reproche, une fois de plus, mon père à ma mère qui prépare pour les manger crus les premiers artichauts calices de la saison.










Dans le port de Dellys, quasi désert, Chauvereau, après quelques minutes de pêche sous-marine, sort de l’eau en brandissant une belle langouste qu’il vient de harponner.










« Pierre ! Pierre ! Arrête ! Tu vas t’abîmer les mains », lance Juliette Pincemaille à son fils Pierre, dentiste, qui bricole sa 4CV Renault dans le garage de leur villa, à Cassis.










Le docteur Ayrignac fait vibrer son diapason en le tapant de la main. « Et là, vous sentez quelque chose ? » me demande-t-il en plaçant fermement l’instrument de métal sur l’os de ma cheville.










Le blockhaus à demi ensablé attire et repousse le garçonnet. Penché dans l’étroite ouverture il cherche à déchiffrer le sens d’une inscription gravée dans le béton qui s’effrite.










C’est sur le piano du salon des cousins Griffe qu’il reçoit ses premières leçons. Si rythme et mélodie lui deviennent accessibles, la lecture à vue lui sera fatale.










Chargé de plusieurs sacs, un SDF remonte lentement la rue Saint-Guihlem. Arrivé à mi-hauteur il se retourne, regarde au loin le ciel dans le prolongement de la rue et lâche sa sentence : « Ah, il va bientôt pleuvoir, le cul de Madame est bouché ».










Donnant une conférence lors d’un colloque à la Maison de la Chimie, Kotas Axelos prononce ses pensées d’une voix lente et rocailleuse : « Dans les dédales de la quotidienneté une poéticité circule parfois quasi clandestinement... ».










« Avec ces capuchons, on ne sait pas si vous êtes des Roms ou bien des... » s’alarme, à mon passage, une habitante de la rue des Pescalunes. — Je mets mon capuchon, Madame, car je suis enrhumé. Je fais des séjours ici depuis l’âge de cinq ans ; d’abord à l’hôtel Quai d’Azur, puis aux Acacias, chez monsieur et madame Carrio, ensuite dans la villa des Orighoni, vos voisins ». — Ah ! Monsieur, excusez-moi, excusez-moi ».










Ayant quitté l’hôpital psychiatrique d’Arles, Pierre Mora me conduit à Marseille en voiture. Peu de temps après, une puissante moto nous dépasse, le motard nous faisant le mouvement lent du bras qui demande l’arrêt. Nous reconnaissons vite une énième facétie de Jean-Pierre Badia sur sa Harley-Davidson.










« Ce buffet, ce buffet, il est prêt à partir !» ronchonne tata Lydie en enlevant journaux et autres affaires laissés sur le marbre et sur les étagères du meuble ancien en noyer, dans la salle à manger, rue des Casernes.










« Elle a dit : de l’oxyd... de l’oxyd... puis elle a été prise de terribles secousses qui l’ont projetée sur le sol et l’ont terrassée. Elle voulait sans doute dire de l’oxygène », me raconte mon père alors que je viens d’arriver peu de temps après les derniers instants de ma mère.










« Nous n’en pouvons plus des conflits qui se répètent et qui nous paralysent ; il nous faut en sortir pour agir ; aide-nous à instaurer une analyse collective interne », me demande Pierre Boisgontier, un des fondateurs de la communauté de La Monta.










Avec Marcel Béalu, dans la librairie Le Pont Traversé, il négocie pour 1200 francs l’acquisition de l’édition originale d’un livre d’Isidore Isou trop longtemps resté introuvable pour lui : Le soulèvement de la jeunesse.










Sur le cadre de bois tendu de ficelles verticales, sa tante coud les cahiers des livres dont on lui a confié la reliure. De ses tâches d’apprenti relieur, outre le choix des cuirs et leur collage sur les plats, c’est la gravure en or des titres sur les dos, qui le passionne le plus.










La Fondation pour le Progrès de l’homme a organisé un colloque sur l’industrialisation de l’Algérie dans la première décennie de son indépendance. Certains conférenciers critiquent des choix technologiques avancés qui ont placé les entreprises nationales algériennes dans la dépendance des fournisseurs étrangers en matière de pièces détachées; pièces pour l'usage desquelles il faut affréter de nombreux avions. « Ils sont tous adeptes du Culte du Cargo ! » me glisse en a parte mon voisin, le sociologue Ali El-Kenz.










Dans St James’s Park, Nicole, qui rédige son carnet de voyage, a oublié d’écrire moi, le dernier mot de la phrase au recto de la page suivante. « Ah, quel déficit narcissique ! » lui dis-je, moqueur. « Oh, avec toi, cela fait une moyenne », me rétorque-t-elle, taquine.










De l’écurie, mon oncle André Fauché lâche ses deux chevaux de trait dans la grande cour. Avant d’aller boire dans la pile près du jujubier, ils bondissent et se roulent à même la paille épaisse qui recouvre le sol. La puissance des Boulonnais me remplit d’effroi mêlé d’allégresse.










Esméralda Malzac, la couturière, vient à la maison familiale une fois par semaine. Placée devant la fenêtre de la salle à manger, elle actionne vivement la large pédale de la machine Singer. Intrigué par le mouvement inhabituel des pieds de l’opératrice, lui revient sur le champ ce surnom : Esméralda, les pieds plats.










« Pour comprendre, en profondeur, la situation de travail d’un ouvrier professionnel, il faut aussi sortir de l’usine et aller dans son jardin observer les rapports qu’il entretien avec ses salades », nous recommande Marcel Lesne qui dirige notre recherche sur les conversions industrielles dans le bassin minier lorrain.










Bonicel, le voisin, a dû percer deux trous d’aération au bas du mur mitoyen de notre jardin. Désolée qu’il brise l’unité des codes de Costière qui constituent ce mur ancien, ma mère demande à Bonicel d’aller chercher des galets analogues et de masquer les trous avec. « Il est revenu avec un chargement de codes qui tressautaient sur le plateau d’une grande charrette attelée à son tracteur ! » se réjouit ma mère, satisfaite d’avoir été entendue au-delà de ses exigences.










« Ah, Jacques Guigou, dans les couloirs, j’entends des femmes qui font ton éloge. Je vois que, toi aussi, tu les attires. Mais tu n’en as pas autant que moi, c’est sûr » pérore Yves Mourailles, croisé dans le hall d’entrée de l’IUFM.










« Je me suis placé sous le soleil d’Orphée et j’ai tenu grâce à la poésie », lui écrit Christian Gali quelques jours après sa sortie de l’hôpital.










Une fois installé au bureau, prêt à donner son cours, il lui arrivait de repousser le premier mot de une à deux minutes et de prononcer alors sur un ton psalmodique : « Ça suit son cours, ça suit son cours ».










« Ah, ces Grecs, ces Grecs, ils sont anciens marxistes, ils vivent depuis longtemps en France et ils n’arrivent toujours pas à se libérer de leur tendance à la métaphysique ! » s’exclame Serge Jonas après notre échange sur Papaioannou, Axelos et Castoriadis.










Chronique qui laisse à désirer, avait-il choisi de nommer l’émission qu’il tenait avec Denise Lepape sur radio Mandrin dont l’antenne pirate était cachée, en haut de la Bastille, non loin de l’arrivée « des Oeufs ».










« Belle, belle, à s’ouvrir les veines », me dit René Lourau en serrant les dents lorsqu’il en vient à me parler de l’amie ghanéenne de son fils.









Rencontré sur le quai de la gare de Grenoble, Gabriel Cousin m’annonce qu’il habite depuis plusieurs années déjà dans le sud ouest de la France. A une de mes questions sur la publication de ses écrits actuels, il me répond avec regret que ne connaissant plus personne chez Gallimard, il a du mal a trouver un éditeur intéressant.










« Marcel ! Marcel ! » Rue de l’Amour, penchée à la fenêtre de son appartement, la mère de Marcel Lobier, pour la troisième fois, lui demande à grands cris de venir manger. Trop occupé à rivaliser avec les jumeaux Pierrot et Tintin, Marcel ne répond pas.










« Pas une image juste, mais juste une image », professe Jean-Luc Godard devant son appartement sécurisé du Village olympique alors que nous venons de le raccompagner après une séance d’essais de la caméra La Paluche.










Dans le débat qui suit la conférence de Lanza del Vasto au cinéma Vog, plusieurs étudiants se disant « progressistes » reprochent au disciple de Gandhi son « fixisme ». Il juge cette antinomie simpliste, mais il ne prend pas la parole.










« Guigou, des sous ! Guigou, des sous ! » crient Bruno Lautier et Raymond Tortajada qui manifestent avec moi dans les rues de Grenoble. Quelques semaines auparavant, j’ai recruté ces deux collègues pour assurer des enseignements d’économie dans un des cycles de formation continue que je dirige à l’université, laquelle ne les a pas encore rétribués.










Le grand père de Gérard Sabadel, un jeune garçon de son voisinage avec qui il jouait ce jour-là, sort sa voiture ancienne, une Citroën Trèfle, d’un petit garage. Après avoir chargé dans l’étroit espace arrière une bonbonne de vin, le vieil homme fait redémarrer le moteur à la manivelle et prend la route pour l’Estréchure.










La sortie scolaire de la classe de Monsieur Richard conduit, en bus, les jeunes élèves, visiter le barrage sur le Rhône de Donzère-Mondragon dont les grands travaux sont bien avancés. Indifférent aux discours sur l’exploit technique et économique c’est l’asservissement des eaux sauvages du fleuve qui l’attriste.










Jeune enfant, à Noël, lorsqu’il commençait à savoir chanter « Mon beau sapin », il se demandait pourquoi les vers « Bois et guérets/Sont dépouillés de leurs attraits » affirmaient avec autant d’aplomb que la préfecture de la Creuse, sa ville natale, perdait son charme l’hiver.










La petite bibliothèque privée auprès de laquelle Tantine se rendait pour louer des livres était tenue par deux sœurs célibataires, d’un âge relativement avancé à mes yeux. Située dans une rue étroite derrière La Placette, la pièce étant sombre, plusieurs lampes électriques étaient disponibles pour permettre de lire les titres.










Souffrant du ventre, il est le dernier patient de la matinée visité par son père. Les pressions que les mains du médecin exercent au niveau de son appendice le plonge dans un trouble fait de douleur et de honte.










Au cours de son voyage dans les Alpes, le club des seniors Li roula code fait étape à Grenoble. A la sortie du Musée dauphinois, ma mère, présidente du club, me présente à ses amies. Plusieurs dames sont étonnées de me voir vêtu d’un anorak blanc alors qu’elles s’attendaient à rencontrer un universitaire en costume trois-pièces.










Les skis ayant été loués sur place, il fait sa première descente sur la bosse du centre de l’Espérou. Ce n’est qu’au deuxième essai qu’il parvient à bloquer des ses mains gantées la corde qui tourne en boucle continue pour remonter la pente.










Alors que je lui fait un bref récit du conflit qui m’oppose à un collègue pour l’usage d’une salle de cours de master, Jean-Bernard Paturet me donne un conseil radical : « Fous-lui un coup de boule ! »










J.Guiraudios, notre professeur d’italien, commente un chapitre particulièrement difficile du livre sur lequel nous travaillons : I promessi sposi. Sa diction très syllabisée m’enchante. Sans doute satisfait de l’épisode, d’une belle voix de ténor, il entonne un air de Lucia di Lammernoor.










« Couleur feuilles d’olivier agitées par le vent », répond l’architecte Pellier à ma mère qui lui demande un conseil pour choisir les peintures des nouvelles chambres construites dans l’ancien grenier.










C’est dans la chambre de sa tante, dont la fenêtre donne directement sur le boulevard Jean Jaurès, qu’il s’isole afin d’attendre, dans la douleur, que l’aspirine calme sa rage de dents. Le surlendemain, le dentiste Delair, dont le cabinet se trouve de l’autre côté du boulevard, commence avec rudesse le traitement de la carie.










À Genève, Pierre Dominicé héberge notre petit groupe de Routiers dans un local paroissial. Après une nuit sans sommeil, je m’absente afin de me rendre à la boutique de tabac où, aux dires de notre hôte, je devrais trouver de l’Amsterdamer.










Il doit rédiger avec Alain Meignant un chapitre de l’étude sur les conversions industrielles. Si l’accord se fait sans trop d’anicroches sur l’analyse, parvenir à s’entendre sur la rédaction est beaucoup plus laborieux. Il estime que son partenaire utilise des phrases trop alourdies de subordonnées.










Monsieur Jean, maître d’hôtel à L’Européen, connaît sa préférence pour la table isolée devant la baie vitrée, celle sur laquelle il est susceptible d’écrire. Venu plusieurs heures avant le départ de son train, le baba au rhum lui est servi accompagné de la bouteille de Saint James Hors d’Âge.










Dans son bureau du Centre d’études sociologiques, Henri Mendras le reçoit dans une pièce vide, exceptée une immense table de verre vierge de tout objet, derrière laquelle il se tient debout. Sorti peu de temps après du sanctuaire de la sociologie rurale française, il compris que le professeur ne se déplaçait pas en province pour seulement siéger dans un jury de thèse.










« Pauvre bête ! » s’apitoie Nicole alors que, le visage à demi couvert de mousse à raser, je lui montre avec enthousiasme le blaireau pur poils dont je fais un usage récent.









À la séance de rentrée de la Maîtrise SHS, les enseignants-chercheurs, trop nombreux pour tenir sur l’estrade, sont assis au premier rang sans table devant eux. « Oh ! Voilà des chaussures qui n’ont pas été choisies n’importe comment », badine Théophile Ohlmann en considérant mes pieds.








« Alors qu’elle était déjà très âgée et bien qu’elle eût quasiment perdu la vue, ma mère tenait encore à faire quelques vaisselles. En touchant les bords et le fond de la casserole dans laquelle avait bouilli le lait, elle la nettoyait et la rendait éclatante », me dit, devant l’évier, Marcelle Versini, en joignant le geste à la parole.









Il rédige une dissertation de philosophie. Son père entre dans sa chambre — fait rare — et lui demande si, après son baccalauréat, il envisage d’entreprendre des études de théologie. Sa réponse est immédiate : non.







Reçu avec quelques étudiants par Andrée Appercelle dans son appartement, situé dans les derniers étages de la tour Mont Blanc, pour préparer une émission de radio, ce n’est que quelques semaines plus tard, lors d’une nouvelle rencontre à l’Union des écrivains, que je pris une plus juste connaissance de son œuvre.







Après une soirée et un début de nuit passés au New Morning, Jean-Joseph Scheffknecht et Jean-Louis Laroche parlementent vivement avec moi tout au long de la rue de La Huchette pour me persuader de prolonger la nuit ensemble dans un bar bondé et très enfumé.







Avant d’entrer chez le chausseur de la rue Général Perrier, ma mère mouille ses doigts de salive et plaque une mèche rebelle sur le haut de mon front.







Lors de la première rencontre de Montsouris, au début de cet après midi ensoleillé de juin, un débat s’est noué entre Henri Lefebvre et un autre universitaire. « C’est le temps des Mandarins », proclame un adepte de la Gestalt thérapie vêtu façon hippie. « Peut-être, mais c’est aussi le temps des cerises ! » s’exclame Georges Lapassade de sa voix de stentor.







De La Cardonille, en voisins, nous allons rencontrer Fernand Deligny aux Graniers. Celui-ci s’étant lancé dans plusieurs récits sur les faits et gestes de Janmari, du temps passe. Muriel, qui s'était assise sur les genoux de « l’a-éducateur » s’endort dans ses bras.







Isac Chiva me reçoit dans son bureau du Laboratoire d’anthropologie sociale. « Le comité de rédaction d’Études rurales a retenu votre article, mais il vous faudra procéder à un toilettage du texte », me confie-t-il. Encore peu familier avec le langage de l’édition, je cache ma surprise devant tant de sollicitudes hygiéniques à l’égard de mon écrit.







« Je vous avais suivi, en 1994, lors de votre hospitalisation. Votre cas, par la suite, a fait l’objet d’une publication », me dit le docteur Carlander, lors d'une consultation, bien des années après.







« André est parti rejoindre sa famille. Il a appris dans la nuit la mort de son père », m’annonce Etienne-Jean Lapassat dès mon arrivée au petit déjeuner, pris dans l’appartement parisien de la famille Bruston où nous avons passé la nuit, car nous devons, dans la journée, rencontrer la direction du Centre de formation des personnels communaux.










« Oui, oui, je vais mettre votre livre en fabrication dès le début du mois prochain », m’assure d’une voix peu persuasive Dominique Bedou, alors que je lui ai déjà fait parvenir trois mises en demeure et que je le menace d’introduire une requête en justice pour non respect de notre contrat d’édition.










« On meurt toujours trop jeune », me répond Frédéric-Jacques Temple après qu’il m’a dit que lui aussi a connu Dominique Bedou et que j’ai ajouté : « Il est mort jeune ».










Au volant de la Panhard Dyna 16 de son père, avec plusieurs amis, il fait route vers Sète par la nationale 113. Sur une portion de chaussée à deux voies, il arrive à la hauteur d’une autre Dyna Panhard qui, le voyant, accélère. Les deux voitures roulent un instant côte à côte, rivalisant de vitesse. Il parvient in extremis à passer devant, la route ne comportant plus qu’une voie.










Pour ma première communion, Tantine m’a offert un appareil de photographie Kodak Rétinette. Me promettant de l’étrenner le dimanche suivant au bord de la mer, je dois me rendre dans plusieurs magasins spécialisés pour enfin trouver le filtre solaire que la notice me recommande de placer sur l’objectif.










Au Centre technique national pour l’enfance et l’adolescence inadaptées, Bernard Ginisty reproche à « l’équipe de Jacques Guigou » de manquer de sang-froid à propos des conclusions de leur action-recherche sur la formation continue des éducateurs spécialisés non diplômés. « Plutôt un trop plein de sang chaud », lui répond Jacques Guigou en faisant allusion aux critiques énoncées dans le rapport final et très mal reçues par le milieu.










Alors que nous travaillons sur un de ses textes manuscrits dont je fais la saisie informatique et sur lequel j’ai du mal à déchiffrer certains passages tant ils sont surchargés, je dis à Jacques Wajnsztejn :« Tu écris jusqu’à l’extrême bord des feuilles ; laisse donc des marges, cela permet des corrections — J’ai toujours fait comme ça », me répond-il d’un ton absent.










Avec application il nettoie les jantes de son vélo Mercier à cadre mixte doté d’un dérailleur à trois pignons. Ce n’est qu’après plusieurs essais qu’il parvient à placer un anneau de cuir autour du moyeu de la roue arrière permettant d’assurer son entretien permanent.










Les étudiants et les enseignants du DEA aixois sont rassemblés en cette matinée de février dans la salle Michèle Genthon. Depuis deux heures déjà j’expose ma critique de l’évaluation. J’interroge Michel Vial placé sur les tables du fond : « Est-ce que je continue ? — Oui, continue » me répond-il, passant outre la désapprobation fort visible sur le visage de Samuel Johsua.










« Ah ! C’est votre maillot, là? » lui demande la secrétaire du docteur Lacaze après qu’il vient de lui donner son nom. Surpris, il se tourne dans la direction indiquée par la jeune femme et voit le maillot du handballeur Michaël Guigou accroché à côté de celui d’autres joueurs dans une vitrine de la salle d’attente du cabinet d’orthopédie.










« Ce vent est glacial ; il est passé sur la neige qu’on voit sur les Cévennes » s’exclame ma mère en fermant précipitamment la porte vitrée qui donne sur le jardin. « Demain c’est la Chandeleur, l’hiver va peut-être prendre rigueur », fait alors remarquer mon père.










M’étant rendu d’Annaba à Alger, je participe au séminaire du CUCES qui rassemble les directeurs du Ministère du travail. « Former les formateurs ne suffit pas, c’est un véritable système de formation professionnelle qu’il faut inventer », affirme Ali Zamoum au terme d’une semaine de réflexion.










Au cours des deux années précédant l’indépendance de l’Algérie, il s’est engagé dans plusieurs activités sociales de la CIMADE. À la colonie du Grand-Bornand où il est moniteur, Etienne Keller, le directeur, a dû demander l’intervention des pompiers et des médecins pour parvenir à calmer l’émeute des enfants algériens révoltés par la conduite douteuse d’un moniteur, par ailleurs militant du MNA.










Sur un muret du campo Santa Margherita, principal lieu de rassemblement de la rencontre mondiale anarchiste à laquelle j’ai donné une contribution, je lis : « Venise, je t’ai vue, tu peux mourir ».










« Vous avez voulu créer un centre de sociologie rurale à Montpellier », me dit Jean-Paul Laurens au terme de notre entretien sur mes deux années de doctorat et de monitorat.










En réparant une armoire ancienne dégagée du fond du grenier, je trouve, coincée dans une fente du meuble, une équerre de bois millimétrée sur laquelle est gravé : Jeanne Fauché, école de Vauvert.










En ce début de nuit, faisant route vers Nancy, Muriel est saisie par une forte rage de dent. M’arrêtant dans le dernier bar encore ouvert de la commune que nous traversons, je demande un verre d’Armagnac et j’y trempe un morceau de coton avec lequel je tamponne la dent cariée de notre fille.










A l’abbaye des Prémontrés se tient le premier séminaire collectif rassemblant les chercheurs de l’INFA, recrutés, comme lui, dès les débuts de cet organisme. « Vous faites de l’autonomie une valeur absolue alors qu’elle n’est qu’une conséquence de la crise des institutions dominantes et de la montée de l’individualisme », répond Claude Lefort à Bertrand Schwartz lors des débats théoriques qui ont occupé la majeure partie du temps de travail.










« Tenez, prenez ces pòrres. Je viens de les ramasser dans les vignes du Cheval Blanc. Vous savez... je suis herboriste », déclare Djaté à ma mère qui lui a donné deux pantalons que mon père ne porte plus.










« Je vais te mettre en boite !». Georges Le Meur s’amuse à me taquiner alors qu’il me conduit dans l’amphithéâtre où je donne un cours aux étudiants de son DESS nantais, pour lequel il a prévu un imposant dispositif d’enregistrement cinématographique.










Paisiblement installé dans le grand fauteuil beige sur lequel il a passé de nombreuses heures dans les dernières années de sa vie, mon père chantonne : Un jour la troup’ campa A A A. La pluie s’mit à tomber B B B. L’orage a tout cassé C C C. Failli nous inonder A B C D. 










Sans interrompre son cours sur Kant, Jean Svagelski descend de l’estrade et va se réchauffer contre le radiateur le plus proche.










« Non, pas l’observation : l’observance » corrige Franc Ducros lors de la rédaction collective d’une motion, adressée à la présidence de l’université par l’AG des grévistes.










Comme tous les dimanches soirs, mon père prend la manivelle logée contre le cadrant de l’horloge comtoise et, patiemment, fait remonter les deux lourds poids de laiton qui meuvent balancier et sonnerie.










Ce jour de Pâques, invité par Serge Jonas à venir dans son domaine de Méjannes-lès-Alès, partager le repas avec l’agneau traditionnel, il fit la connaissance d’Adam Schaff. Étonnamment, la conversation fut tout sauf politique.










« Non, je ne peux pas t’assurer qu’il n’y aura pas de moustiques » ai-je rétorqué à Riccardo d’Este après lui avoir annoncé que je venais de lui trouver une location pour son séjour de septembre en Petite Camargue.










Souhaitant se consacrer toujours davantage à son œuvre de gériatrie sociale, Michel Philibert me demande de prendre la relève de son cours à l’école de cadres infirmiers de La Tronche.










« Il n’y a pas une seule archive dans cette maison », me dit mon oncle Fauché après que je lui ai apporté, à son domicile de la rue Fernand Granon, des photographies de lui, jeune homme ; notamment un portrait en pied qu’il ne connaissait pas.










Réjouissant intermède dans cette période fiévreuse de préparation aux épreuves du baccalauréat, Bernard Fontaine, notre camarade en Terminale de philosophie, nous invite à une ferrade au mas de l’Amarée.










Sur les pages de garde d’un livre de morceaux choisis de Hegel traduits et introduits par Henri Lefebvre et Norbert Guterman, volume relié acheté jadis chez un bouquiniste parisien, il décrypte deux tampons qui portent la mention suivante : Oflag II Geprüft 6.










« Je me fous de ce qui se passe dans la chambre des parents », lance Roger Ciolli au groupe d’étudiants salariés du DESS réunis pour une séance d’évaluation au cours de laquelle étaient mises en discussion les méthodes de travail d’une formatrice et d’un formateur, absents ce jour-là.










Les dimanches matins d’hiver, il se rendait aux réunions de préparation militaire des élèves officiers sursitaires. Après une série d’exercices physiques à la course, le jour n’étant pas entièrement levé et le froid redoublant de mordant, le caporal leur ordonne de se ranger en carré et de se mettre torse nu pour effectuer des mouvements du haut du corps. Situé dans un des derniers rangs, ne mesurant qu’à demi le risque pris, il garde son tricot de corps.










À leur retour du restaurant, alors qu’elles approchent de notre nouvel appartement où, depuis le petit matin, une équipe de déménageurs s’activent à monter meubles et colis au second étage, Blanche interroge Nicole :« Ils sont partis les géants ? »










Sur son scooter Moby récemment acquis avec l’argent gagné pendant les vendanges à la cave coopérative de Marsillargues, il descend la route en lacet de l’Aigoual. Surpris par un passage où la pente est plus forte, il freine trop tard et va heurter les rochers de granit situés à la gauche du virage mais à l’opposé du ravin.










Caché derrière la porte de la cuisine, je vois les dernières convulsions du coq que ma mère tient fermement par les pattes et les ailes pendant que mon père, ayant saisi la crête d’une main, un bistouri de l’autre traversant le cou de la bête, accélère les derniers écoulements du sang dans le plat de mie de pain à la persillade arrosée d’huile d’olive. Le sanquet va être prêt à passer au four.










« Hasta la victoria, compañero » clame Marc Kravetz à un ami cubain qu’il vient d’appeler au téléphone depuis le bureau — proche du sien — qu’utilisent les vacataires du Groupe d’intervention et de recherche sur l’éducation liée au développement.










Avec d’autres collègues, il emprunte l’ascenseur principal qui conduit au rez-de-chaussée de l’École des Mines. De retour depuis la veille d’un voyage d’étude aux USA, J.J. Scheffknecht leur confie : « Franchement, ne nous laissons pas piéger par l’anti-américanisme ambiant. Nous avons rencontré des types d’un potentiel intellectuel et d’une créativité fantastiques ».










Après une promenade sur les pontons au Centre du Scamandre, j’envoie à Serge Colombaud deux strophes inédites dans lesquelles les marais ne sont pas absents. « Merci pour cette poésie qui fait planer l’âme de « la palus », me répond-il peu de temps après.










L’ardeur du soleil de la journée s’étant atténuée, la partie de volley-ball sur la plage de la Rive Droite a commencé. « Grande balle » s’exclame le docteur Carrière au terme d’un échange long et intense conclu par le smash gagnant de son fils, Alain.










Opération ressentie comme nécessaire et préparée dès les premiers temps qui ont suivi l’achat du domaine : sur le chemin d’accès, à droite du portail de l’entrée, ma mère fait ériger une haute stèle sur laquelle est gravée : La Cardonille.










La rencontre de Montsouris s’étant achevée, sur le chemin de la gare de Lyon, en traversant le Jardin des plantes, il jette dans un grand container la quasi totalité du lourd paquet renfermant l’affiche sur papier glacé qu’il a diffusée dans l’assemblée et dont il avait prévu un tirage bien trop important.










« Mistral noir intense ce mardi. Un temps anti-méphitique ! » a-t-il écrit à un ami.










Pris sous le micocoulier de la place Notre Dame des Tables, notre repas se termine. Je m’avance à l’intérieur du restaurant pour régler l’addition. Arrivé devant la caisse, Dominique Raynaud me rejoint et, sortant lui aussi sa carte bancaire, il me dit avoir repéré une anomalie sur la mienne. Surpris, je la lui tends. Il me la confisque pendant qu’il paye.










« Abracadabra, que la magie fait ça !» profère Blanche en pointant sa baguette sur une pomme qu’elle fait disparaître dans sa serviette.










Les deux voitures s’étant croisées au ralenti sur la route du canal de Capette, Monsieur Dours préparateur à la pharmacie Serre, prend à peine le temps de stopper sa voiture et se précipite saluer ma mère et Tantine. « Votre auto roule encore, Monsieur Dours » l’averti ma mère. A la course il arrête le véhicule à l’extrême limite de sa chute dans le canal.










Pour tenter de traiter une forte poussée d’eczéma qui affecte de nombreuses parties de mon corps, mon père prélève une dose de mon sang et le réinjecte dans ma fesse.










« Après s’être servi de l’eau chaude, il est utile de faire un peu couler le robinet d’eau froide pour ne pas abîmer les joints. Il n’est pas rare que je le fasse : laver ses draps pendant qu’on prend son bain permet des économies d’eau non négligeables », lui recommande son propriétaire Marcel Rucheton.










Davantage que les propos échangés lors de mon entretien de recrutement dans l’appartement parisien de Guy Palmade, ce furent les fréquents silences qui le traversèrent qui me revinrent en mémoire, lorsque, quelques temps après, je vis, dans une réunion à Nancy, que ce psychosociologue du travail était lui aussi chercheur à l’Institut national pour la formation des adultes.










« J’ai habité ici quelques années. Dans cette petite remise j’avais des poules et des lapins. Une belle époque pour moi. J’avais mis enceintes les deux femmes avec qui je vivais », me confie Lago alors que nous prenons l’apéritif sur la terrasse de La Cardonille.










Joignant le geste à la parole, Armengaud, notre professeur de Lettres en cinquième, attrape son écharpe de laine et l’entourant autour de sa taille s’exclame : « Pour se protéger des maux de reins, les laboureurs portaient la taillole, comme ceci. Il m’arrive de la porter aussi ».










Grâce à ce premier bain, pris, tout début juillet, dans le golfe de Roccapina, ses fosses nasales encombrées par l’hiver grenoblois, furent dégagées dans l’instant.










Davantage que les propos échangés lors de mon entretien de recrutement dans l’appartement parisien de Guy Palmade, ce furent les fréquents silences qui le traversèrent qui me revinrent en mémoire, lorsque, quelque temps après, dans une réunion à Nancy, je compris que ce psychosociologue du travail était lui aussi chercheur à l’Institut national pour la formation des adultes.










« Vous nous trouvez vieux ? » nous demande notre mère, en entrant, rayonnante, dans la salle à manger.










Joignant le geste à la parole, Armengaud, notre professeur de Lettres en cinquième, attrape son écharpe de laine et l’entourant autour de sa taille s’exclame : « Pour se protéger des maux de reins, les laboureurs portaient la taillole, comme ceci. Il m’arrive de la porter aussi ».










Après ses cours d’alphabétisation auprès de travailleurs immigrés, donnés dans une salle peu lumineuse derrière la Porte d’Aix, il lui arrivait de rejoindre le petit appartement loué par la Cimade sur le boulevard des Dames. Ce soir-là, Frère Axel lui raconta comment l’apparition de son ange l’avertissant qu’un grave danger le menaçait, le sauva d’un accident de la route.










Au cours d’un séjour professionnel à Paris, il met à profit la journée de dimanche pour observer l’avancement du chantier de la Bibliothèque nationale de France. Malgré les barrières interdisant l’accès au site, il parvient à trouver un passage. Avançant vers celle des quatre tours dont la construction est la plus avancée, il se trouve soudain, saisi par un certain effroi, au bord d’un vaste vide qui plonge vers le bas et s’élève au-dessus de lui. Il a du mal à y voir le silo qui abritera des millions de livres.










Ce dimanche de Pâques, en revenant des halles Castellane, je vois deux véhicules du SAMU arrêtés devant l’église Thérèse alors que des fidèles sortent, en nombre, de la messe. Dès arrivé chez nous, je lance à Nicole : « Jésus a fait un malaise. »










Jacques Ardoino, le directeur de l’ANDSHA, le reçoit dans son bureau parisien. Pour un premier entretien, l’attente lui semble longue. Le dialogue commencé depuis peu est soudain interrompu, son hôte lui demandant de retourner dans la salle d’attente. Surpris, il entend qu’une autre personne est alors introduite dans le bureau par une autre porte donnant sur une seconde salle d’attente. Appelé à nouveau par Jacques Ardoino, il comprend que celui-ci conduit délibérément ce manège, qui va se répéter au moins trois fois.







« Ah ! Que du beau linge » commente Alain Égéa lorsque, au téléphone, je lui donne les noms des individus qui seront présents à la réunion fondatrice de la revue Temps critiques. 









À Maxeville, les beaux-parents de Serge Bord, qui nous ont invité à dîner, savourent leur cigarette de la fin du repas en aspirant dans la bouche de l’un la fumée avalée par l’autre.







Rodolphe Gagnon, enseignant d’histoire de l’éducation au CEGEP de Chicoutimi a mis à profit son année sabbatique à Grenoble pour achever sa recherche. Directeur de sa thèse, je lui demande d’exposer au jury la raison principale du choix de son sujet. « Pour le fun » répond-il, enjoué.










« Monsieur Guigou, Monsieur Guigou, venez, passez à ma caisse » me hèle cette étudiante. Employée temporaire du supermarché que parfois je fréquente, elle me demande l’autorisation de repousser de deux jours le délai de remise de son dossier d’étude.










« Prem’s, Prem’s » me lance en souriant Colette Corp alors que j’entre dans la chambre de Nicole, à l’hôpital.










M’enquérant sur le thème de son mémoire de littérature, Martine Groulet me précise qu’elle analyse les diverses dimensions de l’amitié virile dans l’œuvre de Giono. « De l’homosexualité » rétorquent lourdement deux psychologues présents.










De la fenêtre du bus qui nous conduit de Mexico à Cuernavaca je vois le sommet du Popocatépetl ennuagé de vapeurs et de fumées.










« Etes-vous disponible, samedi prochain, pour jouer de l’orgue au mariage que je vais célébrer ? Ce jeune couple souhaite vous entendre interpréter la Marche nuptiale de Mendelssohn », demande le pasteur à ma mère.










Dans un grand amphithéâtre de l’université des sciences, les candidats au concours de professeur des écoles ont composé pendant quatre heures. Après la remise des copies, avec d’autres surveillants, il les trie et les classe. « Attention, il y a deux Nathalie Mazel, il faut retenir le second prénom », lui précise, coopérative, sa collègue à sa droite.










Dans la vaste cave viticole de son grand-père Charles, les foudres étaient disposés en rang serrés. Pour aligner celui du fond, il avait fallu creuser une profonde excavation dans le mur dont seule l’épaisseur avait permis d’opérer une telle entaille.










L’année de ses quatorze ans, il effectua un séjour linguistique au Royaume Uni. Le père de sa correspondante, directeur de rédaction au quotidien The Observer, rentrait tard le soir dans sa demeure londonienne à Kensington.










Lors de ce vol, en Caravelle, d’Annaba à Marseille, pas une seule minute son angoisse de chute ne céda son emprise.










« Comment va Rirette, ta mère ? — Elle est vieille comme un banc », me répond Jacques Deleuze rencontré dans les halles Castellane.










Son premier costume, gris clair, plusieurs fois essayé chez le tailleur-couturier Dewachter à Nîmes, fut celui de sa première communion. Le jour de la cérémonie, ses gants de peau et son cantique tenus de la main droite, il était comme pétrifié par cet habit-carapace.










Dans le petit appartement de la rue Vézian qu’il partage avec Jean Allouch, Charles Henri Delatour prend le livre du jésuite Jean-Yves Calvez sur la pensée de Marx et déclare en se dirigeant vers les toilettes que c’est là le meilleur endroit pour le lire longuement.











Sarah et Collin Scattergood à qui nous louons un cottage sur le quai de Wivenhoe possèdent une maison dans le centre de Mèze. C’est dans leur résidence méridionale qu’ils nous ont d’abord reçu, lorsque, venant de Montpellier, nous nous leur avons versé les arrhes de notre location.










Devant rejoindre à Paris le groupe des collégiens qui vont passer un séjour linguistique au Royaume Uni, ma mère m’accompagne jusqu’à la capitale. Voyageant en première classe dans le nouveau train ultra rapide Le Mistral, je prends une photographie de ma mère regardant le paysage.










Un des montants métalliques supportant la tonnelle de la terrasse de La Cardonille s’étant affaissé sous le poids du rosier grimpant, je le répare provisoirement en ligaturant la fracture avec un morceau de manche à balai en guise d’atèle. « Voilà un rafistolage à la Dubout », me lance, moqueur, Antoine Savoye en visite ce jour-là.










À la fin de cet après-midi du premier rassemblement du Larzac, je me trouve à proximité d’un groupe qui poursuit une berline Citröen, invectivant le passager et martelant sa carrosserie. Percevant qu’il s’agit de François Mitterrand, je m’associe à leur intervention. La voiture accélérant, nous cherchons à l’atteindre avec des cailloux.










C’est le bain de midi sur la plage de Six-Fours. La surveillance des enfants s’étant un instant relâchée, je lève soudain les yeux vers la mer et je vois Anne, assez éloignée du rivage, le haut du corps et la tête à demi-immergés dans les vagues et agitant les bras. D’un bond je la rejoins et je porte hors de l’eau ma fille, sonnée par un début de noyade.










« Tiens, aujourd’hui, la pâle lueur que j’aperçois d’habitude est un peu plus intense », me confie mon père en entrant dans la salle à manger. « Tant mieux, ton glaucome t’accorde un petit répit », lui dis-je ».










Invités par J.J.Scheffcknecht et sa femme à un buffet en soirée, nos hôtes nous font écouter un disque récent qu’ils apprécient beaucoup : le premier album de Jimmy Hendrix rapporté récemment de Londres : Are you experienced.










Installé pendant son absence dans le fauteuil club du bureau de son père, il lit tous les romans d’anticipation des éditions Fleuve noir disponibles dans la bibliothèque.










À moto, le second des frères Daumas, vient me chercher. Assis sur l’étroit siège arrière, je subis les vibrations du deux-roues conduit à vive allure. Nous rejoignons les autres Routiers qui ramassent des sarments dans les vignes de Marsillargues.










Avec René Lourau, je rentre vers Paris après un jury de soutenance de thèse. Sur le quai de la station de métro Saint-Denis-Université, me parlant de son fils, saxophoniste, il me confie : « Julien vient de signer avec une grande Major ; mais il ne faut pas le dire ».










Relevant son courrier, il découvre un livre : Celui qui ne m’accompagnait pas, de Maurice Blanchot. Sur la page du faux-titre, il lit une dédicace de Renée Liénard : « Pour écrire, je dois séparer l’homme du professeur ».










Pierre Campagne, qui, comme moi, va soutenir sa thèse de sociologie rurale, me raconte qu’il a rencontré Henri Desroche il y a peu de temps et que celui-ci lui a donné un conseil avisé : « Devenir conseiller général à quarante cinq ans ? Non, mieux vaut la recherche en sociologie ».










Pendant sa convalescence, Claire Saint-Martin loge chez Madame Suzanne Babut dans l’ancienne pension du chemin de Nazareth. Dans la chambre qui donne sur le parc, elle a installé son électrophone. Ce jour-là, dès mon arrivée, elle me fait écouter sa musique favorite : Le Boléro de Ravel.










Hébergé dans leur appartement de la rue de l’École polytechnique par Olivier Corpet et Christine Lapoujade, ses hôtes lui relatent les conditions extravagantes dans lesquelles Robert Lapoujade a réalisé le portrait de Sartre.










Avec des gestes précis qui traduisent son admiration, Jeanne Fauché, décrit la manière dont Madame Abric pèle une pomme de terre en faisant une seule épluchure en forme de spirale.










Tantine me raconte qu’à la mi-mai, son père l’amenait avec lui dans les vignes de Pierrefeu. Ils marchaient dans les rangées pour observer les pousses de raisin qui auguraient la récolte future. De temps en temps, ils s’arrêtaient pour humer le parfum des fleurs de vignes.










Blanche, malade, explique ses malaises au médecin venu à son chevet : « J’ai grumé » lui dit-elle. « Elle a vomi », traduit sa mère. Et le médecin de s’exclamer : « Ah, vous êtes bilingue ! »










Il se rend à la Résidence universitaire d’Antony voir des amis qui logent dans les studios réservés aux jeunes couples. Celui qu’occupent Mireille Banastier et Jean Allouch se trouve à l’extrémité du plus grand bâtiment. Avant de les quitter, ce dernier lui donne l’adresse d’une librairie proche de La Sorbonne où il pourra trouver le polycopié du cours de Paul Ricœur sur l’herméneutique.










Le culte dominical est sur le point de s’achever. La bourse de cuir attachée à un long manche de bois circule parmi les bancs des fidèles. Parvenu au premier rang, le bruit des pièces ne scande pas le geste de l’obole. Mon père y a glissé un billet.










« L’ami Guigou va nous aider à avancer dans la construction de notre projet » annonce cet élu toulonnais aux salariés communaux, en stage, à qui je viens de présenter une critique de l’approche systémique de la formation ; critique dans laquelle il perçoit un atout pour renforcer son opposition à la politique définie par la direction parisienne du Centre national de formation des personnels communaux.










« Émile, Émile, je n’ai plus d’élixir parégorique et j’en ai bien besoin pour calmer ma diarrhée. Passe à la pharmacie dès ce matin », crie ma mère à mon père du haut d’une des arches de la galerie du premier étage.










« Quel politicien tu aurais fait ! » me lance, au téléphone, Jacques Wajnsztejn alors que de fortes tensions se manifestent dans la préparation du numéro onze de la revue Temps critiques.










Tôt le matin, Lago commence à faucher le pré devant La Cardonille. Il affût méticuleusement sa faux. « Oh putain ! » s’exclame-t-il chaque fois que la lame de son outil heurte une pierre.










« Dans votre cours de la semaine dernière sur les rapports entre formation et emploi, vous avez utilisé le terme « usiniste » qui n’est pas dans le dictionnaire. J’en comprends le sens à cause du contexte, mais dites-nous comment vous faites pour inventer de tels mots », lui demande un étudiant de maîtrise assidu.










« J’ai un livre sur le procès de Riom qui avait été transporté dans la bibliothèque de La Cardonnille. Maintenant que tu as reclassé tous ces livres ici, peux-tu me le retrouver ? Tu m’en lirais quelques chapitres » ; me demande mon père lors d’une conversation sur la période de Vichy.










S’étant quelque peu dissimulé, pour uriner, derrière des tamaris dans l’angle du parking du supermarché, il s’aperçoit, qu’outre des feuilles, il arrose aussi un billet de cinquante euros. L’ayant nettoyé et contrôlé, il se rend à l’évidence : ce n’est pas un faux.










« Quand le père y est… la mère est contente » lui lance à brûle-pourpoint le garçon de la brasserie Le Jogging à qui il vient de commander un quart Perrier.










« Madame Monteil est suisse. Élancée comme elle est, ses tenues, toujours soignées, mettent en valeur son élégance » commente ma mère après avoir raccompagné à leur voiture le maire de Vergèze et son épouse.










« You are a family of artists » observe Nicole après que Monsieur Scattergood a évoqué devant elle quelques uns de ses parcours de vie ainsi que ceux de ses enfants. « Unfortunately » répond-il après un court instant d’hésitation.










Dans le péristyle du temple, à la sortie du service funèbre de ma mère, alors que je reçois les condoléances des participants, le docteur Delon, de l’OMS, s’approche de moi et me confie : « Vous ressemblez beaucoup à votre mère lorsqu’elle avait votre âge ».










« La communauté humaine ne m’intéresse pas » déclare Yves Bonnardel en montrant le titre du livre collectif que je viens de publier dans la collection Temps critiques.










Rencontré dans une allée de la Comédie du livre, après notre accolade, Jean-Frédéric Brun me raconte : « Nous avons une villa de famille à Carnon, située en front de mer. Certains matins, l’été dernier, seul face à la mer, j’ai lu ton livre La mer, presque, avec jubilation et enchantement ».










Prenant connaissance de son excellente note, il apprend, indirectement, que le professeur Jean Servier a tout particulièrement apprécié sa description ethnologique du culte dominical protestant dans un temple cévenol.










Lors d’un de ses derniers séjours à La Cardonille, déshydratée et hypotendue, ma mère fait un malaise et perd connaissance. Je l’accompagne dans le taxi qui la conduit à l’hôpital de Nîmes. Afin de lui permettre de mieux respirer, je découpe au ciseau le corset qui lui enserre le bassin.










C’est bien après son arrivée à Paris, alors que les manœuvres de dissociation de son train sont en cours, que Fofana Ba Sayon est réveillé par les chocs qui secouent la voiture dans laquelle s’est profondément endormi. Affolé, il saute précipitamment sur la voie, oubliant les barres avec crémaillères que nous avions choisies ensemble et avec lesquelles, à Bamako, il désirait se construire une nouvelle bibliothèque.










« Les lumières oranges ! Les lumières oranges !» chantent Anne et Muriel en s’agitant sur le siège arrière de la Fiat 124. Au retour des courses, la nuit étant tombée pendant notre passage dans ce supermarché grenoblois, nous empruntons une voie rapide éclairée d’une pesante lueur orangée.










À la fin de son cours de maîtrise, il a un assez long a parte avec un de ses étudiants dont il a appris depuis peu qu’il est toréro sous le nom d’arène de Morenito de Nîmes.










Achetée au café de Paris qui voulait s’en débarrasser, la lourde table de ping-pong en bois est fendue en son milieu. Cette rainure mal placée ne nous empêchent pas de rivaliser d’adresse pongiste, Marc Mège et moi.










Les deux dindons, échappés de leur enclos, me poursuivent et cherchent à me mordre les mollets. Je cours vers le portail métallique du jardin et m’agrippe aux barreaux supérieurs pour échapper à leur voracité.










« Ah, monsieur Guigou, vous voilà ! Connaissez-vous Marie-José Guigou, une historienne ? Selon elle, vous auriez des ancêtres Vaudois », me demande Georges Chevassus que je rencontre à la porte de notre résidence commune. « Oui, je suis en contact avec elle. Elle a même de la parentèle qui habitait Vauvert », lui dis-je.










Blanche touche le bras de Tantine et lui demande : « Pourquoi tu portes un bas sur ton bras ? — Mais non, lui répond-elle, c’est ma peau qui est ramollie et flétrie, ma chérie ».










Venant de Collioure, je rapporte à Pollestres des anchois au sel. À notre insu, Mamie les emportent à la cuisine et, à l’apéritif, nous sert de délicieux feuilletés aux anchois.










Au CITAM, craie en main, devant le tableau noir, Jean-Joseph Scheffknecht interrompt son exposé, gêné par les pans de son blazer croisé déjà plusieurs fois blanchis. « Les gars, s’exclame-t-il, n’achetez jamais une pareille tenue pour venir en Algérie ».










Au Grau-du roi, il entre dans la crémerie proche de la place du marché et demande de la brandade. « Ah ! Ah ! Ah ! De la branlade, s’esclaffent deux hommes attablés-là et partageant des propos de bistrot.










Il attend d’être servi en huile de lin dans l’étroit magasin de la droguerie Chou. Les odeurs âcres qui se dégagent des étagères l’entêtent.










« À la mer, quand on entre dans l’eau, il faut d’abord se mouiller l’anus » dit Blanche — « La nuque ! », lui répond sa mère en riant.










Les jeudis après-midi, à pieds, il traversait une large partie de Nîmes pour rejoindre son club de judo rue Pierre Sémard. C’est la lutte pour la prise du kimono de l’adversaire qui lui était le plus désengageant.










Pour la dernière soirée de la fête votive, la troupe El Gallo entre dans le Jeu de ballon. Les cuivres et les percussions qui redoublent d’ampleurs saisissent d’allégresse les théâtres surchargés. Précédant les musiciens, en tenue éclatante, le Monsieur Loyal de la troupe saute et danse. Je ne le quitte pas des yeux.










Muni d’une simple lime à couper les ampoules des médicaments, mon père racle et ponce le devant de la chaire en chêne massif qui se trouve dans la salle de paroisse du Grand temple de Vauvert.










Chargé des livres et des brochures qu’il venait d’acheter à la librairie La joie de lire, il rejoignait sa chambre à l’hôtel d’Albe, tout proche, et, une grande partie de la nuit, se plongeait dans une intense lecture.










Dans les allées du cimetière, après la mise au tombeau de mon père, Jacqueline Dupont me dit qu’elle lui avait téléphoné peu de temps auparavant et qu’il l’avait dissuadée de lui rendre visite car il était en fin de vie.










« À Alba, j’ai longuement discuté avec un peintre local du Laboratoire expérimental créé par Pinot-Gallizio et des œuvres de peinture industrielle de ce dernier », me dit Georges Goyet rencontré dans une rue de Grenoble à son retour d’un voyage en Italie.










Retenu pour publication par José Millas-Martin, son second livre de poésie ne verra pas le jour à Paris, cet éditeur ayant fait faillite entre temps.










« Ah, voilà mon auteur préféré » déclare Charlette Rodriguez en venant vers moi. Participant, elle aussi, à l’université de Lyon, à une journée sur la sociologie de la formation, elle me narre les vives critiques qu’elle a rencontré en annonçant mon article sur la stagification dans le dernier numéro de la revue Éducation permanente sans mentionner mon prénom, comme on le lirait sur la couverture d’un magazine grand public.










« Pour préparer l’endormissement des enfants, faites-leur chanter des comptines, lentement et à voix basses, par exemple Coccinelle, demoiselle, bête à bon dieu », nous conseille Hugues Lehnebach lors d’un stage du Centre protestant des colonies de vacances tenu au Lazaret de Sète.










Après la vaisselle, Claudine Patris, une jeune vosgienne qui réside chez nous, verse un jet d’eau de javelle dans l’évier de la cuisine et le nettoie méticuleusement. « C’est comme ça qu’on me l’a appris » dit-elle.










« Chez nous, ce soir, ce sera souper suisse et chez vous ? » nous lance d’une voix forte Silvia Tescher depuis le seuil de son cottage, voisin du notre dans le parc de Brabois.










« Le jour de ta première rentrée à l’école, ton père t’a tiré par la main tout le long du Grand Chemin ; tu résistais et tu pleurais…tu pleurais », me raconte ma tante bien des années plus tard.










Descendu dans les salles en sous-sol du siège des éditions Anthropos, rue Lacépède, il se faufile entre les piles de livres stockés ou invendus. Certains titres de Pierre Naville, empilés assez haut, ont tendance à s’incliner, les volumes de base ayant pris l’humidité.










« Lorsque j’étais enseignant de Lettres à l’École alsacienne, un éditeur m’a demandé de rédiger un dictionnaire élémentaire de la langue française destiné aux publics scolaires. D’abord embarrassé, je m’en suis assez aisément sorti en combinant les définitions de plusieurs dictionnaires », lui raconte Jacques Champion avec qui il partage un bureau à l’université des sciences sociales de Grenoble.










Arrachant plusieurs souches de vigne du tas de bois volumineux qui se trouve sous le hangar du presbytère de Vauvert, il allume un feu dans l’une des chambres de la vaste demeure.










« Lorsque Henri Lefebvre vient à Venise, il ne manque pas de venir admirer cette fresque de Véronèse célébrant les vertus de la dialectique » me dit Antoine Savoye en me montrant le plafond d’une salle du Palais des Doges que nous visitons.










« Ferme la porte — demande mon père à ma mère — Un courant d’air est plus mortel qu’un coup de revolver, car lui, il ne vous rate jamais ».










Rue Roussel Doria, à Marseille, il croise Jean-Louis Faugier, avec qui, pendant leurs études de sociologie, il avait réalisé une monographie sur la vallée du Jaur. Apercevant rapidement que, vingt sept ans plus tard, son ancien condisciple ne le reconnaît pas, il ne lui adresse pas la parole.










La nuit étant tombée, sur l’étroite terrasse qui, au Grau-du-roi, surplombe la maison des frères Gobinet, la surprise-partie vient de commencer. S’approchant de l’électrophone Teppaz, il essaye de déchiffrer les paroles de la chanson à succès des Platters qui fait fureur cet été-là, Only You.










Devenu cadre salarié du CUCES, à Nancy, il est invité à déjeuner chez Michel Deshons le directeur de cet organisme de formation . Celui-ci lui raconte qu’il est originaire de Montpellier, ville dans laquelle il continue à faire des séjours. Apprenant qu’il est de Vauvert, son hôte, avec humour et dans sorte une connivence d’exilés, lui recommande le haut lieu de plaisirs nocturnes en Petite Camargue qu’il à découvert lors de ses récentes vacances, La Churascaïa.










Chauvereau nous raconte ses années de technicien dans la marine marchande. À l’escale de Marseille, avec d’autres marins, ils fréquentent les bals des villages de la côte. Sa surprise se double d’un fort amusement lorsque la jeune fille qu’il invite pour une danse lui répond : « Je suis retinte ».










Ils sont partis, de Nancy, très tôt ce matin-là avec la citröen Ami 6 de Jean-Marie Charriaux vers le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais afin d’y poursuivre leur recherche sur les conversions professionnelles. Après plusieurs heures de route, ils rencontrent une assez forte pluie. La visibilité est déjà très réduite lorsque son collègue met enfin en marche les essuie-glaces.










« À Gelos, la maison de mes parents : un carton à chaussure !» ironise René Lourau alors que je lui parle de ma fille qui, depuis peu, habite  dans cette commune proche de Pau.









Au cinéma Colisée d’Annaba, les actualités présentent un reportage sur les leaders palestiniens. Lorsque c’est le tour d’Arafat, Ali Megherbi, assis à mon côté, me glisse : « Celui-là, il ira loin ».










Gérard Huin et Pierre Mora lui remettent leur mémoire portant sur la stase émotionnelle chez Wilhem Reich. Au centre de la première page, ils ont collé un mouchoir en papier suivi de la sentence : qui se sent morveux, qu’il se mouche.










Tôt dans la matinée, Christian de Montlibert entre dans mon bureau situé dans des « préfa » construits dans les anciens garages à vélo de l’école des Mines de Nancy. Sans véritablement attendre ma réponse, il me propose de répéter devant moi l’exposé oral de la thèse de doctorat qu’il va soutenir à la Sorbonne quelques jours plus tard.










Sur le mur de la maison Moulin qui donne dans la rue de la Condamine, il lit une inscription grossièrement gravée sur le crépi défraîchi : Magali Saint-Martin veut Jacques Guigou.










« Là où la Fiat 124 est passée, la 2CV passera » dit Pierre Beuf à son ami au volant de la Citroën qui, de nuit, cherche à suivre ma berline alors que nous attaquons à vive allure les premiers lacets de la route qui descend du col du Minier au Vigan.










Après les examens de fin d’année, un étudiant me fait part d’une conversation qu’il a récemment partagé avec quelques camarades : « Dans les cours de Guigou, parfois, on se croirait dans un spectacle de Raymond Devos ».










Incorporé au 4e Régiment d’Infanterie de Marine (4eRIMA) à Toulon, il y passe une heure seulement, le temps d’aller chercher ses billets de train et de bateau pour ensuite rejoindre, à Alger, le Ministère de l’Industrie auprès duquel il va effectuer son « Service national actif » comme coopérant.










« Le professeur Milhau a bien apprécié ma monographie sur Saint-Chinian. Poursuivez dans cette voie avec votre étude sur Olargues », me conseille Marie-Hélène Janbon-Dayan alors que, sortant ensemble de l’université, nous empruntons la rue Cardinal de Cabrières.










« La formation des salariés doit être développée à l’université. Nous comptons sur vos compétences pour y contribuer. Mais n’oubliez pas que vous entrez dans l’institution universitaire dont les règles ne sont pas celles d’une entreprise », le met en garde Jean-Louis Quermonne, président de l’université des sciences sociales de Grenoble, au cours de l’entretien qui précède son recrutement.










Son aide-ménagère venant de partir, Tantine me fait part des choses qu’elle n’apprécie pas chez elle : « Lorsqu’elle fait la cuisine, elle ne se sèche jamais les mains ».










« Le psoas ! Le psoas ! Là est votre salut ! Il nous faut gérer votre psoas » déclare, magistral, l’ostéopathe Jean-Marc Mousset en étirant ma jambe gauche avec de subtiles torsions.










Reçu par Jean Pouillon, rue de Condé, à la rédaction des Temps Modernes, il contemple la collection complète de la revue alignée sur des étagères surchargées. L’entretien est bref : son article a été retenu.










A 6h30 du matin, sur le parking des tours de la Cité Oued Kouba, je rejoins André Budynek déjà assis dans sa Fiat 1500. Ayant pris Jean Colle un peu, nous partons pour le CITAM. Nous croisons les coopérants soviétiques qui, en groupes compacts et disciplinés, montent dans les deux autobus qui les transportent au chantier de l’usine sidérurgique d’El Hadjar.










« Formidables, les sécateurs électroniques ! Jean-Marc et moi, nous taillons l’ensemble des vignes en quatre fois moins de temps et de fatigue qu’auparavant. Avec Jannie, nous les avons rangés dans l’armoire ancienne à côté des piles de draps. L’année prochaine, ils seront prêts à l’emploi », s’enthousiasme mon cousin Jean-Pierre.










Ayant emprunté la 2CV Citroën de son père alors qu’il n’avait pas le permis de conduire, c’est à travers les vignes et les chemins vicinaux qu’il se rendit à Marsillargues pour une réunion des Routiers.










Installée à Grenoble depuis peu de mois, Geneviève exerce son métier d’infirmière à la Maison médicale de la Villeneuve de Grenoble. Praticienne confirmée du jeu de tennis, elle m’offre une belle raquette pour m’encourager à poursuivre mes débuts dans ce sport au tennis-club de l’université.










Des affaissements de terrain à l’arrière de la maison de La Cardonille ont fragilisé la charpente de la terrasse attenante. À l’aide de traverses de chemin de fer trouvées dans un terrain annexe à la gare de Saint-Hippolyte-du-Fort, je bâtis un étayage qui, prenant appui sur le sol, soutient la poutre maîtresse du toit.










Faisant un pas rapide de côté, d’un geste vif, une femme jette sa cigarette sans voir que j’arrivais à sa hauteur. Je reçois le mégot sur ma veste. Surprise, elle se confond en excuses. Sur le champ je lui lance un « Mais, vous m’allumez, Madame ! » qu’elle va répéter — mi contrite, mi- souriante — à ses amies rassemblées autour d’une table de bistrot.
 








Au cours de son année de philosophie, il se rend à la conférence que Gabriel Marcel donne à la Galerie Jules Salles. Les références à la foi chrétienne de l’auteur d’Homo Viator le plonge dans une étrange ambivalence.

 






Faisant un pas rapide de côté, d’un geste vif, une femme jette sa cigarette sans voir que j’arrivais à sa hauteur. Je reçois le mégot sur ma veste. Surprise, elle se confond en excuses. Sur le champ je lui lance un « Mais, vous m’allumez, Madame ! » qu’elle va répéter — mi contrite, mi- souriante — à ses amies rassemblées autour d’une table de bistrot.









« Votre thèse m’intéresse beaucoup, d’autant que je suis sur le point d’entreprendre une étude sur les jeunes ruraux transplantés dans les villes et les entreprises industrielles. Est-il possible d’avoir un second exemplaire de votre thèse contre paiement ? » lui écrit Nicole de Maupéou-Abboud au début d’une longue lettre l’invitant à présenter ses recherches au Groupe des sciences sociales de la jeunesse.









Au cours d’une pause prise pendant le séminaire de dynamique de groupe auquel je participe, cet automne-là, dans l’abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, j’écoute, amusé, le dialogue qui suit : « Vous me prêtez votre 2CV et je vous en remercie ; mais, dites-moi, cette voiture a-t-elle quelque idiosyncrasie ? » demande Jean Maisonneuve à François Viallet interloqué par un langage qui ne lui est pas familier.









Un dimanche d’avril nous sommes invités par nos cousins Griffe à passer la journée dans leur nouvelle maison de l’avenue d’Assas à Montpellier. Dans l’après-midi, Pierrot m’amène sur la place en dessous du Peyrou où se déroulent des rencontres du jeu de balle au tambourin. Les coups secs et sonores emplissent l’atmosphère bien avant notre arrivée sur les lieux.









Muni d’un bâton de colle et de ciseaux, Alain Meignant commence à découper et à coller certaines phrases des entretiens recueillis auprès de mineurs lorrains lors de notre enquête sur les conversions industrielles. « Je commence l’analyse de contenu », m’annonce-t-il.









De chez lui, au Mali, Fofana a emporté dans ses valises une peau de léopard. « Cela payera une partie de mon séjour » me dit-il à son arrivée. Après plusieurs jours de vaines recherches auprès des fourreurs de Grenoble, nous trouvons un spécialiste de l’import-export qui achète la peau à un prix bien inférieur aux espoirs de mon ami.









De Loiras, nous partons à plusieurs voitures à la rencontre d'un élevage de chevaux Camargue au Domaine des Clauzals sur le plateau du Larzac. En semi liberté sur les grands espaces du Causse, les chevaux sont difficiles à approcher. Muriel parvient à caresser l’encolure de l’un d’eux, lequel, soudain, déchire et dévore mon anorak blanc que j’ai prêté à ma fille pour la marche.









Sur la poutre faîtière de la chambre d’hôtel mansardée qu’il occupe rue Monsieur le Prince, il grave : « Son, signe et sens, ce ménage à trois du coucher par écrit ».









« Oh, mais vous, vous aimez que les choses pas bonnes qui sont bonnes pour la santé », lance Blanche à ses parents qui viennent de lui servir un plat de poireaux vinaigrette.









À la rencontre de Montsouris, Rémi Hess lance brusquement son trousseau de clefs à Lucette Colin et quitte précipitamment la salle de réunion en maugréant contre un groupe de participants opposés à ses propositions d’organisation de la suite des débats. « Il doit déjà être en train de rédiger cet épisode dans son journal » glisse Alain Coulon quelques instants plus tard. « Certainement pas, réplique Lucette Colin. Il est très affecté par ce qui s’est passé ».








Avec une vingtaine d’anciens catéchumènes, il participe à un voyage en Espagne, organisé par le pasteur Olivès, en vue de creuser un puits dans un village près de Malaga. Compte tenu des résistances adolescentes à tout travail dans les plus chaudes journées de l’été andalous conjuguées aux déficiences de l’organisation locale, il ne fut pas étonné de voir que, finalement, pas un seul coup de pelle ne fut donné.









« Il est sérieux mais pas raisonnable », répond Nicole à sa mère alors que celle-ci estime que passer une nuit entière sur un banc devant le canal du Grau du Roi, comme je viens de le faire, n’est pas une conduite digne de raison.









Ma 4L Renault ne démarrant pas ce matin-là, Anni et Jean-Marie Borzeix qui habitent dans une tour voisine de la notre à la Cité Oued Kouba, me conduisent sur le chantier de l’usine d’El Hadjar. La conversation s’anime lorsque je formule des critiques sur la politique de formation professionnelle conduite par la nouvelle direction du personnel.









Dans la descente de la Sierra Madre vers Zihuantanejo le lourd bus Greyhound négocie à vive allure les virages en épingles à cheveux de la route qui conduit au bord du Pacifique. Le chauffeur qui discute bruyamment avec une passagère ne me semble pas dans un état normal. Inquiet, je ne le quitte pas des yeux.









Le professeur Millet n’avait pas réussi à faire recruter son étudiant sur un poste de maître-assistant créé pour la formation continue. Deux ans plus tard, toujours furieux de m’y avoir vu nommé, il donne l’ordre aux secrétaires de ne pas distribuer mon courrier dans la boite à lettres qui vient de m’être été attribuée à l’UFR de psychologie et des sciences de l’éducation.









« Hier, Brohm a encore fait une de ces saillies critiques que tu lui connais. Les cervelles ont giclé sur les murs », me dit Patrick Tacussel en savourant la métaphore.










« Mon petit Jacquot montez au premier et ramenez-nous une bouteille de Blanc des Coteaux d’Ajaccio. Ce sera un plaisir de la déguster ensemble », me dit Rosette Versini dans sa demeure de Piana où Nicole et moi lui rendons visite.









Avancé en âge, son pas aidé d’une canne, mon père fait des allers-retours dans le long couloir de sa maison de Vauvert. S’arrêtant à la hauteur de la porte du salon, il me fait partager les bienfaits de son exercice : « Le matin, c’est un bon dégourdissement ».










« Hier soir, nous étions à la Maison de culture où Gallotta présentait sa dernière chorégraphie », nous confie ce chercheur, avec un accent québécois soutenu, alors que nous entrons dans un restaurant proche du campus, à Saint-Martin d’Hères. « Maison de culture, quelle belle expression ; c’est ainsi qu’il faut rebaptiser notre Maison de la culture », me glisse Henri Claustre en s’asseyant près de moi.









« Mon frère va prochainement soutenir sa thèse d’urbanisme à l’École d’architecture. Bien que sa recherche ne soit pas proche de votre discipline universitaire, accepteriez-vous de participer au jury ? » lui demande Najat Bennani.









Venu à Montpellier, Jacques Camatte a passé la soirée et la nuit chez nous. Au petit déjeuner, pris tôt le matin, après que je lui ai donné la recette de la crème Budwig que nous savourons, quelques propos théoriques sont échangés. J’avance : « Il n’y a rien, chez Marx, sur la genèse de la valeur. — Non, me répond-il, c’est pourtant une analyse nécessaire ».




 





Lors de ses recherches bibliographiques, il aimait ouvrir ces tiroirs remplis de fiches, certaines manuscrites dont l’encre s’éclaircissait, d’autres dactylographiées. Il lui arrivait même d’ouvrir le tiroir GUIC-GUIO et de tomber sur la thèse de Gabriel-Just Guigou intitulée : « Des obligations naturelles en Droit romain et en Droit français », soutenue à Marseille en 1893.










Maya Beaude suit irrégulièrement le cours d’ethnologie que je fréquente assidûment. Ce jour-là, une discussion politique s’étant engagée entre nous, elle me propose de la poursuivre au dîner qu’elle doit prend avec son père dans leur villa de Castelnau-le-Lez. « Je suis venue en Vespa, monte derrière » m’enjoint-elle.










« Vous m’expliquerez votre projet, je ne suis pas familier avec de telles formalisations » lui glisse Paul Leroy, après avoir déclaré, d’une voix ferme, à la Commission-formation de l’université de Grenoble II qu’il votait pour le « projet Guigou ».








« Lorsqu’on s’hydrate le visage, il ne faut pas oublier de passer la crème jusqu’au bas du cou », me dit Claire en joignant le geste à la parole.








Alain Bombard tient ce soir-là une conférence. L’hérétique, son canot pneumatique, est exposé sur l’estrade de la salle des fêtes du lycée de garçons à Nîmes. D’une plume rapide, il me dédicace son livre : À Jacques Guigou, « Le » Naufragé volontaire.









« Il est peu probable que vous ayez un Charcot » lui annonce, après l’avoir méthodiquement examiné, ce neurologue assistant de l’hôpital Guy de Chauliac. « Mais le docteur Carlender devra vous le confirmer », ajoute-t-il.









Serrés dans deux Dauphines-Renault, les Routiers de la Vistrinque rejoignent, d’une seule traite, Lamotte-Beuvron où se déroulent les Assises de la Route. Préposé à l’allumage et à l’entretien du feu — d’un feu rétif sous la pluie et dans l’humidité des étangs — il repartira dans avoir participé à une seule des assemblées.









Mes bizarreries gestuelles et mes vocalises, attirent l’attention des deux Vauverdoises assises dans le jardin pour le thé. « Ah ! C’est Jacques, il fait le pitre » leur dit ma mère.








C’est à pieds et chargés du matériel nécessaire au camping sauvage qu’il faut atteindre les rares espaces plats à l’extrémité de la baie de Roccapina. Faisant la vaisselle au sable et à l’eau de mer, de la radio accrochée à un pin, il lui semble entendre l’annonce de la mort de Jacques Lacan.









« Cela fait bien longtemps que je ne t’ai vu, mais pour savoir que tu as été très proche de lui pendant des années, je voulais t’annoncer le décès de Serge. Il est mort vendredi matin. Ariane et moi sommes restées avec lui à l’hôpital les dernières vingt quatre heures et il s’est éteint dans nos bras », m’écrit Irène Jonas par courrier électronique.










Tous les jours, Valérie, achète les produits frais avant de venir à la maison assurer les tâches ménagères. Partie à Nîmes pour la journée avant son arrivée à la maison, ma mère lui a laissé une consigne. Inscrite en grands caractères verts sur un carton blanc posé bien en vue sur le buffet de la cuisine, je lis : « Mettre à tremper la morue ».









Deux jours par semaine, les repas de midi sont préparés en alternance avec la famille Hétier, nos voisins dans les pavillons du parc de Brabois. Ce jour-là, Marie-Françoise nous raconte les difficultés qu’elle rencontre pour parvenir à s’inscrire en thèse avec Roland Barthes.










« À Grenoble, vous êtes le second acquéreur de cette Lettera E505 à marguerite » me dit le vendeur du magasin Olivetti en me livrant ma première machine à écrire électronique. Je lui demande qui était le premier acheteur. « L’évêché », me répond-il d’un sourire amusé.










C’est l’heure du goûter pour les enfants de la colonie de vacances, dont, moniteur, il conduit la sortie. Assis sur un rocher, alors qu’il distribue pain et chocolat, un garçon lui envoie au coin de l’œil une flèche avec l’arc grossier qu’il vient de fabriquer. L’œil ne fut pas trop atteint mais la blessure sur l’orbite mis beaucoup de temps à disparaître.










Gelés depuis quelques années, les oliviers du terrain de sa mère au Roc des Poulets n’ont pas tous été déracinés. Le dimanche, maniant hache et masse, il débite les souches en gros éclats de bois qu’il range dans des cageots. Transportée le lundi à Montpellier dans sa chambre d’étudiant, cette provision lui permet de garnir le poêle de la pièce durant une semaine.









« Ah, Guigou, toujours réfractaire ! » me lançent, mi-moqueurs mi-réprobateurs, Jacques Baillé et Jean-Pierre Orliaguet qui me voient assis à mon bureau. Ils reviennent du grand amphithéâtre où s’est déroulée la cérémonie au cours de laquelle le nom de Pierre Mendès France a été attribué à l’université de Grenoble II.

 








« Comment va ta mère ? » me demande Jacqueline Griffe que je rencontre avenue d’Assas en compagnie de son frère Olivier et de son épouse. « Mais enfin, Jacqueline, tu déparles, elle est morte il y a plus de dix ans ! » lui dis-je surpris et quelque peu attristé.








Dominique Bedou n’a pas réalisé le contrat d’édition d’un de mes livres de poésie. Ayant déposé une requête auprès du tribunal d’instance de Gourdon, je me rends à l’audience du procès. Feuilletant mon argumentation puis comptant une à une les douze copies des lettres recommandées envoyées en vain à mon éditeur, le juge me donne raison et, avec humour, conclut : « Vous avez fait du zèle littéraire ! »











« Au train où vont les choses, le totalitarisme idéologique nous guette. Il faut nous préparer à cacher les livres de Marx », me confie, inquiète et déterminée, Françoise du Boisberranger.









« Guigou nous a concocté pour aujourd’hui un programme intellectuellement chargé. Il faut, dès le petit déjeuner, nous dégourdir le corps et l’esprit », claironne, enjoué, Étienne-Jean Lapassat en entrant dans la salle à manger du Centre Saint Hugues de Biviers où je dirige une session d’étude.









« Jeanne il y a quelques années, ma sœur ces jours-ci, c’est maintenant à mon tour », dit mon père à Jean Bernard venu lui rendre visite le lendemain de l’enterrement de Tantine.









Rita et son amie ont construit une cabane sous les arbres de la maison Tami à Signes. Elles me demandent de les aider à trouver une adresse pour leur demeure forestière. Je leur propose : « Sur le sentier de la tour à Signes ».










« Je parle sous le contrôle des docteurs », lance, sarcastique, Jean-Joseph Scheffknecht au début de son l’intervention dans le stage de formation de formateurs que j’organise et dans lequel j’ai aussi invité trois de mes doctorants.










« Bernard Smagghe a proposé ton nom à plusieurs membres influents du Conseil d’administration pour la future élection du président de Peuple et Culture-Isère», me rapporte le responsable-Formation du mouvement d’éducation populaire dans ce département.


 






« Bernard Smagghe a proposé ton nom à plusieurs membres influents du Conseil d’administration pour la future élection du président de Peuple et Culture-Isère», me rapporte le responsable-Formation du mouvement d’éducation populaire dans ce département.










« Il est encore plus obsessionnel que moi avec le rangement de la cuisine » dit en riant Isabelle Campanella aux convives présents qui nous observent tous les deux en train de préparer le repas.









Après que je lui ai parlé des chalutiers du Grau du roi, Renée Liénard me raconte que, jeune femme, en Bretagne, elle embarquait incognito sur un chalutier coiffée d’un bonnet enfoncé jusqu’au cou et vêtue d’une vaste salopette afin de ne pas se faire reconnaître.









Mon père mange une macreuse offerte par un client passionné de chasse. Prenant sur ses lèvres un plomb resté dans la cuisse du volatile, il le lâche dans son assiette. Assis à table à sa droite, j’entends le bruit du plomb tinter sur la porcelaine.









Au restaurant Le Jogging, le repas d’avant la soutenance de thèse s’achève. Denis Brouillet propose de m’accompagner en voiture jusque sur le campus. Un automobiliste bloque la sortie du parking. Malgré plusieurs appels de phare celui-ci reste immobile. « Je ne supporte pas l’apraxie » me dit mon collègue en serrant les dents.









« Le quota des candidatures à examiner en priorité dépassant le nombre des emplois créés, la messe était dite pour les autres candidats, dont tu faisais partie », m’écrit Michel Bataille, membre du Conseil national des universités à qui j’avais demandé de m’informer sur le sort de ma candidature à une promotion pour la fonction de professeur de première classe des universités.









D’intenses controverses prolongent tard dans la nuit la réunion du comité de la revue Temps critiques. S’abstrayant un instant des débats, il observe avant les autres qu’Anne Steiner, recroquevillée sur elle-même et la tête posée sur les bras, s’est endormie dans un coin de la pièce.









Oncle André nous rend visite. Je l’introduis dans le salon, lorsque, par l’autre porte, avec un vif élan, ma mère entre dans la vaste pièce restée jusque-là dans la pénombre et ouvre avec énergie les volets de bois de la fenêtre. « Ah tsi ! Ah tsi! Ah tsi! s’exclame oncle André reconnaissant la détermination singulière de sa sœur.









« Là ! Là ! Toujours ! Ce mur, ce mur de la maison Boissier qui nous barre la vue! » était l’imprécation préférée de sa mère lorsqu’elle commençait à évoquer son projet de construction d’une grande maison sur le versant sud de la colline du Moulin des morts où elle possédait une olivette et d’où l’on peut, à l’horizon, apercevoir la mer.










« Drôle de coïncidence ; ces jours-ci, mes trois belles sœurs sont tombées malades en même temps ; j’espère que je ne vais pas l’être moi-aussi », me dit ma mère avec une inquiétude modérée par une confiance visible dans sa bonne santé.









Après avoir fêté Noël, les membres de notre famille sont rassemblés dans le hall d’entrée de la maison nîmoise de ma sœur cadette pour se dire au revoir. « Oh, avec son chapeau, j’ai l’impression d’embrasser mon père », dit tout haut Geneviève, en m’embrassant.









À La Cardonille, les chaleurs de l’été qui s’intensifient entraînent la multiplication des mouches et des moustiques dans la cuisine. Prenant une orange, ma mère la pique de nombreux clous de girofles et la dispose sur une assiette. Ce rituel est supposé éloigner les insectes.









« Groupe, organisation, institution, ces notions que nous utilisons fréquemment dans nos réunions et nos débats, restent assez confuses et cela a des conséquences dans les activités de formation du CITAM. Nous avons un sociologue à temps plein parmi nous, Guigou, demandons-lui de nous donner quelques cours afin de nous aider à clarifier tout cela », dit Hélène Cuénat en clôturant les deux journées d’évaluation de la fin du trimestre.









« De Jacques Guigou j’ai appris l’analyse de la genèse sociale des concepts » confie Gaston Pineau au directeur de la Faculté d’Éducation permanente de Montréal à qui il me présente.









« Ah, toi aussi tu publies de la poésie ! Tu vas devenir comme tous les autres, qui, finalement, écrivent de la poésie d’abord pour draguer », lui lance Philippe Mallein au cours de ce repas grenoblois bien arrosé.









« Ici c’est le paradis des chaussettes ! » s’exclame Muriel en ouvrant la porte coulissante du placard du couloir où je range mes vêtements.









Pendant près d’une année, plusieurs fois par semaine, il va chercher, derrière la gare de Nîmes, un repas préparé par un petit restaurant ouvrier. Au retour, ce jour-là, déséquilibré par un coup de frein intempestif, le récipient à trois étages dans lequel il ramène les plats se renverse. Daube, riz et carottes râpées se répandent sur le plancher de sa 2 CV.










« J’ai froid dans mon lit. Ma pierre se trouve au bas de l’armoire de la salle de bain. Apporte-la moi ; mais d’abord, met-la au four pour la réchauffer » me demande Tantine d’une voix faible. C’était la veille de sa mort.







« Il n’y a aucune archive dans cette maison », me confie Oncle André en m’accueillant dans sa grande demeure de la rue Fernand Granon.









« Attendez ! Attendez ! Mais, elles sont crues ! Je ne m’en suis même pas aperçu !  Ne les mangez pas », nous avise Serge Jonas en posant sur la table le plat de gambas qu’il avait fait décongeler.









Nicole découvre au creux de mon épaule droite une cicatrice de forme allongée ; elle m’interroge sur son origine : « C’est le coup de couteau que j’ai reçu lors d’une bagarre dans le port de Valparaiso », lui dis-je m’efforçant de contenir un sourire.









À l’hôpital psychiatrique de Saint-Égrève Jacqueline Henry me présente un malade qu’elle suit depuis plusieurs mois, possédant un niveau de formation universitaire et dont l’état de santé s’est bien amélioré. « Penses-tu pouvoir l’inscrire dans ton cycle de formation continue à l’université ? » s’enquiert-elle.









« Bien sûr mon Jacquot ! La Sorgues, au printemps, ça ne se refuse pas », répond Stéphen Bertrand à mon email où je l’interrogeais sur l’invitation qui nous est faite de participer à la Fête du livre en Quais de Sorgues, à Saint-Affrique, le dimanche de Pentecôte.









« Je te donnerai ma réponse dans quelques jours » ; telle fut sa réaction à l’empressement de Jean-Léon Beauvois de le voir se porter candidat à la direction de l’UFR SHS : un candidat atypique comme lui servant la stratégie d’élimination du principal concurrent de son collègue psychologue social.









« Tu ne prends pas les virages en cisaillant le volant ? En donnant des à-coups ?» m’interroge Jean-Joseph Scheffknecht, assis à mes côté, lors d’un essai — sportif — de la berline MG Magnette IV d’occasion qu’il me conseille d’acheter.









Francis Vidal, notre professeur de gymnastique, a organisé le cours dans la grande salle couverte du lycée. Les exercices se succèdent à un rythme soutenu. « Les jambes tendues, le haut du corps penché en avant, touchez quarante fois le sol en faisant un mouvement de balancier », ordonne le maître. Plusieurs élèves ne manifestant visiblement pas l’ardeur voulue, il ajoute tonitruant : « Allez-y plus à fond ! Profitez-en, coquin de sort ! Aujourd’hui, pour vous, c’est gratuit, mais vous verrez, lorsque vous aurez quarante ans, vous payerez cher pour une mise en forme ».









La veille, il avait neigé à Vauvert. J’accompagne ma mère à la jardinerie voisine de la caserne des pompiers — installée dans les anciens abattoirs — Elle choisit quatre beaux rosiers que, dès l’heure suivante, nous plantons dans le carré du jardin proche du portail.



 





« Mais enfin, Jacques, tu sais écrire ! ». Interloqué par l’apostrophe, je me retourne et reconnais Jean-Luc Pouget qui sort de la boutique L’Écriture, au Polygone de Montpellier, où je suis en train d’essayer des stylos sur un feuillet de papier ivoire.







Plusieurs années après avoir fait sa connaissance, il apprend que, dans certaines de ses prières, Hélène Genet-Broussous, présente à Dieu son vœu de le voir devenir pasteur.









C’est à vélo qu’il rejoint LE BON LAIT. Il présente à la crémière sont pot métallique. Puisant, avec une longue louche cylindrique, quelques mesures de lait dans un gros bidon, celle-ci remplit le pot à ras-bord. Le retour — qu’il ne voulu pas faire à pied — fut des plus périlleux.









À la Cardonille, cet été-là, après le repas du soir, ma mère lit à mon père le second des quatre volumes de « La guerre des Cévennes » d’Henri Bosc.









L’année de sa classe de philosophie, ses étrennes du Nouvel an complétées par quelques emprunts auprès de ses proches, dans le bureau de tabac spécialisé du boulevard Victor Hugo, il parvint de justesse à s’offrir un briquet Dupont et un paquet de cigarettes Boyards maïs.









Par la porte entr’ouverte du salon où a été installé le lit de malade de sa grand mère Marthe, il aperçoit sa mère passer à la flamme d’un coton alcoolisé des ventouses en verre et les poser sur le dos de l’alitée dont la peau est soulevée par chacun des verres.









Pour recevoir leurs prix, les élèves, doivent monter sur la scène du théâtre de l’Alcazar où siègent les maîtres et des élus municipaux. Seuls ou par petits groupes, ils grimpent par l’escalier de gauche et redescendent, en brandissant leurs livres, par celui de droite. Ce 14 juillet, les mots, pourtant répétés : « Vive la République ! Vive l’École laïque ! » n’ont pas franchi le seuil de sa gorge, nouée de peur.









« Non, non, je ne peux pas mettre ce casque ; je viens de me laver les cheveux ; ils ne sont pas tout à fait secs », me répond ma mère à qui je présente les écouteurs pour mieux apprécier une nouvelle version de l’opéra Les Huguenots.









« Tu as vu ce vol d’étourneaux ? Ils assombrissent le ciel ; impossible d’estimer leur nombre », me dit Everest Pardell au téléphone après m’avoir envoyé le lien d’une vidéo des migrateurs faite l’automne dernier à Montpellier. « Mais c’est à Toulouse, il y a plusieurs années, que j’ai vu un vol plus immense encore, indescriptible », poursuit-il enjoué.









Ayant trouvé dans le courrier un dossier assez volumineux, je m’empresse de l’ouvrir. La longue lettre politique et impliquée qui présente les documents commence par  « Camarade Monsieur Guigou ». Elle est signée Patrick Vieilledent.








« L’institution de l’analyse dans les rencontres : quel beau titre ! De la MISÈRE dans rencontres d’aujourd’hui, aurait pu aussi en être un », m’écrit René Lourau à qui j’ai envoyé mon livre récemment publié par Anthropos.










Leur tournée d’hiver faisant étape à Nîmes, les Galas Karsenty donnent Cyrano de Bergerac dans l’ancien Foyer communal de la place de la Calade aménagé en salle de spectacle après le récent incendie du Grand Théâtre. À partir de ce jour, il récita par cœur « la tirade du nez ».










Bien que la nuit soit tombée depuis plusieurs heures, ma mère enfile son manteau et chargée de la grande corbeille va étendre le linge dans la cour. « Ne jamais remettre au lendemain ce que tu peux faire le jour-même », énonce-t-elle à haute voix de manière à ce que je l’entende.









Après l’entretien que nous venons d’avoir avec Pierre Poutout, le Directeur du Centre de formation des personnels communaux auprès duquel ils m’ont présenté, mes collègues reviennent sur l’épisode : « Tu as vu, Bernard, comment Jacques a placé les noms des personnes qu’il fallait et avec les mots appropriés ?  — Oui, il a été très bien », répond Bernard Pouyet à Jean-Étienne Lapassat.









« Donnez-moi une part de cette fougasse d’Aigues-Mortes » demande-t-il, mi-sérieux, mi-moqueur à la pâtissière de la Rive droite. « Non, je n’en ai pas. Celle-là, c’est la fougasse du Grau-du-roi ! » lui répond la marchande d’un ton ferme et offensé.









Au-delà des rochers de la plage de la Rive droite, là où l’on commence à perdre pieds, André Bazile m’apprend à nager le crawl. « Souffle lorsque ta tête est sous l’eau. C’est le réflexe le plus important. Lorsque tu arriveras à le faire plusieurs fois de suite, le reste viendra tout seul », me conseille-t-il. J’entends à peine ses derniers mots car il a déjà mis en œuvre son conseil.







« Excusez-moi, Monsieur, mais malgré le masque des ans, je reconnais Alain Rozier.

— Oui, c’est moi », me répond en souriant un de mes anciens compagnons de jeux de plage et de courses poursuites sur le port, rencontré devant sa maison du Grau-du-roi, face au pont, près de soixante années plus tard.









Arrivé au bas de l’escalier, Jean Brunel vient prêter main forte aux trois hommes qui, avec peine, ont commencé à descendre du premier étage le cercueil de ma mère. Il me présente ses condoléances et rejoint les autres porteurs bloqués dans le virage.











Titré idÉhalles, Pierre Chevrière me donne le feuillet sur lequel il a rédigé son dernier projet urbain parisien : ne pas reboucher le « trou des Halles » et y créer un lac où se reflèteront arches et colonnades du palais Brongniart.









À l’entrée de la cave coopérative de Marsillargues, les tombereaux de vendange se placent sur la dalle de béton de la balance pour la pesée. Je plonge mon mustimètre dans le moût et je déclare le degré d’alcool prévisible de la récolte au guichetier. « Non, dans celle-là je n’y ai pas rajouté du sucre ! » me lance, blagueur, le charretier.









« Acheté à Paris, chez un bouquiniste de la rue Saint André des Arts, ce lundi ….octobre… après une audition devant le Conseil national des Universités au terme de laquelle le président de la 70e section, m’a trouvé trop lyrique » a-t-il écrit sur la page de garde du livre de Georges Schéhadé, Anthologie du vers unique.










« Oui, bien sûr, ces pyramides concentrent une masse énorme de béton trop près de la mer, mais le geste architectural et urbanistique de Jean Balladur marque le littoral d’une originalité indéniable » répond Robert Prohin à mes sévères critiques de La Grande Motte.










« À la revue Temps critiques, nous essayons de caractériser la société dans laquelle nous sommes aujourd’hui, pas celle du milieu du siècle dernier. Nous ne parlons pas de société du spectacle mais de société capitalisée pour tenter d’analyser ce dans quoi nous sommes » dit-il à Bruno Roy. « Nous sommes dans la merde ! » lui répond ce dernier sur le champ.









Nous étant rendus de Nancy à Paris pour les vacances de Pâques, Éric Lafont nous amène au cabaret Les trois Baudets où nous sommes ravis par le spectacle de Boby Lapointe.










Conduisant sa mère au magasin d’articles de bureau de la rue Foch, il choisit la machine à écrire Olympia Spendid 66 avec laquelle il se réjouit de pouvoir désormais dactylographier ses cours de licence.











« Oui, vous avez raison, Monsieur, de parler de l’université critique de Berlin. Ce fut une référence majeure lorsque, avec mes collègues, nous dûmes concevoir l’université de Vincennes », répond Michel Debeauvais à mon intervention dans le débat qui suit sa conférence à l’UFR des sciences de l’homme et de la société.










Ce jour-là, Minouche et Scheffknecht nous reçoivent dans leur appartement de l’avenue Général Leclerc. La conversation roule sur l’art, sur la peinture et le dessin. À un certain moment — sur l’insistance de son mari — Minouche va chercher dans une pièce transformée en atelier, un tableau qu’elle vient récemment de terminer. De format assez grand, peint à l’acrylique avec des couleurs vives, très rutilantes, son motif unique et central s’offre à nos yeux : un coq. Éclats de voix, vivats et interprétations sauvages accompagnent cette surprenante apparition.










L’électrophone — une nouveauté technique — vient d’être installé dans le salon. Sous forme de mallette assez volumineuse, il est branché sur l’amplificateur du poste de radio. Avec impatience, il place sur le plateau de l’appareil son morceau préféré : « Les Oignons » par Sidney Bechet et Claude Luter.









Le crépuscule étant encore lumineux, au Grau du roi, la plage de la rive droite est quasiment déserte. C’est le moment qu’attend Claude Boyer pour s’entraîner au lancer du javelot, une discipline dans laquelle il pense trouver un avenir d’athlète professionnel. Je l’observe — de loin ! — marquer les impacts du javelot sur le sable et méticuleusement, mesurer sa progression.







Sur ses cahiers, sur les couvertures de ses livres, sur les tables des salles de classe, sur les murs des toilettes, sur des feuillets à grand format, il dessine, d’un trait devenu pour lui familier, la tête de Mickey Mouse. La forme des oreilles et la bouche fendue d’un sourire de l’animal anthropomorphisé, représentent pour lui le critère du dessin réussi.








« Je t’ai traduit sans trop de difficultés. Tes vers, ton rythme, ton lexique sont proches de l’occitan », me confie Joan-Maria Petit lorsque je lui remets deux exemplaires de l’édition bilingue de mes Strophes aux Aresquiers.









Après avoir longuement joué dans les vagues, fortes ce jour-là, il sort de la mer en courant, grelottant dans le Mistral qui s’est levé. « Viens vite te sécher, viens te sécher, il faut faire la réaction », lui crie sa mère avant de l’envelopper dans une grande serviette de plage.









La préparation de la grande table du repas de Pâques commence tôt dans la matinée. Sa mère, ses sœurs, la bonne, la femme de ménage s’affairent autour des nombreux écrins de couverts et des piles d’assiettes marquées au monogramme de ses parents, offertes pour leur mariage. Les trois épaisseurs de nappes qui tombent presque jusqu’au au sol et les serviettes de table presque aussi grandes que des draps de lit, l’apaisent.









Rarement porté, le filet de crochet qui retient l’ample chevelure de sa mère et qu’elle prend soin d’ajuster derrière le col de son manteau fourré, l’étonne.









« Suivez-moi jusqu’à Vauvert, vous m’indiquerez où je dois me garer pour vider le camion », me dit René Marc qui, avec un aide, vient de déménager notre appartement nîmois dans l’immeuble Le Vaccarès.









« Je n’ai pas de préférence sur la qualité du papier », remarque Louis Mermaz à qui, au téléphone, je viens d’annoncer mon absence pour la soutenance de thèse à laquelle il m’a demandé de siéger ; absence dont je souhaite m’excuser en adressant « un bristol » à la doctorante et aux autres membres du jury.









Enthousiasmé par la lecture des récits et des journaux de bord du navigateur solitaire Alain Gerbault, il place les livres du marin dans les bagages préparés pour son séjour annuel de deux mois au Grau du roi. La seconde lecture se fera face à la mer.










« Mal fermée, la porte du compartiment s’est ouverte et mon petit frère est tombé sur la voie ferrée alors que le train roulait à sa pleine vitesse. Mon père s’est précipité sur le signal d’alarme, mais la poignée lui est restée dans la main. Il a fallu attendre l’arrêt de la gare du Cailar pour donner l’alerte », me raconte ma mère, encore bouleversée bien des années après l’accident.










Expédiée par la Bibliothèque nationale de France, sa commande de cire 213 spéciale pour l’entretien des cuirs et des dorures des livres anciens vient d’arriver. Sans plus attendre, il en étale de minces couches et masse à doigts nus les dos et les plats de ses livres couverts en maroquin par l’ancien relieur de Vauvert, Monsieur Charles. Sur certains ouvrages, pour parfaire le luisant des dos, il enduit une seconde fois les nerfs et les pièces de titre.











Les archives notariales exploitées par Jean-Pierre Fauché, l’ont récemment confirmé : c’est bien l’ancien mas Soulet, à La Laune, qui était le mas historique de la famille Fauché-Dabos ; mas ensuite partagé entre les deux frères Edward et Léonce, puis vendu après la Première Guerre mondiale. Facilement repéré, inhabité le jour de notre visite, Blanche n’en finit pas d’en explorer toutes les parties accessibles et de le photographier sous de nombreux aspects.










« J’ai oublié de marquer la rayolette sur la liste des courses. N’oublie pas de passer l’acheter chez le charcutier, en bas de la rue Droite. Passe-y en arrivant car il ferme sa boutique assez tôt », s’écrie ma mère alors que j’ai déjà, en voiture, franchi le portail de La Cardonille pour me rendre à Anduze.








« Ils ne se sont toujours pas débarrassés de la conception léniniste de l’organisation », me glisse Yves Stourdzé agacé par les propos de plusieurs intervenants marxistes lors de la première Rencontre d’analyse institutionnelle dans le Centre protestant du Parc Montsouris.









« … et que la terre porte son fruit… » chantent en chœur les frères lors de l’office de Taizé auquel il assiste ce matin-là. Lassé par les litanies et les antiennes, il quitte l’église et entreprend une longue marche dans les bois de chêne qui couvrent les terres vallonnées de la Bourgogne du Sud.









« La critique de Guigou est radicale, mais elle est, pour moi, irrecevable : le développement des loisirs n’a pas contribué à intégrer la classe ouvrière dans la société capitaliste, bien au contraire… », s’emporte Joffre Dumazedier dans l’amphithéâtre où sont rassemblés les membres de l’Association des enseignants-chercheurs en sciences de l’éducation.









Avec Yvon Bourdet et quelques autres membres du comité de rédaction de la revue Autogestion, nous sortons d’une table ronde internationale sur l’autogestion en Yougoslavie. « La traductrice vient de me remercier pour la lenteur et la clarté de ma diction » me confie-t-il en souriant.









« Dans ces musiques que tu écoutes, les pianistes ne font que plaquer des accords. S’il suffit de plaquer des accords, je peux le faire en accompagnement des airs que tu chantes avec tes amis », me propose ma mère au terme de notre échange sur mes disques de rhythm’n’blues.









« Moi je te fournis le maximum de données d’archives et d’État-civil sur les générations qui ont habité le mas Fauché-Dabos et toi tu écris un roman historique sur leur vie ; une saga des Fauché en quelque sorte », me propose instamment mon cousin Jean-Pierre.









Dans le train de nuit pour Nancy, à l’étroit dans sa couchette, les poussées de claustrophobie qui s’assaillent le privent de sommeil. Au tout petit matin, l’arrêt à la gare de triage de Laroche-Migennes lui paraît interminable.









Au retour d’un séjour en Corse, dans une salle de restaurant du Corsica Ferry, j’ai la surprise de rencontrer Raymond Tortajada, qui lui aussi, avec sa compagne, a mis a profit les vacances de printemps, pour se rendre sur l’île. Après l’évocation des charmes de Zonza et de Piana, c’est de politique et d’économie dont il a été question une partie de la nuit.









En début de soirée, au téléphone, il est invité à une émission de France 2 sur la crise de la notation et de l’évaluation à l’école. Il refuse car il faut se rendre à Paris dès le lendemain. Il regarde le début de l’émission : c’est le philosophe médiatique Raphaël Enthoven qui l’a remplacé.










Prenant le stylo à plume de son père qui était ce jour-là laissé sur le bureau, il simule une prescription de médicaments sur le feuillet des ordonnance. S’emparant du tampon-buvard à bascule, il sèche plusieurs fois l’encre violette du stylo. 











Partis, avec Loïc Debray, de Loiras-du-Bosc pour tenter de trouver la demeure d’Alexandre Grothendieck, un camion de livraison rate son virage et vient heurter violemment leur voiture. Choqués mais pas blessés, ils s’estiment chanceux en voyant comment les lourdes pierres du parapet du pont ont été projetées dans la rivière par le camion au terme de sa trajectoire.











À mon arrivée au service de formation continue de l’université, Marie-Hélène Freydrich fait à la cantonade une remarque mi-moqueuse, mi élogieuse sur ma tenue : un manteau croisé en épaisse toile blanche surmonté d’un col en fourrure blanche.











« La phrase d’attaque ! Travaillez la première phrase de vos textes. N’oubliez pas celle de Proust : Longtemps, je me suis couché de bonne heure », nous conseille d’un ton persuasif Georges Lapassade lors du séminaire que j’ai organisé à Grenoble à la demande de l’Office franco- allemand pour la jeunesse.










Peu de temps après la mort de sa mère, dans le jardin de la maison de Vauvert où il fait sa mise en mouvements du matin, il voit le même oiseau qui revient, à ce moment-là, sur le toit de la serre : serait-ce sa mère transfigurée ?










De passage chez nous, à Grenoble, Laurence Gavarini repère dans ma bibliothèque un livre qu’elle se hâte d’extraire de son étagère et dans lequel elle s’absorbe. Sur la couverture rouge vif, en très gros caractères noirs, un titre : L’affaire Bolo et un sous-titre : Tout le dossier de l’affaire présenté par Bolo.










« Votre critique de l’autogestion dans les groupes de militants gauchistes m’a beaucoup intéressé. Poursuivez-là à propos des coopératives ouvrières de production », me confie Joseph Fisera à la fin d’une réunion de la revue Autogestion, tenue à Paris dans les locaux de la Maison des sciences de l’homme, 54 boulevard Raspail.








Débarquant en début de soirée dans l’île d’Amorgos, il ne trouve comme unique gîte que des lits de camps alignés sur le toit en terrasse d’une demeure ancienne proche du rivage. Seule la brillance intense des étoiles perce l’obscurité de cette nuit d’été. Au cours de ses mouvements de bioénergie, son corps est secoué par un puissant courant cosmique.







Sa meute de louveteaux fait une sortie au bois de Beck pour la journée. Au moment du repas, il observe, en silence, qu’il est le seul à manger plusieurs sandwichs car sa mère les lui a préparé avec de petits pains au lait.








Rangeant des livres anciens, il feuillette l’un d’entre eux pris sur la plus haute étagère d’une des bibliothèques de son garage. Sur la première page, une dédicace de l’auteur : « À nos amis Guigou, avec l’affectueux et reconnaissant souvenir de l’ancien pasteur de Vauvert, R.Château ».







« Il se marie ! Il se marie ! s’esclaffent comme des collégiens Jacques Ardoino et Denis Berger à qui il vient d’annoncer, au téléphone, qu’il ne sera pas présent au Séminaire de l’AFIRSE qu’ils organisent à Paris le jour de son hyménée.







« L’orage de la nuit a fait des dégâts ! La gouttière de la tente s’est rompue et une trentaine de livres sont endommagés. Nous allons les solder », m’annonce Philippe Tancelin lorsque je le rejoins, ce matin-là, sur le stand de la librairie L’Harmattan au festival de poésie à Sète.







« Comme toi j’ai acheté mon premier briquet à gaz chez le buraliste du boulevard Victor Hugo en 1960 après le bac. Comme toi je n’ai pas cessé d’être angoissé lors de mon premier vol en Caravelle sur Genève-Paris. Comme toi j’ai failli me planter, un jour, dans les lacets de la route du col du Minier. Comme toi j’ai écouté Only You sur mon électrophone Teppaz », m’écrit Alain Maes après avoir découvert sur mon site Internet Sur la page de gauche.







« Je n’oublie pas les conversations animées et joyeuses que nous avions avec Madame Guigou, lorsque nous faisions les dictées de Bernard Pivot », dit avec émotion Rosette Pla qui nous reçoit chez elle bien des années après ces moments d’amitié et de partage.







Arrivée à l’improviste par l’entrée du jardin, Lydie Amphoux pose avec vivacité un grand couffin sur la table de la salle à manger en s’exclamant : « Tenez ! Et bien, en voilà une de plus ! » Ma mère s’approche et découvre la dernière née de Lydie et de Jean Bernard.







« Lully et tous les Baroques ! Je ne m’en lasse pas », répond sans hésiter Nathalie à ma question sur ses passions musicales.







Ce lundi à midi, je fais la queue devant le restaurant universitaire réservé aux personnels. Placée dans la file d’attente à peu de distance de moi, j’entends Monique Valbot dire à deux personnes avec qui elle dialogue : « Oh, mais, ne vous y trompez pas, Jacques Guigou, derrière des allures très discrètes est solide comme un roc ».







C’est au Musée du Désert que se déroule la sortie du groupe de catéchumènes nîmois dont je fais partie. Au cours du pique-nique pris sous les châtaigniers, un garçon s’empare de l’œuf qu’il vient de trouver dans son sac et, pensant qu’il est dur, va le casser sur la tête d’une jeune fille dont la longue chevelure blonde est aussitôt trempée car l’œuf est frais.  « Cela te fait un shampoing à l’œuf », lance le pasteur André pour tenter de consoler sa catéchumène.







« Dans ce coin de Lozère, on observe un nombre relativement important d’établissements, c’est une véritable économie du handicap mental qui s’y est développée », dit François Piettre en communicant les résultats de son enquête au petit groupe d’étude et d’intervention dont je dirige les travaux sur la formation des éducateurs, salariés mais non diplômés, en activité dans ces établissements.







Anne et son amie Christine Bouvier veulent profiter de leurs vacances en Corse pour faire une cure de raisins ; « cela permet d’éliminer les toxines » disent-elles. Les kilos de raisins noirs dont elles ont fait provision ne sont pas tous consommés : la cure n’a pas excédée trente six heures.







« Ça te dit, mon Jacquot ? » me demande par email Stéphen Bertrand en m’envoyant une invitation pour le Salon du livre de Saint-André-de-Sangonis.







Sous la fenêtre de son appartement de la rue des Chassaintes, il entend : « Guigou, viens avec nous ! Guigou, viens avec nous », cris précédés et suivis du rire claironnant de Woody Woodpecker. Ayant ouvert, il reconnaît ses amis Descos et Mouret, qui lui demandent instamment de venir avec eux à la piscine.







Un aigle, les ailes déployées, constitue le motif brodé au dos du blouson de drap en laine bleue que je viens d’acheter. Décidé à ne pas le porter avec un tel emblème et la marque qui l’accompagne ; m’étant procuré un outil approprié, pendant plusieurs jours, je découds brin après brin toute la broderie.







« Papa, qui nous ramènera à admirer l’envol ? Sans doute la poésie » a écrit Anne sur la première page du livre qu’elle vient de m’offrir : Les cygnes sauvages à Coole, de W.B.Yeats.







Arrivé avant l’heure fixée pour la soutenance de mon doctorat d’État, j’installe mes affaires et mes documents sur la grande table de la salle des thèses de l’université de Caen. Peu de temps après, les cinq professeurs du jury surviennent. Avant même de nous être salués, le président, Gaston Miallaret, me demande de passer du côté opposé de la table afin, me dit-il aimablement, de permettre au jury de tourner le dos à la lumière qui, ce jour-là, pénètre avec éclat par les hautes fenêtres de la salle.







Au téléphone, Jean Cabot et mon père dialoguent sur les articles du dernier Bulletin de la Société d’Histoire de Vauvert-Posquières. À l’écoute des arguments de mon père, je comprends qu’un des textes publiés ne rencontre pas l’approbation de son interlocuteur. « Ce sont les longues citations des diatribes anticléricales de Raoul Boissier qu’il désapprouve fermement », me confirme mon père après avoir posé le combiné téléphonique.







« Il est assez probable que j’ai été conçu à Vauvert. Regarde : sur le livre de comptes de mon père, apparaît dans les dépenses, au début du mois de mai 1940, la ligne Voyage Vauvert-Guéret, 248,40 francs, » dis-je à Nicole avec émotion.





« Qu’en est-il des racines ? Que pouvons-nous dire sur nos racines ?  Avons-nous encore des racines ? La poésie est-elle déracinement du langage ou enracinement dans la parole ?» demande Geneviève Clancy au public présent lors de la lecture, qu’avec deux autres auteurs, il vient de donner à l’Espace L’Harmattan.







Installé avec Jacques Wajnsztejn à la terrasse du Café de la mer, connu pour sa clientèle homosexuelle, ils attendent longtemps pour passer la commande. « Je vois de nombreux garçons, mais pas un seul serveur », lance-t-il à son camarade.







Anne est déjà installée dans notre voiture pendant que je charge les valises depuis la villa dans laquelle nous sommes reçus, à Carthage. Au dernier de mes va-et-vient je vois notre très jeune enfant, en pleurs, hurlant de peur. « Il a pris le porte monnaie », parvient-elle à me dire en reprenant difficilement son souffle. Je la console, le voleur est déjà loin.







Au Boucanet, depuis l’avancée du pont sur le Vidourle, en tenue blanche de la tête aux pieds, je guette l’arrivée de Nicole dans sa R5 rouge. Soudain, d’une voiture, un individu me jette un œuf que, surpris, je ne parviens pas à éviter et qui vient éclater sur mon pantalon.







Dans la lumière chaude et sereine de la fin de cette journée de juin, avec deux collègues du CUCES , il prend place dans le wagon-restaurant de première classe du rapide Paris-Nancy. Les lourds couverts en argent, la vaisselle coruscante, les doubles nappes et les longs tabliers blancs des serveurs captent ses premiers regards. 







Dès le début du mois de juillet, malgré les recommandations qu’il avait faites auprès du responsable de la colonie pour respecter une distance bienséante, les Adventistes ont installé leurs caravanes et leurs tentes jusqu’au ras de la clôture de La Cardonille. Ses protestations pour leur faire respecter un écart n’ayant pas été écoutées, il commence à ouvrir les vannes du vaste bassin de retenu d’eau et à laisser les deux ruisseaux d’évacuation s’écouler dans le pré de voisins facilement hégémoniques.







« Vous entendez ces coups de klaxon répétés ? C’est mon mari qui revient d’Anduze, il klaxonne dans tous les virages », dit Madame Tinel à ma mère en essuyant la vaisselle.







Dès l’ouverture de la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu, il se rend dans la salle des recherches bibliographiques. Là, il aperçoit Georges Vigarello, qui, ayant ouvert un tiroir, en feuillette méticuleusement les fiches. «  Ah, l’histoire du corps est faite par un lève-tôt ! » l’interpelle-t-il en souriant.







« Saint Exupéry ! Oh, je suis en bonne compagnie ! » m’exclamè-je auprès de Bernard Jung-Lancrey en feuilletant son Livre d’or familial sur lequel je viens de porter une dédicace.







De passage, avec sa famille, à Marseille, chez leurs cousins Pincemaille, la longue visite de La Cité radieuse, qui vient d’être achevée, l’ennuie.






Ravi par la chanson Jambalaya (On the bayou) , il replace à plusieurs reprises le bras de l’électrophone sur le 45 tours. Ses efforts pour parvenir à transcrire les paroles restent largement vains.








« Des cars entiers de pélerins-touristes débarqueront à Vauvert dès que les communautés juives du monde entier sauront que c’est la terre où a écrit et enseigné l’illustre Rabad de Posquières. N’attendez plus pour renommer la ville Vauvert-Posquières », s’enflamme Emmanuel Eydoux auprès de mon père qui, bien que sensible à l’argument, ne partage pas l’enthousiasme de son interlocuteur, venu de Marseille s’immerger par la pensée et par l’échange dans le passé juif de Vauvert.







Avec Nicole et Blanche, nous sommes reçus par Bernard Deschamps et sa femme dans la petite maison qu’ils ont louée au Grau du roi pour l’été. Celui-ci me soumet le texte de la notice biographique de mon père qui doit figurer en annexe de son livre sur les résistants gardois à la guerre d’Algérie.







Invité par des scientifiques et des organisations politiques, René Dumont donne une conférence à Montpellier sur la crise de l’agriculture dans le monde. J’observe avec amusement l’orateur, qui, ayant plusieurs pommes posées devant lui, les déguste consciencieusement, soit entre deux argumentations soit lorsque les participants prennent la parole.







La cérémonie de la rentrée universitaire pour l’UFR-SHS se déroule pour la dernière année dans le vieil amphithéâtre de la rue Très-Cloîtres. Il se concerne avec Pierre-Raymond Bodin pour établir le calendrier de leur cours de maîtrise du jeudi après-midi qu’ils assurent en alternance. « Comment fais-tu pour démarrer ton cours? Moi, il m’est très pénible de commencer à parler; d’ailleurs, il n’est pas rare que j’y arrive un peu bourré », lui confie son collègue.







Sous le grand porche de la maison Trabuc, privée de carburant à cause de l’Occupation, la Simca 8 de mon père a été mise sur cale. Je m’installe au volant et manipule les instruments de bord.








Ayant soulevé les longues planches qui couvrent les deux profondes cuves de la cave à vin de la maison de Vauvert, il admire les carrelages multicolores des parois. Un escalier métallique en colimaçon installé pour y descendre et la cloison abattue, cela pourrait constituer un espace original pour accrocher les tableaux de la galerie d’art qu’il imagine installer dans la cave.







Depuis peu, Geneviève exerce son métier d’infirmière à la Maison médicale de la Villeneuve de Grenoble. Passionnée de tennis, elle m’invite à jouer quelques matchs qu’elle gagne avec facilité. Trouvant que j’ai un bon mouvement de service, pour m’encourager à poursuivre, elle m’offre une raquette de haute qualité.







À la pause de la matinée, dans le grand amphithéâtre de l’université de Caen où se déroule le colloque célébrant les vingt ans des sciences de l’éducation, Guy Jobert vient converser avec moi. Il s’empare du porte-cigare en cuir noir dans lequel je range mes stylos et, volubile, ne cesse de jouer avec.







Il serre dans la main droite son premier livre de lecture : En riant. La lecture sans larmes. On l’accompagne chez Mademoiselle Brunel qui, pendant l’été précédant son entrée en Classe préparatoire, lui donne des leçons particulières.







Avant le départ de la retraite aux flambeaux du 14 juillet, les personnels de la mairie distribuent des lampions. Accompagné par sa tante, il hésite à se glisser dans la cohue. Fernand Libra, le concierge de la mairie, l’aperçoit et lui donne un des lampions qu’il a mis de côté derrière la porte de la conciergerie.






« Elle va m’exploser le tensiomètre! » s’exclame la médecin des urgences à la clinique Saint Jean alors qu’elle place des points de suture au pied droit de Blanche sévèrement blessé, tandis que notre fille est secouée par la douleur et la peur.







Anderluzzi, Bargagli, Ceccotti : en parcourant les rues commerçantes de Vauvert, le garçonnet fait sonner mentalement les patronymes italiens des marchands de chaussures.







Pour le nouvel an, Tantine reçoit au goûter ses deux frères et leurs familles. Parmi les pâtisseries pour lesquelles sa tante excelle, il raffole du gâteau de biscuits Thé Brun à la crème au beurre. Cette année-là il en mangea jusqu’à l’indigestion.







« Demain écoutez avec attention les analyses de Jacques Guigou sur l’évaluation. Sa critique est radicale; bien rares sont les recherches et les dispositifs qui résistent à la moulinette de sa théorie », annonce Jean-Jacques Bonniol en me présentant aux formateurs de l’École d’éducateurs spécialisés à Nancy où je dois intervenir le dernier jour de leur semaine de formation.







En séjour à Saint-Pierre-des-Champs, il s’amuse à casser de gros cailloux dans le lit de la rivière Orbieu. Surprise : l’un d’entre eux, de couleur plus foncée, fracturé net par le milieu, fait nettement apparaître une ligne d’or assez épaisse.







Il a rejoint sa table habituelle sur la terrasse du Bamboo Beach, celle d’où la vue sur la mer est la plus vaste. Venue prendre sa commande, la serveuse est étonnée de l’entendre prononcer de manière inusitée : « un Coca Cola ». « Un Coca? » lui demande-t-elle de préciser.







Plus que le son strident de la sirène de la mairie avertissant d’un risque de bombardement de Vauvert par l’aviation britannique, c’est le séjour immobile et prolongé sous l’escalier de la maison Trabuc qui augmentait sa peur.







« Dans la périphérie de Bamako, les conditions économiques et sociales dans lesquelles vivent les adeptes des cultes de possession se sont aggravées à un point tel que tout entretien devient désormais impossible; conditionné qu’il est par l’obtention de cadeaux toujours plus nombreux et plus coûteux », me confie Jean-Marie Gibbal après sa conférence sur son livre Tambours d’eau.







Accompagnant sa mère sur la jetée du Grau du roi, elle lui raconte un souvenir d’enfance qui s’est déroulé dans ces lieux. Son oncle, Gaston Bazile, était un excellent nageur. Un jour, il s’est mis à l’eau au pont du canal et a rejoint la plage de la rive droite, affrontant les forts courants de la sortie du port.







L’affaire Bobine, qui secouait Vauvert, engendrait chez le jeune garçon le sentiment prégnant d’une menace diffuse.







« Les sables autour de Montcalm formaient le littoral de la mer, il y a bien longtemps. Les asperges devraient bien y pousser » lui dit son père alors qu’avec Monsieur Michet, ils se rendent sur la première parcelle d’asperges plantée à Montcalm à leur initiative.







Descendu dans les rangées les plus basses de la réserve de la bibliothèque universitaire de Montpellier, je feuillette les thèses soutenues dans les années proches de celle de ma propre soutenance. La couverture et le papier de ma thèse étant abîmés par quarante années de rayonnage et de consultation, je propose à la conservatrice de faire relier un de mes exemplaires personnels et de l’offrir à la bibliothèque.







Arrivés de nuit à Pont-de-l’Étoile, Nicole me laisse apercevoir, dans un moment de moindre obscurité, la silhouette majestueuse du grand pin qui couvre une partie du jardin de sa maisonnette.







« Alors que je parlais au micro et que notre autobus passait tout près de Lézignan, un membre du club m’a interrompue en disant — Madame la Présidente, vous faites erreur, Lézignan-Corbières n’est pas la commune où se cultive la cèbe de Lézignan; celle-ci se trouve dans l’Hérault et non dans l’Aude », me raconte ma mère au retour d’un voyage avec son club Li roula code.







Dans les jeux de foire de la rue Rédarès, au Grau du roi, après quelques coups de grues infructueux, Nicole et Blanche combinant adresse et hasard, parviennent à agripper deux peluches mais une seule tombe dans le bac de l’appareil.







Nous sommes partis en Wolkswagen de Vauvert pour Nancy au début de la nuit. Anne, bien installée dans l’espace rectangulaire sous la lunette arrière ne tarde pas à s’endormir. À son réveil, au tout petit matin, nous avons déjà dépassé Neufchâteau. L’arrivée approche.







« Mouvement prend ici une capitale » dis-je à Madame Porte avec qui je relis le texte bref que je viens de lui dicter. « Avec une majuscule » didactise Yvelines Fumat présente dans le bureau.







Blanche arrose le carré de fleurs où Mila, la tortue du jardin, a pondu ses œufs. La terre rendue plus meuble, en peu de temps, éclosent à la surface six jeunes tortues qui tentent de se dégager des pellicules encore collées sur leurs têtes et leurs pattes.







Arrivé à Valaure en fin d’après-midi, il s’extasie devant l’abondance des azeroles cette année. D’abord cueillies à même les branches basses, il lance des souches de vignes sur les rameaux les plus hauts qui ploient sous le poids des fruits mûrs et laissent tomber une pluie d’azeroles. À la nuit tombante, ses deux grands paniers sont pleins.







Venant du CUCES et récemment recruté à l’université des sciences sociales de Grenoble comme spécialiste de la formation des adultes, je propose au Conseil des études d’organiser deux cycles de formation générale pour des non bacheliers. Membre CFDT de ce Conseil, Yves Leballe contacte Jean-Marie Charriaux, élu CFDT des personnels du CUCES à Nancy, pour prendre son avis sur mes orientations politiques et ma crédibilité personnelle.







Les boites de médicaments donnés à son père par des visiteurs médicaux s’amoncellent sur les trois longues étagères de l’office qui fait suite à la salle de soins. Ayant repéré un paquet de cigarettes à l’eucalyptus destinées à soulager l’asthme, il en prend quelques unes en prenant soin de laisser le paquet à sa même place.







Sur le Chemin des Canaux, sa 2CV Citroën a des ratées puis s’immobilise. Tirant la jauge manuelle du réservoir d’essence, il constate la panne. Grâce à un bidon agité sur le bord de la route, un automobiliste ne tarde pas à le conduire jusqu’à Vauvert.







Au terme de mon service de coopérant , Christiane est venue chez nous, à Annaba. Elle m’aide à coudre fermement l’épaisse toile dans laquelle j’ai emballé le beau tapis de laine acheté dans les Aurès peu de temps auparavant.







Sursitaire, les demi-journées de préparation militaire qu’il doit accomplir se déroulent à Lunel. Les séances de tir s’effectuent dans un lieu isolé et venté de la garrigue. Disposant d’un fusil pour quatre, de temps à autre, il passe son tour.







La cheftaine de sa meute de Louveteaux n’est autre que sa tante. Montée sur un petit amas pierreux, celle-ci entonne le chant du rassemblement puis interroge les enfants : « Ferez-vous de votre mieux? » Il a du mal à mêler sa voix aux autres qui répondent : « Oui! Mieux-mieux! Mieux-mieux! Mieux-mieux!».







« Alors, tu as eu affaire à La Duchesse » me glisse Françoise Greagh. Un instant interloqué, je comprends vite qu’il s’agit du dernier surnom qui circule parmi les personnels administratifs de l’IUFM pour désigner la secrétaire du directeur.







Invité à Montpellier chez Ronald Creagh, John P.Clark converse avec moi quelques heures. Lorsque notre hôte et traducteur s’absente, les échanges deviennent plus lents et encombrés de malentendus aussi bien factuels que théoriques.







Arrivée subrepticement par le portail métallique et m’apercevant assis sur la terrasse du jardin, Alice se précipite vers moi en criant et se jette sur mon ventre et mes genoux.







Surpris par un violent orage alors qu’il poursuit ses enquêtes sur les jeunes ruraux des villages de Vaunage, il doit abandonner sa 2CV Citroën dont le moteur est noyé. Quelques heures après son retour, en bus, à Nîmes, il voit arriver ses parents chargés d’inquiétude à son sujet. Ils lui disent avoir été alertés par la gendarmerie qui a trouvé sa voiture à la dérive sur un chemin de traverse.







« J’ai fait les comptes après notre récital de Loiras. Il te revient quarante euros » m’a dit Delphine Aguilera en me tendant les billets. « Gardes-les; c’est toi et Guy-Noël qui avez assumé l’organisation pratique de la soirée » lui ai-je répondu.







Noël Terrot vient de diriger la réunion des responsables de formation continue dans les UFR de l’université. « Ils m’attendaient sur les questions financières. C’est pourtant un ballon d’oxygène que je leur ai donné. Crois-tu qu’ils s’en contenteront? » me demande mon collègue préoccupé par les rumeurs de fronde qui circulent parmi les membres des Conseils.







Après avoir partagé un rizotto avec Sylvia de Martino dans son appartement de Venise, celle-ci souhaite venir écouter mon intervention au Congrès mondial anarchiste sur l’autogestion qui se déroule à l’École d’architecture. Ayant la jambe plâtrée, je lui fait gravir l’escalier vers l’amphithéâtre en la portant sur mon dos. Notre arrivée inopinée fait sourire des participants proches de la scène.







Mes parents, Geneviève et moi sommes rassemblés près du poêle dans la salle à manger de la maison Trabuc. Je suis étonné de voir mon père essayer d’écrire au verso d’un bloc d’ordonnances toutes les phrases prononcées dans la pièce. 







« Le gouvernement vient de passer des accords financiers avec la Russie qui pourraient nous apporter une petite indemnisation sur nos emprunts russes. Les papiers sont rangés tout en haut de l’armoire de ma chambre. Je vais les sortir, mais quatre-vingts ans après nous n’allons pas récupérer grand chose » dit notre mère en nous montrant l’article du Midi Libre qu’elle vient de découper.







Au pied du sapin, dans le grand séjour de la maison de Vauvert, les enfants ont découvert leurs jouets de Nöel. J’observe Blanche qui, assise sur le tapis au milieu des cartons ouverts et des papiers d’emballage, s’active pour assembler les nombreuses pièces d’une ferme. Guillaume l’aide à monter les parties les plus complexes de la maison.







« La rouille c’est comme les rhumatismes; on peut limiter ses dégâts, mais on ne s’en débarrasse jamais; il faut vivre avec », remarque à voix haute ce peintre en bâtiment en tenue de travail qui passe derrière moi dans la résidence Le Paradis, alors que je suis en train de poncer les parties rouillées du portail métallique de notre garage avant de le peindre.







Tous les mois, roulés en un lourd cylindre, ma tante reçoit Semailles, le journal des églises réformées de la Vistrinque. Responsable de la diffusion de ce périodique à Vauvert, elle me demande de l’aider à ouvrir le paquet puis à plier un par un les journaux qu’elle ira déposer dans les boites à lettres des paroissiens. À la fin de l’opération mes doigts sont imprégnés d’encre d’imprimerie. 







« La bombe visait la gare mais elle est tombée à la Condamine, tout près de l’endroit où les maîtresses avaient amené les enfant pour les mettre à l’abri. Tu étais allé à l’école maternelle ce jour-là; j’étais bouleversée d’inquiétude en courant à votre rencontre », me raconte ma mère alors que nous passons devant mon ancienne école.







Réorganisant certaines étagères de ses bibliothèques, il tire de son coffret vert une Bible de Jérusalem au petit format qui lui avait été offerte lorsque, plusieurs dizaines d’années auparavant, il chantait des negros spirituals avec un groupe de lycéens. Sur une des pages de garde il observe le dessin d’une tête de jeune homme, la bouche ouverte et prolongée d’une bulle dans laquelle on lit: « ... my lovely sole ».







« Puisque tu es venu en voiture, peux-tu m’accompagner au bois de Beck chercher de la terre de bruyère pour revigorer et bleuir les hortensias ? Regarde-les, ils en ont bien besoin, ils sont tout pâlichons », me dit Tantine en montrant les fleurs des six grands pots d’hortensias qui bordent la maison de Vauvert.







Dans la longue lettre qu’il m’adresse sur du papier en-tête à son nom, Pierre Besnard a barré de traits véhéments tous les titres et les statuts qui le qualifie et, à la main, en a écrit un seul : « écrivain ». Dans un postscriptum il me dit sa hâte de venir à Grenoble pour que je l’aide à « retrouver cette si belle femme rencontrée il y a quelques années au théâtre de cette troublante ville ».







Alexander Lowen donne une conférence dans le grand amphithéâtre de l’université des sciences de Grenoble. Il demande à l’assistance de joindre les extrémités de chacun des doigts des deux mains, d’exercer une forte pression et de maintenir la position deux minutes. Dans le dialogue qui s’ensuit, il glisse : « Ce soir, j’ai un peu de diarrhée ».







« Jacques n’aimerait pas beaucoup la pâtisserie des Anglais » écrit Claude Guigou à Tantine et Maman-Anna depuis Chewton House où elle fait un long séjour comme jeune fille au pair.







Bien que la somme que lui propose le numismate pour l’achat des pièces de monnaie en argent qu’il a trouvé dans le grenier, au milieu de vêtements de ses arrières-grand-parents, soit bien éloignée de ce qu’il imaginait en percevoir, il conclue cependant le marché.







Quelques jours seulement après leur arrivée à Annaba, le fils de Michel Perrin est mordu par un chien très probablement porteur de la rage. Avec quelques voisins nous parcourons les rues du quartier afin de retrouver l’animal pendant que ses parents, très inquiets, conduisent leur enfant à l’hôpital.







Après que je l’ai amenée de l’université — où nous avons participé à une réunion sur les politiques de formation — à son hôtel du centre de Grenoble, Anne Querrien semble trouver qu’il est un peu tôt pour clore les discussions. 







« Nous voici au dernier sous-sol de la Bibliothèque; c’est le plus bas niveau. Nous allons faire le tour complet des quatre tours. Il y a plus de deux kilomètres de galerie. Cela nous prendra un peu de temps, mais c’est très dépaysant. Parfois, pour me détendre, je descends marcher dans ces rues souterraines » nous dit Yves Le Guillou qui, avec Nicole, Blanche et moi, guide notre visite complète de la BNF.







Yves Lepape fait partie du groupe d’écologistes qui, de Grenoble, se rendent en vélo au rassemblement politique et festif de Péage-de-Roussillon. Arrivé plus tôt en voiture, je le vois, épuisé par un fort vent contraire, abandonner sa bicyclette à l’entrée du site et s’allonger dans l’herbe sans dire un mot.







En route vers les Cévennes, à la hauteur de Bagnols-sur- Cèze, la chaine à rouleaux de la moto de Claire saute. L’accompagnant en voiture mais ne disposant pas d’outils de mécanique, ce n’est qu’après plusieurs essais infructueux pour remettre la chaine sur son pignon que je parviens enfin à dépanner le deux roues.







Ma cousine Nicole s’est blessée la jambe en jouant avec nous dans le jardin de la maison Trabuc. Blessure sans gravité mais nécessitant malgré tout quelques soins dans le cabinet médical de mon père. « Oncle Émile a dessiné une croix sur ma jambe avec de l’encre rouge » nous déclare Nicole en venant nous rejoindre.







Une tempête d’équinoxe souffle sur la région d’Annaba. Sorti plus tôt de son travail, il décide de faire un détour par la route littorale du Cap de Garde. Arrivé à l’extrémité du sentier menant au phare, il observe longuement le puissant déferlement des vagues qui submergent les rochers.







« À la pension Marie Durand, face à l’entrée principale, il y a un grand escalier peint en marron qui rejoint les dortoirs. Il est interdit aux pensionnaires de l’emprunter. Nous lui avons donné un nom : l’escalier en chocolat » nous raconte Geneviève pendant le repas.







Le soir du dernier jour de cette colonie de vacances de musique que Muriel vient de suivre, un concert est donné dans l’église de Laguiole. Dès mon entrée dans l’édifice, la manifestation ayant commencée, j’aperçois ma fille dans le groupe des enfants qui jouent de la flûte à bec. Discrètement elle me fait un signe de la main.







Le docteur André Gaujoux et son père discutent d’un de leurs amis communs. À l’arrière de la voiture le jeune enfant n’est pas attentif à la conversation, lorsqu’une phrase prononcée par le chirurgien frappe son attention : « J’ai rencontré Louis récemment; il a beaucoup grossi; s’il continue, bientôt, il ne se verra plus pisser ».







« Là, après mon taqsîm, laissons un temps de respiration avant ton attaque de la strophe. Le temps est notre allié, n’allons pas contre lui », conseille Christian Zagaria alors que nous répétons la partition de notre prochain récital de poésie et de musique.







Le repas familial des noces d’or de mes parents se tient à Vauvert à l’Auberge-relai de la gare. Dans son discours  d’hommage à ses grands-parents Anne relève avec humour que deux prénoms sont fréquemment portés par les femmes et les hommes de la famille : « les Jeannes et les Émiles ».







Bien des années auparavant, il avait entretenu une brève correspondance avec James Sacré. Le rencontrant dans une soirée commune de lecture à Montpellier, il apprécie la manière dont ce dernier lui laisse entendre qu’il ne se souvient plus vraiment de leurs échanges mais qu’il serait heureux de les poursuivre à présent.







« Dans ma famille, on racontait que mon grand-père avait beaucoup de mal à retenir les aides qu’il recrutait sur ses chantiers de tailleur de pierre. Il avait un tel rythme de travail et engageait une telle puissance dans son labeur que ses salariés ne pouvaient pas tenir la cadence. Je dois tenir de lui car j’ai fait aussi cette expérience avec plusieurs apprentis », me raconte Pascal Versini.







Certains ouvrages assez rares dont quelques-uns en langue anglaise, lui sont nécessaires pour avancer dans ses recherches doctorales. Ne disposant pas de tout le montant de la dépense, rue de l’université, il entre dans la librairie du Languedoc et vend — à contre-coeur — l’édition originale en trois volumes des Mémoires du Général de Marbot.







Une plantation d’oliviers est en cours sur le terrain que possède sa mère au Moulin des morts. Avec une lourde barre à mine il aide les ouvriers agricoles à creuser un conduit pour y placer un explosif et sa mèche d’allumage. S’écartant pendant le coup, ils reviennent pour évacuer la terre rendu friable par la déflagration et disposer le plant d’olivier dans le trou.







Parti en vélo pour le pont des Tourradons, parvenu en haut de la côte de mas de Bourry, j’aperçois un nuage de fumée noirâtre qui s’élève vers le sud : les marais brulent. Je dévie de ma route en emprunte le chemin de La Laune pour aller contempler l’incendie depuis le pont du canal à Gallician.







Oswald Verdier habite la maison attenante à la sienne, route de Nîmes. Ténor solo dans le groupe musical l’Orphéon, le voisin répète ses mélodies dans sa cour. Perché sur les plus hautes branches du grand figuier qui domine le mur de clôture, le garçonnet cherche à voir le chanteur et à écouter le chant de plus près.







« Le mot espagnol Cid vient de l’arabe sidi qui veut dire mon seigneur » précise Michel à sa fille Nina. Je poursuis auprès d’elle en ajoutant « Guigou, dans la langue des Wisigoths, signifie guerrier. Décidément, tu as des origines aristocratiques! ».







Pendant le repas, au cours de sa conversation avec mon père, Bernard Jung-Lancrey termine une de ses phrases par un sonore : « Vous avez raison, docteur! » — Et moi ? l’interrompt Pierre Beuf, je n’ai pas droit à ce titre ?»







Un an après nous avoir accompagné dans notre découverte des Monts d’Arrée, Yves F. Le Coadic et sa femme nous reçoivent dans leur maison proche de Paris. Je demande à Yves s’il a continué à jouer dans un groupe de jazz, lui rappelant les récits enthousiastes qu’il m’avait fait, quelques années auparavant, à Grenoble, de ses nuits de musique pendant sa vie étudiante.







Après avoir roulé dans les allées du Jardin Paul Allier, le jeune garçon arrive sur le boulodrome. Il descend de vélo et observe les triplettes qui s’entraînent pour le concours du dimanche suivant. Le tireur Raymond Erb réussit un beau coup : deux carreaux successifs, dont un arrêt.







J’ai organisé un séminaire de recherche sur un ponton du Grau-du-roi. Jacques Ardoino a volontiers accepté mon invitation. Nous promenant sur la jetée de la rive Droite, je lui dit : « Je viens assez fréquemment ici pour la journée; cela est pour moi très régénérant;
— Je dirais plus justement, très ressourçant, corrige mon ancien directeur de thèse d’État;
— Je maintiens régénérant qui est plus approprié à ma perception et à ma sensation » rétorqué-je.
 







Jacques Gleyse a invité à diner quelques collègues universitaires dont certains, comme lui, ont enseigné les sciences et techniques des activités physiques et sportives. Je leur demande quelles étaient leur discipline sportive lorsque, plus jeunes, ils s’adonnaient, si ce n’est à la compétition, du moins à une pratique intensive d’un sport. « La perche » me répond Jacques sans attendre. Ce n’est qu’après de multiples relances et de questionnements insistants que j’obtiens la réponse — murmurée — de Jean-Marie Brohm : « L’escrime ».







Après une lecture commune, le repas collectif est pris au restaurant La Tomate. Gaston Marty est mon vis à vis. Je me délecte à ses propos sur la poésie espagnole. Mais ce sont les longs instants de silence qui donnent à notre conversation tout son charme.







Au repas, d’une voix ferme et assurée, Adrien, dit une fois encore sa blague favorite d’enfant : « Une dame sort de son frigo des steaks hachés, les pose sur la table et va prendre la poêle pour les faire cuire. Quand elle se retourne, les steaks ont disparu. Elle les cherche partout, rouvre le frigo : les steaks hachés sont là et crient : On s’tait cachés! On s’tait cachés! » Enchanté, il éclate de rire.







Devant la maison qu’il habite, boulevard Jean Jaurès, la foire d’automne s’est installée. À son retour du lycée, il s’approche de la baraque foraine qui, à cette heure fabrique berlingots et beignets, et achète un chichi frégi pour accompagner le chocolat au lait de son gouter.







Trouvés dans les combes au-delà de Prat Peyrot, la cueillette de champignons a été volumineuse. Très tôt, le lendemain, il charge deux grands cageots des plus beaux cèpes dans sa 2CV et les apporte aux halles de Nîmes. Après la détermination du service d’hygiène, une marchande de primeurs les lui achète un bon prix.






Mon père m’a confié son écrit sur la vie de son grand-père, le docteur Émile Guigou, notable vauverdois de la fin du XIXe siècle. Après l’avoir préparé pour l’impression, je le propose à l’éditeur Christian Lacour qui accepte volontiers de le publier. Mais le livre tarde à être fabriqué. Je prends alors l’initiative de contacter directement l’imprimeur qui me rassure sur les délais. « Votre démarche n’est pas correcte. Les auteurs n’ont qu’un seul interlocuteur : moi-même » me reproche Christian Lacour, irrité.







Philippe Bord, le directeur de l’école primaire de garçons le fait entrer dans son bureau, lui montrant le chemin en soulevant une des deux hautes béquilles qui soutiennent sa marche. Il s’agit d’un petit examen qui doit permettre à l’enfant de commencer son Cours Préparatoire au milieu de l’année scolaire dès qu’il aura atteint l’âge de six ans. Intimidé, apeuré, le futur écolier ne parvient pas à répondre aux questions de l’autorité.







Mon oncle André passe devant la maison avec son tomberau chargé de la vendange du matin. Il arrête son camion, ouvre la bonde et remplit de moût la bonbonne que lui a tendue ma mère. « Notre réserve d’alcool diminue, je ferai un peu moins de cartagène cette année » dit ma mère à son frère. « Sans doute, mais elle devrait être bonne : c’est ma vigne de Macabeo que nous vendangeons aujourd’hui » lui répond mon oncle en redémarrant. 







Dans les rues du centre de Grenoble, Alain Gil et trois de ses amis m’aident à coller l’affiche politique que je viens de rédiger et de faire imprimer dans un grand format. Nous nous réunissons chez lui après l’opération. Davantage que les propos de ses amis, ce sont les longs silences d’Alain qui me touchent le plus.







Toutes deux revêtues d’un long tablier de cuisine fleuri, Lucie et Nicole préparent un gâteau au chocolat. Ce n’est qu’à la faveur de cette activité que j’entends la voix de ma petite fille, pourtant arrivée à la maison avec ses parents depuis plusieurs heures.







« Vous avez blessé une de mes idôles! » me lance Frédérique Landoeuer après avoir écouté le récit de mon intervention au CIDOC qu’animait Ivan Illich à Cuernavaca au Mexique. « Mais votre critique me donne envie de renforcer mes connaissances en théorie politique » poursuit-elle avec un regard résolu. 







Dans l’attente d’une pièce mécanique indispensable, Christiane Gilon et Patrice Ville ont amarré leur voiler dans un petit chantier naval sétois. Pendant l’apéritif, pris dans le cockpit avec Nicole, Blanche et nos hôtes, Patrice décrit avec une précision technique mêlée d'admiration, la manière dont le propriétaire du chantier naval a restauré avec fidélité le catamaran ancien amarré à côté du leur.







Sorti plus tard du lycée, il rate l’autobus pour Vauvert. Empruntant la ligne Nîmes-Lunel des Courriers du Midi, il descend à l’arrêt de Vestric sur la route nationale 113. C’est à pied qu’il rejoint Vauvert par cette route qui lui est pourtant familière mais qui, dans ces conditions, ne cesse pour lui d’être étrange.







Dans l’armoire ancienne de ma chambre, sur l’étagère du haut, Blanche voit un grand saladier aux formes évasées avec des pics flammés de dorures. Nicole ayant ouvert les deux battants de l’armoire, Blanche lui demande : « C’est la couronne de Grand’Pa, la couronne du roi de Vauvert ? »







Au Grand Temple, ce dimanche de Pâques, ma mère dirige le chœur. De l’harmonium, elle joue les premières mesures du cantique, À toi la gloire. Puis, quittant l’instrument, elle se dirige devant les choristes et lance l'hymne. Les mezzo-sopranos étant moins nombreuses elle chante avec elles leur partition.





Copyright ©
Jacques Guigou
et
Les éditions de l'impliqué

Montpellier
ISBN 978-2-906623-23-1













SUR LA PAGE DE GAUCHE


Volume II






 
Ma mère change l’eau de la grande jarre de terre dans laquelle se trouvent les dix kilos d’olives picholine qu’elle a traitées au potassium cet automne. Recueillies dans l’ancienne écumoire de bois, nous en goutons quelques-unes : il faut poursuivre le rinçage encore un jour ou deux.







Ce premier janvier après-midi, dans le fauteuil du salon proche de la fenêtre, mon père fume le gros cigare que lui a offert le Conseil municipal après son allocution pour célébrer l’année nouvelle. L’odeur forte du tabac me touche d’autant plus que, mon père étant non-fumeur, j’imagine l’amusement qu’a pour lui la rareté de ce rituel.







En visite chez les grands-parents de ses cousins, rue Pleignol à Vauvert, on l’accompagne dans l’atelier du forgeron Joseph Griffe. Il tire sur la corde de l’énorme soufflet en suspension au-dessus du foyer : l’air s’échappe surtout par les fissures du vieux cuir.







« Je fous la merde... pour que ça sente meilleur un jour ». Sans cesser de proférer son slogan, Mouna Aguigui pose son vélo contre un platane du boulevard Saint Germain. Il s’avance vers moi et, faisant mine de me renifler en me tournant autour, il lance d'une voix tonituante : « Ça va, tu es bon pour le service du monde parfumé à venir ».

 

 

 

 

Ce samedi après-midi de janvier, au milieu de son cours de formation continue, la voix cassée et devenu presque aphone, il a du mal à dire aux étudiants qu’il doit s’interrompre pour aller consulter un médecin qui diagnostiquera un sévère phlegmon à la gorge.


 

 

 



Rita a oublié des affaires à Vitrolles chez sa tante Marie-Paule. Dans la voiture, au retour, elle raconte à Nicole les remarques que je lui ai faites au téléphone alors qu’elle m'annonçait son oubli : « Il m’a dit chaussettes ! Quoi ? Chaussettes ? Non, il t’a dit chapeau lui répond Nicole en riant.







En résidence à l’IUFM de Mende pour trois journées de cours, étant le seul pensionnaire, il prend ses petits déjeuners dans la grande cuisine attenante au réfectoire. Sous les voutes imposantes de la pièce, il observe avec curiosité les gestes réguliers du chef cuisinier qui n’en finit pas de casser des œufs.







Tantine jardine. Munie d’une pelle et d’une balayette, elle sort dans la rue et ramasse du crottin de cheval pour le répandre sur les plates-bandes de l’allée. « Profitons-en ; désormais il n’y a plus beaucoup de chevaux qui passent dans la rue » me dit-elle à son retour. 







Pour orner le hall d’entrée de la mairie, mon père a commandé aux Ateliers de la tapisserie française à Aubusson une très grande tapisserie qui représente la municipalité réunie sur le toril du Jeu de ballon lors d’une course de taureaux. On y distingue le maire et lui-même, Premier adjoint, bien reconnaissable à son chapeau. Arrivé quelques instants avant l'accrochage, je m’approche de la tapisserie appliquée contre le mur mais encore posée au sol : debout le bras levé, je ne parviens pas à toucher le haut de l’œuvre.







Arrivé à Nazaré en fin de journée, il se rend sur la plage et s’absorbe longuement dans la contemplation des énormes vagues qui déferlent bruyamment près du rivage. À chaque rouleau, un nuage de fines gouttes d’océan empreint son visage.







« Le kiwi : une bombe à vitamines ! » s’exclame cet étudiant danois qui, dans mon cours de licence,  présente une étude sur l’alimentation des enfants à l’école primaire.







Le tonneau de vin en bois de 55 litres que mon père vient de m’envoyer à Nancy une fois installé dans notre cellier, je ne parviens à le débonder qu’après de nombreux essais. Du robinet fixé au marteau s’écoule un vin rouge qui, me semble-t-il, n’a pas été altéré par le voyage.







Encore sous le coup de l’émotion, ma mère me raconte comment, après avoir entendu un bruit sourd et prolongé, elle a découvert mon père, inerte au bas de l’escalier et comment, ayant repris conscience, il lui a dit qu’il avait dégringolé toutes les marches depuis le premier étage. 







« C’est une travailleuse ; époque Napoléon III ; elle est en bon état » lui répond cet antiquaire à qui il demande le prix d’une table à ouvrage sensiblement identique à celle qui lui vient de ses ancêtres Mauberna.







Suite à une recherche collective évaluée par lui, un chapeau circule dans son cours de mains en mains pour recueillir l’argent d’un futur repas en commun. Lorsque le chapeau arrive au bureau professoral, il ne verse rien et le passe au suivant. « Oh, mais pourquoi ? » s’exclament quelques étudiants étonnés par son geste.








Mi-crieur de rue, mi-agitateur politique, Trolliet  arpente le centre ville de Grenoble tenant à la main une sacoche de laquelle déborde tracts, brochures et autres feuillets. Place Victor Hugo où je le croise, il profère son slogan du jour : « Avec Dubedout, les socialistes ont mis du national dans leur socialisme ! »







« Il reste du vin de qualité au fond de ces deux bouteilles que nous avons ouvertes pour de le repas de Pâques ; va les vider dans la bonbonne de vinaigre à la cave. Fais attention à ne pas trop remuer la mère à la surface du vinaigre » me dit ma mère en me montrant les bouteilles de vin rouge.







Sorti devant le grand portail métallique du jardin, il observe de loin son père qui conduit la délégation de la municipalité vers le monument aux morts.







« Les protestants : du chiendent !— Les catholiques : piquent piquent ! » crient quelques jeunes catholiques groupés en haut de la rue de la Barre. Du bas de la rue, le petit groupe de jeunes protestants dont je fais partie réplique : « Les catholiques ; la colique ! — Les protestants : les croissants ! ». Ces invectives sont agrémentées de quelques jets de pierres.







Janine arrive avec les sacs des courses qu’elle dépose dans la cuisine. Je l’écoute raconter avec vivacité qu’une émotion collective remue les halles ce matin : le second fils du viticulteur de la rue des Casernes s’est tiré un coup de fusil de chasse dans le pied pour ne pas partir à la guerre d’Algérie.







Claire me réveille en sursaut, et respirant avec difficulté me dit : « Vite, vite ça sent le gaz ! ». Je me précipite dans la cuisine de l’appartement d’Oued Kouba, à Annaba, où nous nous venons de nous installer. Le tuyau de caoutchouc de la cuisinière à éclaté ; le gaz s’échappe fortement. In extremis, je ferme l’arrivée du gaz et je rejoins Claire à l'extrémité de la terrasse qui porte Anne dans ses bras.







Notre Jumbo jet va bientôt atterrir à Dallas. J’observe avec amusement la longue file d’attente d’Américaines qui s’est formée devant les toilettes chacune tenant ostensiblement sa brosse à dents à la main.







« Au moment de coller la bande de titre sur le dos de votre livre, je vérifie l’inscription que je viens de graver à l’or et je lis Sur la plage de gauche ! » me dit, amusée, Maguelone Couderc la relieuse de Montpellier à qui j’ai confié la reliure de mon livre Sur la page de gauche.







Il ouvre l’armoire à glace de la chambre de sa tante et voit les serviettes-éponges blanches bien rangées en deux piles égales chacune enveloppée dans un voile de plastique pour les protéger de la poussière et du jaunissement.







Une partie de pétanque a été décidée. Les boules sont rassemblées dans un coin du jardin de la maison de Vauvert. Parmi les huit paires, deux d’entre elles sont d’anciennes grosses boules de bois recouvertes de clous. Devant l’indécision des joueurs, il propose de tirer au sort celui qui devra jouer avec les boules cloutés.







À Joan-Maria Petit qui me rend visite au stand de la librairie L’Harmattan à Sète, je dédicace mon livre Augure du grau. Alors qu’il repart, je lui demande comment il traduirait son titre en occitan. Après un silence d'hésitation et de réflexion il me lance : Astre de grau.

 






Montée sur un escabeau sous les tilleuls de la Cardonille, Tantine montre à Blanche et à Nicole comment choisir les brins pour la cueillette : « La première fleur fanée, la seconde en pleine floraison, la troisième en bouton ». 







« En moins d’un an, je suis passé de la traction vapeur à la traction électrique. Ce fut la période la plus difficile de ma vie professionnelle » lui raconte ce cheminot du dépôt de Thionville alors qu’il enquête sur la formation des salariés dans les conversions industrielles.







Invité pour donner une conférence au château de Ligoures, il prolonge d’une journée son séjour pour se retirer dans la vaste bibliothèque de Frédéric Le Play, consulter des livres anciens et admirer la beauté de la salle.






Je téléphone à Nicole pour lui demander les résultats de l’amniocentèse. « Blanche est bien partie » me répond-elle ravie. 







Ce matin d’une journée de printemps, il observe un « petit vieux » employé par la mairie qui, méticuleusement, à l’aide d’une bêche, gratte les bords du trottoir pour enlever les touffes d’herbe dont la végétation est déjà avancée.  







Avec des efforts soutenus pendant plusieurs heures, il scie par le milieu deux tonneaux demi-muid entreposés dans l’ancienne cave de son grand-père pour en faire de grands vases dans lesquels les hortensias du jardin seront transplantés.








Dans les jardins de l’IUFM, le dernier jour du DESS Métiers de la formation donne lieu à une petite fête. Alors qu’il converse avec quelques étudiants et des enseignants, il est interpellé par un étudiant d’un autre groupe : « Monsieur Guigou, pouvez-vous nous dire le nom de cet athlète noir qui a gagné plusieurs médailles aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 ? — Jesse Owen, répond-il en se surprenant lui-même.







À vélo, en route vers les prés du Vistre, il roule sur le chemin de terre surélevé qui longe les bassins d'épandage des marcs de la Distillerie des Costières. Odeurs fortes et nuages de moustiques sont traversés à vive allure et sans presque respirer.







En compagnie de Jean Servier, notre directeur de thèse et de trois autres étudiants, je me rends à Cournonterral le jour de la fête des Pailhasses. Sur la place du village, un fêtard prend à partie l’ethnologue et agite avec force au-dessus de lui des cornes de taureau ornées de nombreux grelots.







Les rédacteurs de la revue La Décharge l'invitent à répondre à la question posée à ses lecteurs : "Qu'attendons-nous des poètes?" — "Qu'ils cessent de se croire attendus" leur écrit-il sur le champ.







Un neurologue de Montpellier lui a diagnostiqué une sclérose latérale amyotrophique. Sous le coup, il se rend à la librairie médicale Sauramps et constate que son espérance de vie n'excède guère trois années.







Let’s keep in touch me lance Boaventura de Susa Santos au terme d’une intense discussion de plus de quatre heures à la cafétéria du Centre interculturel de documentation à Cuernavaca.







La veille de son départ pour un colloque sur l’évaluation en formation, dans un couloir de l’université, il rencontre Bernard Schouler, professeur de grec ancien. « Pour évaluer un élève, les maîtres Grecs lui demandaient de faire tinter une cloche de bronze. Le son produit donnait une valeur, qui combinée à d’autres épreuves, permettait de classer l’élève », lui dit son collègue.







Avec Nicole et Blanche, il poursuit la visite du Cadre noir de Saumur. Arrivés aux écuries, alors que tous trois longent les box des étalons, un cheval envoie une forte ruade dans la porte devant laquelle ils se trouvent. L’écuyer se précipite pour calmer l’animal et demande si Blanche n’a pas eu trop peur.







À scooter, sur la route du pont des Tourradons, il s’engage dans le chemin de terre qui conduit aux marais des Clapières. Inondée par les hautes eaux de l’automne, la voie devient vite impraticable. Il veut poursuivre vers une petite élévation mais son scooter s’embourbe et cale. C’est dans la boue jusqu’aux genoux qu’il bataille pour sortir l’engin de ce piège.








« Je viens de lire d’une seule traite une centaine de pages du livre de Jacques Sur la page de gauche. Tous ces noms sonores du Sud, noms de famille, de rues, de lieux, de maisons, chantent encore en moi. On sent l’importance qu’ont les paroles chez lui » confie au téléphone Christiane Berroy à Nicole.







Dans le grand salon de la maison de Vauvert, ma mère fait répéter à une quinzaine d’enfants les chansons qu’ils vont donner à la kermesse de la paroisse. Sa voix sonore, accompagnée de gestes amples qui marquent le rythme, impressionne les jeunes chanteurs.







Invité à son séminaire de doctorat, Pierre Naville présente sa critique du travail. Au cours du débat, à plusieurs reprises, il sollicite du sociologue un retour sur certains aspects de son passé dans le surréalisme et le trotskisme pour les mettre en rapports avec ses analyses du présent. D’une gentille fermeté, Naville s’y refuse.







« C’est le bombardement de Dresde ! » me crie Jacques Wajnsztejn au téléphone alors que se font entendent les lourds coups de masse qui abattent une cloison de l’appartement dans lequel il s’installe avec sa compagne et son fils.







De Nicole Bajulaz, il reçoit un bristol de remerciement pour l’envoi de son dernier livre de poésie. « Signe, son et sens, ce ménage à trois du coucher par écrit, voilà qui m’a ravie » lui confie-t-elle.







Au téléphone, Jean-Pierre Fauché, mon cousin germain, me donne les données généalogiques sur nos ancêtres Mauberna qu’il a saisies le matin même à l’État civil de Vauvert. Nous évoquons la figure d’Adolphe Mauberna (1835-1927), un important propriétaire foncier également éleveur de chevaux. « Il possédait une vaste terre près du Vistre ; elle est aujourd’hui occupée par un camping ; nous pourrions y organiser une cousinade » me lance Jean-Pierre d’un ton enjoué.







Lorsque j’étais chef aux Éclaireurs, pendant un camp de Pâques, nous avions taillé des javelots avec du bois trouvé sur place puis organisé un concours de lancer. Je m’étais accroupi pour mesurer les distances à la chute des javelots lorsque, ne l’ayant pas vu arriver, l’un d’eux a fini sa course dans ma cuisse. La cicatrice est toujours là » me raconte mon père.








Rencontré dans la cour de l’IUFM, Pierre Stoecklin, le secrétaire général, s’approche de moi et me dit : « Ah, Monsieur Guigou, je vous ai enfin trouvé un bureau tranquille. Une sorte de cellule de moine à l'extrémité du couloir du dernier étage du bâtiment B. Il y a une belle vue sur les garrigues au soleil couchant...»







Devant un tableau de papier, lors d’une rencontre sur poésie et typographie, Tibor Papp nous décrit sa manière de commencer l’écriture d’un poème. « J’ai tout d’abord une vision générale de ce que sera la page. Je place alors les mots ou les fragments de vers sur la feuille, en lettres capitales comme s’il s’agissait des titres d’un livre. Je laisse beaucoup de blancs. Puis, en lettres minuscules je recompose le tout en essayant de combler quelques blancs. C’est sans doute mon métier d’imprimeur typographe qui me conduit à ce genre de dispositif d’écriture ».







Arrivé aux Bouillens à vélo avec ses cousins et quelques amis vauverdois, il suit la visite guidée de l’usine de la Source Perrier. De la plate-forme qui surplombe l’immense hall il observe les convoyeurs qui remplissent les bouteilles à très grande vitesse. Mais le vacarme infernal du verre et du métal le prive de tous les commentaires de la guide. Seul est perceptible le slogan publicitaire diffusé par des haut- parleurs : « Perrier, l’eau qui fait pschitt ».







De la salle à manger j’entends ma mère, debout devant de la fenêtre du salon, s’exclamer : « Ah, ce mur ! Cette façade de la maison des Boissier qui nous barre la vue ! Il est grand temps que nous fassions construire une villa sur notre terrain du Moulin des morts. Au moins, de là, nous verrons les Cévennes et la mer. »






Sa correspondante anglaise passe les vacances de Pâques à Vauvert. Après le goûter pris avec ses cousins et des amis, sa mère qui vient d’acheter un Monopoly, le pose jeu sur la grande table et propose aux adolescents de découvrir ce nouveau jeu. Sensé expliquer en anglais les règles à sa correspondante, il se défile et va s’assoir à côté de Janine, la bonne, qui s’est associée aux joueurs.






À l’aube calme et sonore de cette journée d’été, les fenêtres de ma chambre étant grandes ouvertes, je suis réveillé par les voix fortes des deux maraîchères qui sur leur charrette chargée de légumes vont installer leur étal aux halles.








Laissés en échantillon par des représentants de laboratoires pharmaceutiques, de nombreuses boites de médicaments sont stockées sur les larges étagères qui meublent l’office derrière le cabinet médical de son père. Traversant la pièce, il découvre un paquet de cigarettes à l'eucalyptus destinées au sevrage tabagique. Le papier délicatement déchiré, il s’empare de plusieurs cigarettes et replace le paquet derrière d’autres boites.










« Mon oncle Gaston Bazile a été député puis, longtemps, sénateur du Gard. Il a même été nommé sous-secrétaire d’État à l’enseignement technique dans un gouvernement d’Édouard Herriot » dit ma mère à des amis qui m’accompagnent à Vauvert. « Oui, mais sous-secrétaire d’État, il ne l’a été que bien peu de temps puisque le gouvernement a été renversé le lendemain du jour où il était nommé ! » glisse malicieusement mon père.






« S’il vous plait, Monsieur, pour Los Angeles, c’est par où ? » me demande d’une voix forte le passager d’une voiture arrêtée à un feu rouge, avenue de l’École d’agriculture à Montpellier. Interloqué quelques secondes, je perçois la plaisanterie et je lui lance en accompagnant ma réponse d’un geste de main levée : « Là-haut vers le ciel ! ». J’ai alors juste le temps de reconnaître Geoffroy Brureau, un ami musicien de bluegrass, éclatant de rire dans la voiture qui redémarre.







« Je viens de faire le constat de décès. C’est ce qu’on appelle une mort naturelle » me dit le docteur Meizonnet que je croise dans l’escalier de la maison de Vauvert alors que je me dirige vers la chambre de ma tante dont j’ai appris la mort quelques heures auparavant.







Pendant les semaines précédant la publication du numéro 11 de Temps critiques, les tensions sont si vives entre les deux cofondateurs de la revue qu’ils en viennent à s’adresser des noms d’oiseaux : « Staline ! » lance Jacques Wajnsztejn, « Mahomet ! » lui répond Jacques Guigou.







Rue de l’Ausselon, il côtoie la file des charrettes et leurs tombereaux lourdement chargés de vendange qui attendent leur passage à la cave coopérative. Les attelages étant le plus souvent formés de deux ou trois forts chevaux de trait, il s'apitoie sur le sort de cette mule seule à tirer un volumineux tombereau.






« Ici aussi les patrons des chalutiers n’arrêtent pas de demander des aides à l’État ! L’État, l’État... ils sont toujours plus des assistés ! Moi ici, avec mon père et mon frère, ce chantier naval, nous l’avons fait tout seuls, sans aucune aide. Je n’ai de compte à rendre à personne ! » s’emporte Tintin Spano au cours de notre rencontre au milieu des cales de carénage.






« Ah, je vois, votre fille Blanche prépare son Master dans une Red brick university comme nous le disons au Royaume uni » commente Diane Bainbridge lors de notre installation dans l’appartement qu’elle nous loue à Newcastle upon Tyne.






Aux vacances de Noël, ayant rejoint La Laune en vélo, Jacques Deleuze et moi parcourons les vignes proches du mas Fauché et du mas Floutier à la recherche des derniers grappillons. C’est sur les pieds de Grenache noirs que nous cueillons les botelhs les plus savoureux.








Jean Servier, son directeur de thèse, lui raconte en souriant de malice, le conseil qu’il a donné au Secrétaire général de la Faculté des Lettres et des sciences humaines de Montpellier qui se lamentait de voir la façade de l’entrée de l'université régulièrement recouverte de slogans politiques : « Faites donc placer un carrelage jusqu’à trois mètres de hauteur et le nettoyage sera plus facile et moins coûteux ».






À son arrivée à Grenoble, j’écoute Nicole me parler de son voyage en train. Au terme d’une conversation de plusieurs heures avec une religieuse libanaise, celle-ci lui a confié : « Vous vous pensez athée, mais vous êtes bien plus près de Dieu que de nombreux croyants ».







« Tu pacifieras ma face saturnienne ; cette phrase d’un de tes derniers poèmes m’a d’abord semblé énigmatique. Maintenant que je te connais un peu mieux, je trouve qu’elle correspond à ce que, parfois, tu laisses apparaître de ton être profond » me dit Jacqueline Lemoine au terme d’une journée de  formation continue à l’animation de laquelle je l’ai associée.






« Oh les belles jambes » s’exclame Alexandre Bru en entrant dans la salle où je me suis dévêtu puis allongé sur la table de massage pour cette première séance de kinésithérapie.






« Émile, ne te fais pas de trop gros muscles car si les miens avaient été plus gros, l’obus m’aurait emporté tout le bras », lit-il sur une carte postale envoyée à son père alors jeune enfant, par son grand-oncle en convalescence à l'hôpital militaire de Baume-les-Dames, au mois de septembre 1915.





À la fin du repas partagé avec Nicole au restaurant U Spuntinu à Piana, le village de ses grands-parents, la serveuse s’approche de nous. Elle nous annonce que l’élu régional Pierre Philippe Ceccaldi est au comptoir avec des amis et que venant d’apprendre notre présence, il souhaite nous parler. Au cours de la conversation après que je lui ai appris ne pas être d’origine corse, contrairement à ma femme, il me dit : « Pourtant, vous avez le type corse, Monsieur, le type Grand Corse. »






« Je tenais à venir à Collo. Il y a tout juste quarante ans j’y ai passé quelques jours merveilleux. J’étais alors en séjour chez mes cousins de Constantine ; ils m’ont amené jusqu’ici après une étape à Bône. Le centre ville et le port n’ont pas tellement changé » me dit ma mère enchantée de revoir le site.






Entrés avec Nicole dans l’église de Wivenhoe où retentissent des chorus d’orgue, nous conversons avec des paroissiennes qui nettoient et font reluire les objets en cuivre du culte. Elles nous parlent de l’histoire de la communauté et nous présentent les activités prévues pour les prochaines semaines. « Ambiance très Old England » observe Nicole.






« Je me suis parfois reproché de ne pas avoir osé aller rencontrer Picasso » me confie Raphaël Ségura alors que nous quittons son atelier de la rue Roucher où   nous avons conversé pendant plusieurs heures. Sensible à ma lecture de quelques strophes de mon dernier livre de poésie, il doit en choisir une pour créer une affiche où se conjuguent sa peinture et mes mots.






À la sortie du cours d’histoire, Claude Sauvaget m’apprend qu’il forme le projet de se marier avec Anne, une étudiante en littérature française que je connais un peu. Préoccupé par cet engagement, pour lui de longue durée, il m’explique : « Tu comprends, c’est dans les détails de la vie quotidienne, dans les conflits sur la manière de préparer la sauce de la salade que se joue l'avenir d’un couple ».






Au retour d’une rencontre où James Sacré a lu ses poèmes, sur son carnet de notes, il écrit : « Le style, cette réalisation toujours singulière qui conjugue, dans la durée, une matière et une forme ».






« Il m’est arrivé plusieurs fois de le voir faire son cours pieds nus puis aller sous un arbre du campus manger le  plat bio qu’il avait apporté avec lui » me raconte Yves Ladegaillerie à propos de son maître en mathématiques Alexandre Grothendieck.






Réuni à Villeurbanne, le Comité de la revue Temps critiques a diné sur la table de travail entre livres et feuillets manuscrits. « Nous arrivons à un âge où les hommes, à la fin du repas, ouvrent leur veste et sortent le ventre », me dit Charles Sfar en joignant le geste à la parole.








J’arrive avec du retard à l’assemblée générale de la Maison de la poésie. La réunion a déjà commencé. Dans le cercle serré des participants aucun siège n’est disponible. Jean Joubert se lève, prend une chaise, demande à deux personnes de créer un espace et m’invite à prendre place.





Il fouille le grenier situé sous le toit de la maison familiale. Enveloppé avec soin dans un grand carton à l’enseigne d’un tailleur de Nîmes, il trouve un frac. Dépliant la veste du costume, il sent un poids dans la poche : un coup-de-poing américain.





Au retour du marché bio des Arceaux, je raconte à Nicole ma conversation avec Jean Peyre, que j'appelle entre nous l’ermite urbain : « Il m’a parlé de son alimentation à base de nombreuses espèces végétales depuis longtemps rejetées par l’agriculture moderne. En ce moment, a-t-il poursuivi, plantains, chénopodes, arroches, atriplex et surtout rumex se sont avérés très bénéfiques pour mes articulations à condition de les avoir fait bouillir au moins dix minutes dans suffisamment d’eau non salée puis de verser le bouillon sans le remuer excepté le denier travers de doigt qui est à jeter ».





Lors d’un bref séjour à Paris pour recueillir des données nécessaires à la rédaction de sa thèse de doctorat, il se rend chez Jean Jousselin, un spécialiste des questions de jeunesse dont il connait les travaux et auprès duquel il a été recommandé. La porte d’entrée de l’immeuble repérée, il s’écarte de quelques pas pour relire les questions qu’il a préparé. Rasséréné, il sonne à plusieurs reprises : personne n’ouvre.






Publié par les éditions Anthropos, mon premier livre  est en cours de fabrication aux Impressions Populaires, 65 rue du Faubourg Saint-Denis à Paris. « Voilà votre livre » me dit, souriant, le chef d’atelier  devant un volume d’au moins deux mètres cubes de plaques métalliques soigneusement empilées dans un coin. « Depuis plus de vingt ans que j’imprime des livres savants, vous êtes le seul auteur à être venu ici » me confie l’imprimeur en me raccompagnant.







Il reçoit de Maître Cuillé, notaire à Générac, la copie de l’acte de vente, il y a plusieurs dizaines d’années, de la propriété familiale : Le mas Pierrefeu. Il est déçu de ne pas trouver dans le document ce qu’il y cherchait le plus : un historique du bien qui remonte au-delà de ses grands parents.







Tantine me raconte que lorsqu’elle rendait visite à Adèle Serre, une amie très proche pharmacienne à Vauvert, elle voyait le fils de celle-ci, Jean-Pierre, alors adolescent, assis devant un bureau en train d’écrire des pages et des pages toutes noircies de signes mathématiques.







Fatigué, Riccardo d’Este quitte la table de discussion autour de laquelle travaille le comité de la revue Temps critiques. Il s’allonge sur un divan à proximité, prend la main de sa compagne et semble s’assoupir. « Jacques Camatte » prononce-t-il d’une voix sonore peu de temps plus tard.







Dans des liasses d’archives familiales qu’il n’a pas encore étudiées, il découvre l’acte de partage des biens, des propriétés et des valeurs de son arrière-grand-père paternel entre ses quatre enfants. Souvent entendue dans son enfance, la légende familiale sur le patrimoine de cet aïeul, n’était pas exagérée, constate-t-il.







Dans l’atelier de reliure de ma tante, je serre l’étau en bois qui fixe le dos d’un livre pour l'arrondir puis l’enduire de colle. Après avoir découpé le papier du dos j’admire la manière dont Tantine ébarbe les bords puis termine l’opération en les lissant avec l’ongle du pouce.







« Prise de date pour le drame » lui écrit Robert Sabatier en réponse à l’envoi de son dernier livre de poésie.







À la veille de Pâques, devant l’étal de la boucherie du super marché, j’observe les pièces d’agneau. « Qu’est-ce que je vous sers, Monsieur ? » me demande le garçon. « Un bon morceau d’agneau pascal » lui dis-je. « Ah, je n’en ai pas. J’ai que de l’agneau de Sisteron » me répond le boucher sans le moindre sourire.







Muriel m’observe en train d’étendre la lessive. « Mais, est-ce possible ? Je rêve ! Tu choisis la couleur de la pince à linge pour l’assortir à la couleur de chaque pièce que tu étends ! » me lance-t-elle amusée.







Dénié par le bleu absolu de la mer/le bleu d’aujourd’hui/étale son aplat/Ligne devenue lame/l’horizon affile/les formes trop pesantes/des chalutiers qui entrent. « J’ai choisi ce poème extrait de D’emblée, ton recueil que tu m’as offert et j’ai peint ceci pour la maquette de notre affiche » me dit Raphaël Ségura en me montrant le tableau, aux bleus intenses et profonds, sur lequel il apposera mon texte.







« Alors qu’il ne connait pas l’occitan, Jacques a prononcé pin forcat, avec l’accent, lorsque nous sommes passés devant le panneau du mas » dit Émile Abric à mes parents à notre retour d’une promenade en Camargue où nous étions cinq enfants entassés à l’arrière de sa Peugeot 403.







« Enfin, monsieur, un pantalon avec quatre pinces, ça fait zouave ! Bien sûr vous êtes grand et cela se voit moins ; mais croyez-moi, depuis plus de quarante que je suis pantalonnière, j’ai de l’expérience » me dit avec fermeté cette couturière à qui j’exprimais ma déception de ne pas trouver un tel article dans son atelier-boutique.







« Ta carte m’est parvenue alors que nous discutions des possibilités de marquer d’une manière ou d’une autre ton départ et ta promotion à Montpellier. Tu réponds donc à nos questions en disant que tu n’étais pas amateur de cérémonies. Permets-moi malgré tout de te dire que j’ai été heureux de voir tes efforts pour parvenir à franchir l’obstacle du professorat couronnés de succès » m’écrit Jean Berbaum le jour où je choisis les documents à emporter parmi ceux stockés pendant vingt ans d’activités à l’université des sciences sociales de Grenoble.







« Moi je vais te dire ce qui s'est passé au Grau du Roi. J'imagine que, sur quelque rocher contemplant la mer, face à cette intensité bleue, tu t'exerçais à la lecture d'un de tes poèmes. Une sirène des alentours séduite par tes mots s’est crue à Copenhague et a entrepris de se hisser sur un rocher voisin ; c'est alors que Neptune, jaloux comme Iago, a mis toute son énergie à te déséquilibrer, et comme il est difficile de résister aux dieux tu as été déséquilibré. Heureux dénouement : ce n'est que le portable qu'engloutissent les flots. Ce que l'histoire ne dit pas c'est si la sirène a récupéré le portable et l'a caché dans sa grotte préférée pour quelque vénération solitaire ! » m’écrit Raphaël Ségura en réponse à mon message dans lequel je lui décrivais les circonstances de la chute de mon téléphone dans la mer.







Il s’arrête devant une villa de la rue Louis Roumieux et contemple la fenêtre du premier étage, celle de sa chambre d’étudiant. Presque rien n’a changé cinquante années après. Seul le micocoulier au pied duquel il garait son scooter, signe le passage du temps.







« Tu as vu ce parement épais au bas de la façade de la maison ? C’est un renforcement utile qui consolide le bâtiment. On le trouve surtout dans les grandes demeures anciennes de Vauvert » me fait observer ma mère.







Il trouve Critique des systèmes de formation, son premier livre, édité il y a près de cinquante ans, proposé à la vente sur un site en ligne, avec le commentaire du vendeur ainsi formulé : « Très bon état général. Un classique. Intérieur comme neuf mais avec quelques annotations. Plats superbes mais celui de dessus se désolidarise en haut sur un centimètre. Dos écaillé avec une plissure tout du long. Tranches étonnamment propres ».







Bardine Chikhaoui et Françoise, sa femme, viennent manger chez nous. Au cours du repas, il me raconte que, récemment, un commissaire des Renseignements généraux l’a abordé dans la rue. Au cours de leur conversation, celui-ci lui a dit : « Derrière ses pseudos, nous avons repéré l’auteur des textes affichés ces derniers temps sur les murs du centre ville ; d’ailleurs vous connaissez Jacques Guigou, n’est-ce pas ? Ses propos sont offensifs mais toujours bien écrits ».







À la fin d’une rencontre d’hommage au poète Jean Joubert, récemment disparu, une lecture est faite d’un de ses poèmes qui déplore l’anéantissement de la plage des Aresquiers par les tempêtes d’automne. À Marc Wetzel, assis à mon côté, je glisse : « Au contraire, il faut s’en réjouir ; laissons à la mer son mouvement naturel ; voilà du bon ménage contre la domination du béton ».






Après avoir évidé de sa moelle un morceau de sureau, il confectionne avec du bois dur une sorte de piston et l’ajuste au canon du sureau :  l’esclafidor est prêt. Une micocoule écrasée à chaque extrémité de l’engin permet de lancer le projectile végétal à quelques mètres. La bataille fait rage, alors, entre les écoliers.







Le phonographe une fois branché sur le poste de radio à lampes, il place sur la platine son disque de gospel préféré. Lorsque In the Upper Rom chanté par Mahalia Jackson commence, il augmente le son.







Le glas sonne à la sortie de l’église de Pollestres où vient d’être célébrée la bénédiction des obsèques de Josette Versini. Dans le cortège qui s’ébranle vers le cimetière, Monsieur Aliès, assistant du prêtre et ami de la famille, se joint à nous. « Vous ne tirez plus les cloches aujourd’hui » lui dis-je. « Non, les cloches sont toujours là, mais bien sûr, il y a des boutons ; au moins six et il ne s’agit pas de se tromper entre les sonneries des mariages, de la messe, des vêpres, des enterrements, etc.» me répond-il.







Le thanatopracteur qui intervient sur le corps de mon père me demande une grande bassine. Peu de temps plus tard, je le vois vider le récipient dans l’évier qui se remplit de sang.







Sorti un instant sur la pelouse du pavillon « américain » dans le parc de Brabois où nous habitons, je vois passer Hélène Le Bihan, une collègue de bureau, au volant de sa nouvelle voiture : une Triumph Spitfire. Elle se gare devant le pavillon qu’elle occupe, plus loin, dans la même allée. C’est avec difficultés et après avoir bataillé un long moment qu’elle parvient à refermer la capote du véhicule.







« Tout s’est bien passé ? me demande le maître d’hôtel du Bistrot Trifontaines — Oui, mais voyez-vous, ce que j'ai apprécié autant que le plat du jour, c’est le mouvement du service : une véritable chorégraphie... sur un rythme de tango » lui dis-je en payant ma note. « Ah, monsieur est poète » me répond-il enjoué.







La seconde journée du week-end de bio-énergie commence. L’analyste demande aux hommes du groupe de courir rapidement un quart d’heure autour de la salle. En passant devant elle, je l’entend dire à son collègue : « Avec Jacques, ça va être difficile...»







Sa conférence à l’université d’été de Lacanau-Océan une fois donnée, il rejoint rapidement le formateur qui était venu le chercher à l’aéroport de Bordeaux le matin et qui doit maintenant l’y reconduire. Malgré tout, il s’éclipse un instant pour aller faire quelques pas dans l’océan.







Mes parents viennent d’arriver à la Cardonille. Peu de temps après, j’accompagne mon père à l’arrière de la maison, dans un vaste hangar utilisé jadis comme écurie pour les moutons. Des fissures assez larges parcourent l’épais mur du fond. « Celle-là s’est agrandie d’au moins deux centimètres » me dit mon père en examinant le morceau de bois qu’il avait placé dans la fissure l’année précédente.







Une arthrose cervicale sévère et avancée m’a conduit chez le kinésithérapeute. « Arrêtez de lui frapper le cou !» lance plaisamment Téa, ma kiné, lorsque je lui présente mon épouse Nicole, elle aussi patiente du même cabinet.






La réfection de la façade de la maison de Vauvert est terminée. Ma mère examine le résultat avec Monsieur Valette, le directeur de l'entreprise de maçonnerie. Elle lui demande si les joints entre les pierres apparentes sont bien étanches puisqu’il n’y a plus de crépi. Piqué à vif, Valette demande à son ouvrier de remplir un grand seau d’eau et de le jeter violemment sur le bas de la façade.






«Vous avez ciblé votre prescription d’antibiotiques ; en médecine générale, nous ne pouvons pas le faire, nous utilisons plutôt des antibiotiques à large spectre », dit à mon père à l’interne qui soigne ma mère hospitalisée au CHU de Nîmes.






« Constantin Oeconomo est très réticent pour participer à notre équipe de recherche sur les conversions industrielles ; ce qui l’intéresse d’abord et avant tout, c’est la polémologie » remarque Marcel Lesne lors de notre réunion d’équipe du lundi matin.






La veille du 14 juillet j’accompagne Tantine qui va chercher le drapeau tricolore rangé le long de l’escalier de bois conduisant au grenier. Enroulé dans un grand drap, sa longue et lourde hampe se termine par une flèche de métal doré. Fixé avec difficulté sur le balcon du premier étage, l’emblème national se déploie jusqu’à la hauteur de la porte d’entrée.





« Demain soir, le Roy Hart Théâtre donne un récital de chant et de voix parlées à Malérargues sur la commune de Loiras, non loin d’ici. L’année dernière, ils ont quitté Londres et se sont installés dans le domaine et le château. Nous pourrions aller les écouter », me dit ma mère au début de notre séjour d’été à La Cardonille.






Accompagné de sa tante, il vient d’acheter son cahier d’instruction religieuse : un grand format au beau papier, à la couverture cartonnée et au dos gravé d’or. Sur la première page il recopie méticuleusement le modèle joint au cahier. Dans le mot instruction son erreur de calligraphie lui semble irréparable. Avec doigté, sa tante gratte l’encre avec une fine lame, lisse la feuille avec l’ongle du pouce et corrige la lettre incorrecte.






« Vendredi, c’est la Royale de la manade Lafont qui est est prévue pour la grande course de la fête de Vauvert. Jean Lafont a accepté mon invitation pour partager avec nous le repas de midi. Avec l’aide de Janine, je vais préparer une Gardiane. Il me reste quelques morceaux de peau d’orange séchée ; il ne faut pas oublier de les ajouter en milieu de cuisson », me confie ma mère avec enthousiasme.






Sur une extrémité du pont de Sylvéréal, il attend son amour. Muni d’un tournevis, il grave sur le montant du tablier du pont une courte phrase de bon augure pour la rencontre désirée.






Au cours d’un repas frugal partagé avec Ivan Illich et quelques collègues sur la terrasse du Centre international de Documentation à Cuernavaca où se déroule un colloque sur l’éducation permanente, celui-ci nous parle de l’école de langue qu’il a créée quelques années auparavant. « Notre unité de compte c’est la correction d’une erreur. Nous offrons deux formules d’apprentissage : l’une comportant mille corrections et l’autre cinq mille » nous annonce-t-il.






Bien que marchant difficilement, Françoise d’Eaubonne est venue à Lyon pour rencontrer les rédacteurs de la revue Temps critiques. La discussion de l’article qu’elle propose pour le prochain numéro se poursuit jusque tard dans la nuit.







Nicole vient de raccompagner le praticien de SOS Médecin qui m’a examiné. « C’est un érésipèle. Tu vois, il a confirmé le diagnostic qu’avait déjà fait ton père au téléphone après je lui ai décrit tes symptômes qui pourtant, il y a quelques heures, n’étaient pas tous apparus » me confie-t-elle.







« Et maintenant, je vais vous assommer. C’est la manière la plus directe et la plus simple pour vous décrire le prochain examen », m’explique mon neurologue, le docteur Garrigues, en plaçant sur ma tête un dispositif magnétique produisant le choc cérébral qui doit mesurer les réactions de ma moelle épinière.







Installée sur la grande table de la salle à manger, ma mère vérifie les comptes des actes médicaux que mon père a effectué auprès de patients bénéficiant de l’Assistance médicale gratuite. Ce soir-là, devant des colonnes de chiffres disposées sur de grands feuillets, elle s’impatiente envers une innovation supposée lui faire gagner du temps : une calculatrice mécanique sur laquelle il faut saisir chaque chiffre par unités, par dizaines et par centaines puis tourner une manivelle pour l’ajouter à la somme.







Depuis peu opéré d’une cataracte à l’œil droit et en attente d’une opération de l’œil gauche, je ne parviens pas à percevoir la couleur exacte de mon pull over. Je m’adresse à Nicole  : « Dis-moi quelle est la couleur de mon pull, je le vois bleu marine d’un oeil et noir de l’autre ».






Gaston Marty à écrit une recension d’un de mes livres de poésie. Il s’étonne de trouver dans une strophe la vision « saisissante d’un mulet mort sur la plage ». À la manière dont il exprime son émoi, je comprends qu’il a imaginé la carcasse d’un équidé là où le jour où j’ai composé ce poème j’ai vu un poisson mort nommé mulet.






Sur son harmonica Hohner Marine Band en C, il cherche avec opiniâtreté à mettre au point une version blues de la ballade The water is wide.







Mon père évoque quelques souvenirs de sa vie d’étudiant en médecine à Montpellier. Il raconte qu’il allait parfois réviser ses cours sur les bancs de la place de la Canourgue. « C’est sur cette place où, dans votre livre sur votre Grand père, vous situez la pension de famille où Émile résidait et où il a séduit la fille du propriétaire, lui demande Nicole. « Oui, mais c’est en grande partie imaginaire, bien que je possède le manuscrit d’un poème d’amour d’Émile daté de cette époque mais sans mention de la destinataire » répond-il paisiblement.







Alegria a pesar de todo! écrit-il à son ancien étudiant Lionel Rouff — dit Morenito de Nîmes — qui vient d’être sévèrement blessé lors de son alternative dans les arènes des Saintes-Maries-de-la mer.







À la cave coopérative de Vauvert, ils sont surmenés et exténués ces ouvriers qui déchargent à la fourche les lourds tombereaux chargés de la vendange du jour. Je vois l’un d’eux bondir, pieds nus, sur le haut monticule de raisins et commencer sa tâche avec ardeur. Soudain, un violent cri de douleur : l’homme appelle à l’aide, enjambe avec peine le tombereau tenant sa jambe ensanglantée : il vient de se transpercer le pied d’un coup de fourche.







Monsieur Brassart, le proviseur du lycée de Nîmes visite notre classe de Cinquième. Faisant défiler les livrets scolaires classés en pile devant lui, il en choisit certains et demande alors à l’élève de se lever. Je fais partie des choisis. Le proviseur prend mon livret et le présente à la classe : « Votre nom ainsi écrit est difficile à lire. Modifier votre écriture », me dit-il sentencieux.







Nicole raconte à Valérie la recette qu’elle a suivie pour cuisiner une gardiane le week end dernier. « J’ai laissé mariner la viande toute une nuit mais je me demande si deux heures et demi de cuisson ont suffit. Certains morceaux ne s'effilochaient pas comme cela est recommandé. Combien de temps la laissez-vous cuire ? — Six ou sept heures » précise Valérie sûre de son fait.







Monté sur un escabeau, à l’aide d’un ciseau à bois, il grave sur la poutre maîtresse du toit de cette maison de campagne où il écrit, l’été : nulla dies sine linea.







Arrivé en avance dans le car pour Nîmes, il prend place sur les sièges avant. C’est un de ses premiers trajets non accompagné. Le chauffeur parle avec un autre voyageur : « Oh, ce matin j’ai rencontré Albert Tauleigne ; il m’en a raconté une bien bonne. Depuis la mort de sa mère son père vit chez eux et il m’a dit qu’il l’avait vu dans sa chambre se branler ; oh, tu te rends compte, bander à quatre-vingt-neuf ans, ça laisse de l’espoir ! »







De passage à Saint-Pierre, dans le Jura, il cherche une pipe en écume de mer pour compléter sa collection. Un maître pipier lui propose un modèle en bruyère dont le foyer est doublé en écume de mer.







Dès la fin de ma lecture de poésie au Gazette café de Montpellier, un homme s’approche et me dit : « Jacques Guigou, j’ai lu la plupart de vos écrits, nous nous sommes jadis rencontrés et j’ai même fait appel à vos conseils stratégiques, vous souvenez-vous de moi ? — Oui, bien sûr, je vous reconnais mais pour l’instant je suis incapable de retrouver votre nom. Donnez-moi quelques indices » lui dis-je interloqué. Il prononce alors deux noms : Grenoble...CNRS... mais, amusé de ma perplexité, il refuse d’en dire plus. Au terme d’un intense effort de mémoire, un nom jaillit : Louis Bernasson.







« Roger Roche est né en 1904. Il est une histoire que me racontait mon grand-père aux alentours de 1950. Il se serait fait cambrioler ; les cambrioleurs l'ont attaché sur une chaise et pour l'empêcher de crier ils lui auraient mis un paquet de gauloises bleues dans la bouche et depuis ce temps-là il ne pouvait plus voir du bleu sur lui. Il était célibataire et devait avoir une trentaine d'années à ce moment- là. Je le trouvais bizarre, peut-être homo mais à cette époque, je n'avais pas ces idées-là » m’écrit mon cousin Jean-Pierre Fauché, féru de généalogie, à qui j’ai demandé des informations sur ce viticulteur vauverdois dont la rumeur familiale disait que notre tante lui avait refusé sa main.






Il trouve dans ses archives la lettre de son grand-père paternel à ses deux fils dans laquelle celui-ci leur explique qu’il fait de leur sœur Jane la seule héritière de la maison familiale car tout deux, jeunes hommes, sont mieux armés qu’elle pour affronter les aléas de la vie.








La troisième rencontre d’analyse institutionnelle de Montsouris touche à sa fin. Les tensions entre les  leaders des différentes tendances politiques, déjà fortes dès la seconde journée, se sont exacerbées. René Lourau, excédé par les accès autoritaires de Georges Lapassade, l’invective : « Doriot ! Mussolini !  — Décidément, tu aimes les italiens » lui rétorque ce dernier.







La cérémonie solennelle de la remise des diplômes se déroule dans le King’s hall de l’université de Newcastle. Solennels, vêtus de leur vaste robe noire, rangés en file indienne, les étudiants attendent leur tour. À l'appel de son nom, le lauréat s'approche du professeur responsable de la spécialité qui le revêt de son écharpe. Il s’approche ensuite du doyen et lui serre la main. Mêlé aux applaudissements qui saluent le passage de Blanche, on perçoit bien le sifflement laudatif de son père.






Ma mère raconte : « En rentrant de la répétition de chant, je suis passé chez mon oncle Élie Chabert. Je l’ai trouvé dans sa cour, perché en haut d’une longue échelle en train de tailler le lierre qui envahit le toit de la maison. Je lui ai demandé s’il   n’avait pas des vertiges, s’il se sentait stable dans cette position. Il m’a répondu qu’il ne craignait rien et qu’il utilise cette échelle assez fréquemment. Vous vous rendez compte, il a bientôt quatre-vingt-dix ans et il s’active comme s’il en avait cinquante ».








« Je viens d'apprendre qu'Henri Lefebvre a partagé un repas avec Georges Marchais. La rencontre a sûrement été organisée par Catherine Régulier. Elle est finalement parvenue à ce qu'elle cherchait depuis un certain temps : ramener Lefebvre dans le giron du Parti, mais c'est un cadavre qu'elle y ramène ! » me dit Serge Jonas après m'avoir accueilli dans son domaine de Méjannes-lès-Alès.







« J'ai commencé à lire vos derniers livres. Ah, Monsieur Guigou, tous ces mots ! Tous ces mots ! Mais comment faites-vous ? D'où vous viennent-ils ? » m'interroge Téa Piccinino en commençant ma séance de kinésithérapie.






 Le gros poulet à été saigné puis plumé. Sur la table de la cuisine ma mère le prépare pour la cuisson. Attirés et inquiets, les enfants observent les opérations. Soudain, elle saisit la patte qu'elle vient de couper et tire le tendon qui apparaît à l'extrémité de l'articulation en faisant s'ouvrir et se fermer les quatre doigts de la bête.






Depuis plusieurs mois, bruits et remuements se faisaient entendre dans la soupente de leur maison des Cévennes. Monté sur le toit il découvre, couché entre les tuiles et les poutres un loir de belle taille.






« Si tu m’avais dit, à moi, ancienne collaboratrice qui ai participé à ta rencontre avec l’IBM à boule, que les Autorités t’avaient confisqué ta machine, j’aurais pu faire jouer le premier acte d’une révolution social-scripturale afin que te sois rendu ton corps-machine » lui écrit Hélène Goyet.






Glissé dans la couverture de la thèse de Muriel, je trouve le mot que je lui ai envoyé à la mort de son cheval : « Anne vient de m’apprendre la bien triste nouvelle de la mort d’Altaïr, ton cheval. J’imagine le choc que cela a dû être pour toi qui étais si proche de cet être animal. Il a accompagné généreusement un cycle de ta vie puis a rompu la longe d’empathie qui vous liait. C’était un bien brave cheval ».





Rencontré au marché des Arceaux, Richard Greeman m’invite à manger. Après le repas, voyant un piano Pleyel ouvert dans le salon, je lui demande de jouer une ou deux pièces. Il interprète une sonate de Scalartti que je salue par un « Oh ! Great ».






Tous les mois, le professeur Jean Servier réunit dans son bureau les quatre ou cinq étudiants dont il dirige la thèse de doctorat. Ce jour-là, mi-amusé mi-batailleur, il nous annonce que l’association des étudiants protestants l’a invité à une confrontation avec le théologien Georges Crespy. « C’est un moderniste, sur les questions de la tradition, je n’aurai pas de mal à le réfuter » ajoute-t-il.






« Cette lueur ; cette lueur de la chaleur est très intense aujourd’hui » lance ma mère qui entre dans la maison après avoir étendu le linge sans la cour, exposée au soleil de juillet.






Le fennec qui nous a été rapporté du Sud algérien par un épicier mozabite s’est tant bien que mal acclimaté à notre appartement nancéien. Imprudemment laissé attaché dans la pelouse devant la maison, il est soudain tué par un gros chien.






« Cette année, fêtons Noël chez nous à Angers, m’a dit Pierre. Si on le fait à Montpellier, Nicole et Jacques vont lire du Proust toute la soirée et servir de l’aïgo boulido » nous raconte Michèle au téléphone.






Stéphen Bertrand et moi sommes invités à une lecture de poésie dans les Jardins de la Fontaine à Nîmes. Quelques dames regrettent la brièveté de notre temps de parole. Nous allons prolonger le récital dans les ruines du Temple de Diane.






Ce 14 juillet, Nemo, le chien de Jacques Wajnsztejn est mort. Sur la terrasse, Jacques, en pleurs, téléphone à Isabelle la triste nouvelle. « Il aimait tellement son chien que ses cris de douleur ressemblent parfois à une lamentation de chien » fais-je remarquer à Nicole.






« Depuis plusieurs jours je déménage mon laboratoire de préhistoire à l’ancienne école primaire de la rue des capitaines où tu m’as dit avoir  été élève. Quel travail ! Je suis crevé ! » m’écrit Frédéric Bazile.





« Dissipe…Dissipe…quel délice ! ». Sur une carte postale, tracés de sa large écriture, je lis les mots de Gilles Grosrey encore enthousiasmé par le récital de poésie et de musique que Christian Zagaria et moi avons donné dans son théâtre de Ferney-Voltaire.






Au début de son premier cours de maîtrise de l’année, assise au premier rang, il reconnaît Mademoiselle Pétrequin la directrice de l’école de cadres infirmiers du CHU de Grenoble ; école où il intervient depuis plusieurs années.






Il profite d’un séjour à Paris pour acheter des papiers Arjomari. Dans la gamme des purs chiffons, il choisit des feuillets à grains fins, grains satin et grains nuage. « Vous faites de l’aquarelle ? » lui demande le vendeur. « Non, je trace seulement des traits dans l’espoir d’en faire un écrit » lui répond-il en souriant.






Pendant le repas, son père décrit la maladie d’un de ses patients en utilisant quelques termes médicaux. Pendant le reste de la journée, il répète mentalement les mots les plus techniques qui l’ont inquiété et fasciné à la fois.






Au début du cours de français, le Censeur du lycée est venu présenter le concours aux Bourses Zellidja. Plusieurs idées de voyage se mêlent déjà dans son esprit ; passées en revue, c’est sur un voyage en voilier dans les îles grecques que se fixe son utopie.






Je vis et travaille en Algérie depuis plus d’un an déjà. Ma mère, au téléphone, m’apprend que son cousin germain André Bazile et son fils Vincent, sont portés disparus dans la forte tempête qui souffle sur le Golfe du Lion. « Ils ramenaient au Grau-du-roi le nouveau voilier qu’André s’est fait construire à Barcelone. Tout contact a cessé avec eux depuis au moins trente six heures. Des amis nîmois d’André ont même téléphoné à Kader Firoud, actuellement Directeur des sports en Algérie, pour qu’il demande aux autorités maritimes d’envoyer un avion sur la zone au cas où le voilier aurait dérivé vers les côtes algériennes » lui précise-t-elle la voix chargé d’inquiétude.







À Paris, au Salon de la revue, Bodo Schulze a présenté les deux premiers numéros de notre revue Temps critiques. Quelques jours après il me commente, au téléphone, les réactions du public. « J’ai aussi longuement discuté avec une femme, remplie de vivacité, qui non seulement appréciait les thèmes abordés mais s’est aussi intéressée aux circonstances de la création de la revue et aux trois individus qui l’ont fondée. Elle m’a posé des questions sur tes positions politiques actuelles. Sans doute une ancienne maîtresse » poursuit-il amusé.







J’accompagne mon père qui va rencontrer le responsable de la station d’épuration des eaux usées de la ville de Vauvert. Située aux Iscles, nous empruntons la route du Pont des Tourradons. Avant d’arriver aux Piles Loins, mon père me montre la rangée de platanes qui borde le bas de la route. « Je les ai fait planter dès que j’ai été élu maire. Ils se développent bien » me fait-il remarquer.







Yacine, un étudiant que j’ai connu lors du mouvement de contestation du Contrat de Première Embauche (CPE), est convoqué devant le Conseil de discipline de l’université de Montpellier 3 pour perturbation de certains cours. À sa demande, j’ai accepté de témoigner en sa faveur. Le président me donne la parole. « Je ne suis ni avocat, ni syndicaliste. Je parle ici de l’intérieur de notre université en tant que professeur » dis-je en préambule à mon propos.






À Cassel, le délégué chargé de la recherche à l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) introduit la session de formation des animateurs. « Il s’agira pour vous de purger les derniers ressentiments qui subsistent encore entre jeunes français et jeunes allemands » conclue-t-il, péremptoire. Tous deux invités comme consultants, Françoise Du Boisberranger et moi échangeons un sourire ironique.







Je relie « Les poètes et l’univers » de l’astrophysicien et poète Jean-Pierre Luminet. Dans un paragraphe de l’introduction, l’auteur écrit qu’il a « toujours pris soin de séparer très fermement la création scientifique et la création poétique ». En marge, lors de ma première lecture, j’avais écrit : « moi aussi ».







Il va chercher le guéridon à trois pieds dans la grande chambre du haut de La Cardonille et l’installe devant la cheminée de la salle de séjour. Deux amis se joignent à lui. Chacun pose ses mains étendues à plat sur le meuble en contact les unes avec autres. Après un temps de concentration, le guéridon s’incline en tournant à plusieurs reprises. Il pose alors aux supposés esprits une question dont ni lui ni ses deux amis, ne connaissent la réponse : « Combien il y a-t-il de marches dans l’escalier de la maison ? » Le guéridon frappe alors dix-huit coups sur le sol. « C’est juste ! » crie une voix du haut de l’escalier.







Dans la poste de la Préfecture, à Montpellier, j’aperçois Max Rouquette. Je m’approche de lui, nos regards se croisent et avant toute parole de salut, je lance les premiers mots d’un de ses poèmes : « Long de la combe de l’Erau… » /  « lo vent davala » poursuivons-nous de concert.







« Douze mille trois cent quarante six. Non, douze mille trois cent soixante neuf. Tu as oublié de compter ceux de l’office à côté de la cuisine ». En vacances chez nous, Lucie et Nina se sont laissées prendre au jeu du comptage des livres de la maison.







Dans la grande chambre qui donne au Sud, j’observe ma mère qui balaie avec vivacité. Elle chante : « … et je balaie, et je balaie, y’a tant de choses à la balayer, sur cette terre, sur cette terre… »

 
 
 
 
 
 
 
« People with hat are good people » nous lance d’une voix sonore ce passant qui nous voit, Nicole et moi, arriver vers lui sur un trottoir de Stowell Street à Newcastle.
Les failles possibles de la souche d’olivier repérées, il place deux volumineux coins en fer dans la masse compacte du bois et commence à frapper. C’est du côté opposé aux coins que cède la souche.







Claudine Parédès, l’autre femme de ménage de mes parents, verse régulièrement trop de vinaigre dans la salade. Malgré plusieurs remarques, elle a du mal à contrôler son geste. Discrètement, avant que la salade ne soit tournée, je refais la sauce et replace le saladier sur la table de la salle à manger.







Deux professeurs font passer l’épreuve orale de linguistique pour sa licence de sociologie. Fébrile et décontenancé par les questions du second, il ne parvient qu’à bredouiller quelques mots.






Pieds nus sur la jetée, je saute de rochers en rochers sans m’entailler. C’est la fin de notre saison de deux mois à la mer et de la corne s’est formée sur la plante de mes pieds.







J’ouvre la porte : Muriel apparaît, le visage réjouit et rayonnante de bonheur. Elle me montre la coupe qu’elle vient de gagner dans le concours de jeux équestres organisé sur le campus de l’université de Grenoble.







En marche vers Covent Garden, nous traversons Tavistok Street. Je montre à Nicole la plaque et lui dis : « Dans cette rue, à l’époque, se trouvait le Tavistok Institute dont, au début de ma carrière, j’étudiais les publications sur le management et la sociologie des organisations. Je devais même y venir avec le responsable de mon équipe de travail mais le projet ne s’est finalement pas réalisé ».





Sur le bureau de mon père, visible dans le porte courrier, je lis sur une enveloppe manifestement posée là depuis longtemps : « À ouvrir dès mon décès ».



Attaqué par deux chiens méchants à l’entrée d’une ferme, je saute sur un muret pour échapper à leurs morsures. Le traumatisme de la sévère morsure d’un gros chien à ma cuisse, à l’âge de trois ans, est d’emblée ravivé.



Il fait le ménage de son appartement situé sous les toits d’un immeuble ancien de la rue des clercs à Grenoble. Alors qu’il balaie le palier, un courant d’air ferme la lourde porte d’entrée. N’ayant pas les clefs sur lui, il trouve une barre de fer dans les combles et après une heure de manœuvres parvient à forcer la serrure. Il s’emploie aussitôt à masquer les dégâts avec de la pâte à bois.







Dans un restaurant du front de mer, à Annaba, les coopérants et leurs familles ainsi que des collègues algériens sont réunis pour célébrer la fête de la Sainte Barbe. Arrivent alors trois serveurs chargés de trois énormes plateaux. Ils posent ostensiblement sur la table trois montagnes de cubes de viande pour une fondue bourguignonne gargantuesque.



©
Jacques Guigou
et les éditions de l'impliqué
Montpellier - ISBN 2-906623









SUR LA PAGE DE GAUCHE
A ÉTÉ LU ET COMMENTÉ PAR



Christiane GIRAULT,
lectrice à
l'Association pour l'autobiographie (APA)



Madame Christiane Girault                    Eaubonne, le 21 sept. 2014
11 rue des callais
95600 Eaubonne
APA - Groupe de lecture Sceaux


Cher Monsieur,
Lectrice à l’APA depuis une dizaine d’année, je découvre votre livre avec admiration et ... perplexité.
Comment rendre compte fidèlement de ce livre « pointilliste » ? Il restitue avec chaleur les années de l’enfance, avec les sottises, les goûts et les désirs, au milieu d’une famille joyeuse et protectrice. Ce père et cette mère sont admirables d’énergie et de bienveillance. L’adolescence et l’âge adulte sont liés, peut-être par les activités qui les caractérisent, mais surtout par l’esprit d’enfance qui les imprègne clandestinement : faire le mur, c’est se prouver que l’on saute encore par-dessus les convenances.
Il est certain que, faute de repères chronologiques, j’ai commis un grand nombre d’erreurs. Corrigez-moi, par pure pédagogie.
Par ailleurs, j’aimerais dire combien j’ai apprécié vos allusions à la Maison du Désert (ou plutôt au Musée). Nous connaissons la maison de Marie Durand, nous avons parcouru les chemins des dragonnades et nous avons revu, il y a peu de temps, le film de René Allio : Les Camisards.
Dans notre groupe de lecteurs, nous comptons quelques protestants, dont une personne, qui a vécu la guerre à Castres et qui nous a chanté cette semaine, grâce à vous, le Psaume des batailles.
Pour en revenir au compte rendu que je vous fais parvenir, il est un peu bref. Nous devons, en effet, être concis. Notre revue Le Garde-mémoire doit accueillir de nombreux « échos » dans l’année. Soyez indulgent si j’ai oublié de noter quelques éléments importants pour vous (votre femme, vos fille...) car l’ensemble était difficile à transcrire.
Amicalement et apaïstement
Christiane Girault


Réponse de Jacques Guigou


Jacques Guigou  Montpellier, le 25 septembre 2014


Chère Madame,
J’ai lu avec un vif intérêt, mêlé de surprise amusée, la recension que vous avez faite de mon livre Sur la page de gauche. Vous le qualifiez, avec justesse, de « pointilliste », adoptant une mise en perspective « éclatée ». J’accepte bien volontiers cette appréciation. Elle rejoint d’ailleurs celle d’un ami de lycée, perdu de vue pendant plus de cinquante années et qui,  ayant découvert sur internet de larges extraits du livre, m’écris ses impressions avec des intonations proches des vôtres, notamment ceci : « Cette lecture de ton livre m’a conduit à me demander parfois si je ne me trouvais pas dans une situation d’illusion de rétrospection. Mais en fait non, ton travail tellement unique à mi-chemin entre impressionnisme — parfois même expressionnisme — et pointillisme, m’a totalement absorbé, tant il navigue sans arrêt entre le désir de revivre par très petites touches appliquées sur une toile imaginaire, des moments qui n’ont été importants ou révélateurs que dans le cadre de ta propre réalité du moment, et le compte rendu réaliste de certains états des lieux, de rencontres de gens, ou résultant de l’observation de certains de tes proches ».
L’expression « une parole vivante et sonore » que vous utilisez pour désigner le style de ces fragments me semble particulièrement appropriée.
Vous avez perçu avec empathie ces fragments de vie dont j’ai commencé l’écriture il y a plus de quatre ans maintenant, que j’ai fixé sous forme de livre au printemps dernier et qui continue...sans doute vers un volume II. Une écriture qui non seulement ne respecte pas la chronologie mais pas davantage les règles du récit ni celles du journal comme je l’indique sur la quatrième de couverture.
Compte tenu de ces partis pris, vous comprendrez que je ne vais pas « corriger vos erreurs », même par « pure pédagogie » comme vous me le demandez. Bien que professeur d’université émérite en sciences de l’éducation, je suis allergique à la pédagogie ! Faire cela reviendrait, en effet, à convertir le livre au genre autobiographique ; ce qu’il n’est pas. Votre lecture, malgré son intention louable à la fidélité et à l’exhaustivité, est nécessairement subjective, ce qui n’est pas une critique, bien au contraire. En tant que membre de l’APA vous devez vraisemblablement revendiquer un tel point de vue. S’il fallait trouver un angle privilégié par votre lecture je relèverais l’importance que vous avez accordée aux fragments qui se déroulent en milieu protestant. J’en ai, d’ailleurs, tout de suite fait la remarque à mon épouse après lui avoir lu votre compte rendu et avant d’avoir lu votre lettre ; votre lettre, qui, ensuite, me fait part de vos implications huguenotes.
Cet angle d’approche n’est certes pas absent du livre — j’ai vécu en milieu protestant durant toute mon enfance et mon adolescence — mais au regard des 662 fragments qui le constitue, on en relève guère plus d’une trentaine qui se situent en milieu protestant. Cette remarque n’est, bien sûr, ni un reproche, ni je ne sais quelle « leçon » de lecture mais un simple constat. Je ne suis pas un auteur qui se préoccupe exagérément de la manière dont il va être lu. Mes textes ne comportent pas de guides de lecture implicites, qu’il s’agissent de mes écrits de théorie politique, de poésie et maintenant ceux de fragments de vie.
Permettez-moi, chère Madame, de vous dire toute ma gratitude et de vous adresser mes salutations les meilleures.

Jacques Guigou
 
 
Recension de l'APA
du livre SUR LA PAGE DE GAUCHE
 
1941
Jacques Guigou
Sur la page de gauche
236 pages [APA 3449]

Docteur en sociologie, journaliste à ses heures, poète, écrivain et professeur la plupart du temps, Jacques Guigou a tenté d'échapper au piège du récit de vie traditionnel en rompant avec la chronologie et peut-être avec l'esprit de sérieux. Son texte nous présente en alternance des instants de bonheur, des fragments de souvenirs douloureux, quelque anecdote saugrenue plantée au milieu d'un rappel du passé familial, la perspective étant « éclatée ». Très peu de dates, ce qui donne à cette autobiographie originale le charme d'une parole vivante et sonore, mais un peu décalée.
Fils d'un médecin et d'une mère active, capable de chanter entièrement le Psaume des batailles, chant guerrier des Camisards, Jacques est né en 1941.Il a passé presque toute son enfance dans le Gard, non loin de Nîmes, à Vauvert. La maison familiale, « la Cardonille » est grande et belle. Elle accueille une parentèle nombreuse et gaie: tantes, cousins, frère et sœur, épouses et enfants. L'enfance de Jacques est celle d'un garnement qui adore les caramels, fait du vélo « à l'aveuglette » puis, entré aux Louveteaux, apprend à faire du feu sous la pluie. C'est un enfant heureux.
Adolescent, il pratique plusieurs sports, et s'intéresse aux « negro-spirituals ». C'est le temps des Routiers. Bénévole à la Cimade,(organisme protestant, solidaire des migrants), il doit partir en Algérie à titre de coopérant. Il est nommé à Annaba (anciennement Bône). Revenu, marié, il collabore à diverses revues, et obtient son doctorat en sociologie sociale, titre qui lui donne accès à des postes intéressants. Il enseigne l'économie à des adultes en formation continue, parfois immigrés. Il participe à des jurys de thèses, en particulier à l'université de Grenoble II. Rencontres de philosophes et d'écrivains célèbres comme Henri Claustre et René Lourau. En même temps, il publie deux recueils de poèmes, dont La mer presque, et quelques livres. Il est aisé de comprendre d'où lui vient cet intérêt pour l'écriture. La généalogie lui a fait découvrir un ancêtre, Gabriel-Just Guigou, qui, en 1893, a publié un ouvrage de Droit. Son propre père, Émile, a rédigé une monographie sur les Cévenols qui se sont opposés à la guerre d'Algérie. On écrit, dans cette famille ! Le narrateur suit la tradition huguenote. Il ne méprise pas pour autant la langue « parlée » dans les environs de Nîmes, comme le faisait Montaigne en Guyenne. Relevons : azerole (fruit), banc de muges (poissons), espeiller (écorcher une anguille). Le langage universitaire n'a pas gâté la parole savoureuse des ancêtres. La « page de gauche » serait-elle une métaphore pour l'escapade ?
Le livre se clôt brutalement sur l'image de sa mère chantant dans le grand temple de Vauvert. La mort n'atteint pas ceux que l'on a aimés. Le livre leur survit.


Christiane Girault
septembre 2014
 
 



Alain Maes


Extraits de la correspondance
entre Alain Maes et Jacques Guigou
à propos de
SUR LA PAGE DE GAUCHE


Chicago, le 14 mars 2013

Cher Jacques,
Je viens de terminer la lecture, totalement jubilatoire, de Sur la Page de Gauche trouvée via Internet sur le site des éditions de L’Harmattan, qui au passage m’a permis de découvrir le fantastique et très créatif itinéraire qui a été le tien depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois à Nîmes  au début de l’été 1960, et cela m’a donné l’envie de te dire à quel point ces éclairs de vie m’ont à la fois touché et amusé.
Nous étions dans la même classe de philosophie de notre cher Jean Svagelski, et qu’à l’époque nous avions comme condisciple François Godebski devenu plus tard un sculpteur assez renommé je crois. J’ai vainement cherché sur l’Internet une photo de notre classe de philosophie 1959-1960. Si jamais tu en avais une … et qu’elle soit scanable, je te serais très reconnaissant de me l’envoyer par e-mail.
J’ai souri en lisant le passage où tu fais allusion à ce fameux déjeuner de fin d’année route de Sauve, où malheureusement un de nos condisciples, qui avait un peu trop forcé sur le cognac, a trouvé amusant d’appliquer l’extrémité incandescente de son cigare sur ma joue… Une autre cicatrice que je garde encore.
J’ai également souri lorsque tu décris la scène où Christian Giudicelli, qui lui à l’époque était en première, s’est moqué de ta "démarche martiale". Il se trouve que j’ai retrouvé le même C.G. quelques années plus tard lorsque je travaillais à France Culture à la Maison de la radio (67-70). Il est même venu boire un pot après mon mariage à la mairie du 6e dans notre minuscule appart. rue de Seine. Il faut dire que lorsque je faisais une licence de philo (que je n’ai en fait jamais terminée) à Aix (3 ans) puis à la Sorbonne où j’ai suivi les cours fascinants de l’un de nos plus illustres philosophes protestants, Paul Ricœur, j’ai rencontré en 1961 une jeune américaine qui étudiait la littérature française. Elle est toujours ma femme aujourd’hui. Nous habitons Chicago depuis 1970 quand nous sommes venus à l’aventure nous changer d’air avec notre premier fils âgé de 6 mois.
Ton histoire de l’inscription « Magali Saint-Martin veut Jacques Guigou » sur un mur d’une maison de Vauvert m’a tout particulièrement attendri. J’ai en effet essayé de l’appeler chez elle à la Grande Motte il y a quelques jours, après avoir vainement cherché une adresse et un numéro de tél. pour l’une ou l’autre des filles Saint Martin, me demandant ce qu’elles avaient pu devenir.  J’ai revu mon parrain à Camprieu vers la fin des années 90.
J’ai également bien aimé l’épisode où tu décris le besoin pressant de ta mère de recevoir un peu de puissance pneumatique dans l’orgue dont elle jouait pendant que tu devais rêver dans la cabine technique. Mon père a été pasteur à Saint-Hippolyte-du-Fort de 1937 à 1947. Et à l’époque il fallait que la concierge du temple, Julie, pompe manuellement et inlassablement de l’air dans la tuyauterie. Et un jour, je pense que c’était lors d’un culte Pâques en 46 ou 47, je me souviens l’avoir vue s’arrêter quelques secondes pour se moucher… avec l’effet de ralentissement logique de la puissance sonore qui s’ensuivit.
Mais il y a tellement d’autres mentions de lieux, de personnages, de choses à manger, à fumer ou à boire dans ton récit qui ont ravivé bien des souvenirs : les petits pains aux raisins en forme d’escargot, le rosé de la cave coopérative de Galician, l’Amsterdamer acheté à Genève (ma mère était genevoise et mon père a terminé son ministère pastoral à Annemasse puis à Genève) car je faisais le même achat de tabac quand j’allais à Genève.
Comme toi j’ai acheté mon premier briquet à gaz chez le buraliste du boulevard Victor Hugo en 1960 après le bac.
Comme toi je n’ai pas cessé d’être angoissé lors de mon premier vol en Caravelle sur Genève-Paris.
Comme toi j’ai failli me planter un jour dans les lacets de la route du col du Minier.
Comme toi j’étais très peu partant pour la totémisation lors de mon bref épisode d’éclaireur et j’ai quitté le scoutisme peu après.
Comme toi j’ai écouté Only You sur mon électrophone Teppaz.
J’ai également des souvenirs précis des sarments dans le hangar du presbytère de Vauvert, du pasteur Dominicé, du Bon Lait où j’ai un jour fait tomber un bidon entier, des arrêts de la micheline entre Nîmes et Vauvert, de Philippe Lamour qui avait une fille hyper séduisante à Aix.
Bref merci de m’avoir procuré ces bien agréables moments de réminiscence. En revanche je suis jaloux de ce que tu as eu la chance de voir toréer Dominguin, car je n’ai jamais eu que le plaisir d’admirer les fameuses naturelles de son beau-frère Ordonez. Mais un matin, quand je buvais mon café aux Deux Garçons à Aix, sont venus s’asseoir juste à côté de moi, Dominguin, Lucia Bose et Picasso.
Enseignes-tu encore à la Fac à Montpellier ? J’ai eu comme client la Technopole de Montpellier, il y a quelques années lorsque j’avais un petit cabinet-conseil d’assistance à des entreprises et des organisations françaises désirant trouver des partenaires ou s’implanter aux États-Unis. Je l’ai fermé, victime de la crise économique, en 2007.
J’espère avoir un jour l’occasion de te revoir.
Bien amicalement,
Alain Maes


Montpellier, le 16 mars 2013 
Alain, bonjour,
Quelle bonne surprise que ta lettre ! Bien sûr, malgré ces 53 années, je me souviens de toi, de ton sourire, de ta loquacité (moi qui était plutôt taiseux à l’époque) et d’une certaine décontraction. Cela me plait bien que Sur la page de gauche te touche et engendre chez toi souvenirs, pensées de jeunesse et autres situations plus ou moins impliquées. J’ai reçu d’autres témoignages analogues. Je vais le sortir en livre-papier chez L’Harmattan avant l’été.
Notre année de philo fut vraiment merveilleuse : quelle ouverture sur le monde, quelles découvertes, quels enjouements de tous ordres... J’ai conservé la photo de classe de cette année-là. Je l’ai scannée ; je la joins à ce message. Je l’ai aussi placée sur un site d’anciens lycéens, « Copains d’avant ». Trois portraits, dont le tien, sont actifs. J’ai identifié d’autres camarades, comme Bernard Fontaine, Henri Agot, Bastide, Joly, etc. mais je n’ai pas pu activer leurs portraits sur ce site à cette adresse : http://copainsdavant.com/photo/classe-de-philo-nimes-1959-60-4143676
Sans doute en reconnaitras-tu d’autres.
Résidant à Montpellier depuis 1991, date de ma nomination sur un poste de professeur, j’ai pris ma retraite il y a trois ans, mais je continue certaines de mes recherches et comme je suis émérite, il m’arrive de siéger dans certains jurys de thèse. Mais c’est surtout (et avant tout) l’écriture de poésie et de politique (praxis et poïesis !), comme tu as pu le voir sur mon site, qui me mobilise.
J’espère moi aussi qu’une occasion se présentera pour une rencontre à voix vives.
Meilleures amitiés
Jacques


Chicago, 16 mars 2014 23h11
Salut Jacques,
Je ne veux pas attendre pour te remercier de ta réponse sympathique et te dire à quel point la photo de classe m’a fait plaisir. Je cherchais une telle photo depuis des années.
Le problème c’est que cela va me prendre du temps pour me remémorer le nom de certains condisciples… Ma mémoire n’est plus ce qu’elle était.
Ce matin j’ai regardé certaines de tes vidéos où tu lis tes « strophes » en public.
Moi, en dehors d’un livre de mémoires qui se traine depuis trois ans et n’avance guère, je n’écris qu’un blog en anglais sur la cuisine, les vins et parfois les films français.
J’ai une  nostalgie profonde du sud de la France.
Amitiés,
Alain


Le 28 mars 2014 à 03:42, Alain Maes a écrit
Bonsoir Jacques (il est 21 heures à Chicago, et pour une fois il pleut, au lieu de la neige comme avant-hier mais il faisait quand même – 6 ce matin).
Juste quelques lignes pour te remercier de m’avoir envoyé Sur la Page de Gauche et Exhaussé de l’instant, reçus ce jour, non déchirés par la redoutable Poste US, ce qui est rare.
Je suis vraiment heureux de pouvoir te lire autrement que sur mon écran de laptop. J’ai déjà lu plus de 120 pages de Sur la Page… et une trentaine de ‘’poèmes``. En fait les deux sont à la fois complémentaires et très différents l’un de l’autre.
J’ai trouvé Sur la page de gauche assez ‘’expressionniste’’ dans un certain sens. Je veux dire par là que ces fragments du passé au présent ou du présent reflétant des instants précis du passé qui ont laissé des traces d’importance primordiale sont projetés sans tenir toujours compte de l’environnement totalement réaliste du moment où tu les a vécus. Parfois j’ai eu l’impression que tu avais volontairement un peu gommé l’impact émotionnel réel que certains ont dû avoir sur toi à l’époque.
Donnes-moi 48 heures ou un peu plus pour que je le finisse et que je le digère, et je t’enverrai, si cela ne te dérange pas, quelques commentaires personnels sur ma perception de ce travail très original mais pas toujours facile à assimiler. Je me demande encore après 120 pages si tu as écrit ce livre pour toi-même, plutôt que pour une hypothétique audience inconnue.
Comme je te l’avais dit dans mon long courriel de mars 2013, j’avais retrouvé après ma première lecture rapide sur ton site web de ce texte, tellement d’éléments qui nous étaient communs.
Mais cette lecture de la version imprimée m’a parfois donné l’impression, à travers certains détails, que je lisais un texte écrit par une variante de mon propre doppelganger… Je reviendrai là-dessus dans mes commentaires.
De toutes manières je suis très heureux de cet envoi et de toutes les images qu’ils renvoie.
Merci encore.
Amitiés,
Alain
P.S J’ai tout de même été un peu étonné que cette fascination de la mer et de ton ’’littoral’’ qui sont tellement physiquement présents dans ta poésie sont finalement assez marginalisés dans Sur la Page de Gauche.


From: Jacques Guigou 
Sent: Thursday, April 03, 2014 6:31 AM
To: Alain Maes
Subject: Re: Grand Merci et suite
Alain, bonjour,
Tes impressions de lecture et tes commentaires me touchent par leur justesse et leur subtilité.
Poésie et Fragments : il s'agit, en effet, de deux écritures différentes qui d'ailleurs ne cherchent pas à fusionner mais à conserver leur différence, leur singularité...
J'attends la suite de tes réactions avec un vif intérêt.
Bien à toi
Jacques


De : Alain Maes
Objet : RE: Grand Merci et suite
Date : 4 avril 2014   01:44:40 UTC+02:00

À  Jacques Guigou
Salut Jacques,
Ayant terminé ma lecture de Sur la page de gauche seulement mardi, ce n’est qu’aujourd’hui que je me hasarde à t’envoyer quelques commentaires supplémentaires en espérant que tu ne les trouveras pas trop présomptueux ou indiscrets. Je me dis parfois qu’un auteur quel qu’il soit, connu ou confidentiel, devrait pouvoir préserver son "intimité" et ne pas à avoir à subir des avis ou commentaires non sollicités. En fait j’ai beaucoup hésité avant de te communiquer mes ‘’sentiments’’, car il s’agit dans mon cas de réactions quasiment affectives provoquées par des images et des rappels de noms et de lieux anciens. Et il me paraissait au premier abord un peu incongru, voire ‘’inconvenant’’ de communiquer d’une manière aussi personnelle avec quelqu’un qu’on a vu pour la dernière fois en 1960, c’est-à-dire il y a plus d’un demi-siècle, lors de ce fameux déjeuner de fin d’année, route de Sauve avec Sva.
En effet j’ai eu souvent en lisant ces fragments de ta vie l’impression de regarder un essai cinématographique, un peu comme dans les « Plages d’Agnès » d’Agnès Varda, sur ma propre constante recherche de remembrance, comme on dit en anglais, d’instants parfois oubliés de mon passé, mais qui ont encore de nos jours peut-être un impact sur certains traits de comportement. Détail amusant, j’ai tellement aimé son film que je lui ai rendu visite il y a deux ans dans son studio-bureau de la rue Daguerre dans le 14e et nous avons bavardé pendant une heure. Elle m’ a d’ailleurs dédicacé son livre basé sur les images et le texte du film.
Cette lecture de ton livre m’a conduit à me demander parfois si je ne me trouvais pas dans une situation d’illusion de rétrospection. Mais en fait non, ton travail tellement unique à mi-chemin entre impressionnisme, parfois même expressionnisme, et pointillisme, m’a totalement absorbé, tant il navigue sans arrêt entre le désir de revivre par très petites touches appliquées sur une toile imaginaire des moments qui n’ont été importants ou révélateurs que dans le cadre de ta propre réalité du moment, et le compte rendu réaliste de certains états des lieux, de rencontres de gens, ou résultant de l’observation de certains de tes proches.
Mais ce qui me touche, et où je crois retrouver cette pudeur particulière aux Protestants, notamment chez ceux qui dans les Cévennes, par exemple que je connais bien, ont vécu les terribles années de 39-47, de ne jamais se livrer complètement et ouvertement, et surtout d’occulter volontairement certaines choses « privées » dans ce qu’ils racontent aux autres. Il y a quelques années je suis retourné à Saint- Hippolyte-du-Fort où j’ai vécu jusqu’en 1947, et qui était à un point charnière de la résistance dans les Cévennes. J’y ai retrouvé deux amies proches de mes parents qui bien sûr n’étaient plus tout jeunes mais dont la mémoire était encore vive. Comme je sais que mes parents ont fait ce qu’ils pouvaient, comme beaucoup de pasteurs de cette région, pendant la guerre pour aider parfois certains réseaux notamment à cacher des juifs ou des réfugiés, mais ils n’ont jamais voulu me dire ce qu’ils avaient fait, j’ai posé quelques questions à ces deux femmes. Elles m’ont confirmé le rôle positif que mes parents avaient joué, et cela m’a fait du bien de le savoir.
Je me suis souvent retrouvé dans cette manière que tu as de rarement faire un portrait subjectif ou affectif de membres de ta propre famille, notamment de ton père qui a été très actif je crois pendant la Résistance .
Tu replaces ces fragments dans des moments et des situations très parcellisées, et tu laisses le soin au lecteur de se poser la question : mais quel type de rapport réel pouvait avoir l’auteur avec ces personnes ? Le drame, et je veux dire même Ton drame, quand certaines occurrences pénibles comme la maladie ou la mort sont évoquées, est presque toujours occulté dans ton récit. Rares sont les passages où tu te livres en laissant clairement comprendre que tu en as souffert ou connu un moment de désespoir ou d’anxiété profonde. Idem pour des moments de pure joie ou d’excitation. Parfois j’avais l’impression de me retrouver dans L’étranger de Camus, auquel j’ai d’ailleurs souvent pensé en lisant certains de tes poèmes.
Mais en même temps, et c’est un des points fort du livre tu te gardes bien de jouer au petit jeu de l’auto-analyse, en dépit d’occasions nombreuses où tu aurais pu poser certaines questions sur le pourquoi de tes réactions, ou non-réactions, dans des situations possiblement conflictuelles.
Bref c’est pour cela que je me demandais dans mon dernier courriel si ce livre avait été écrit pour ou à toi-même ou si tu le destinais à un lecteur « normal » ( qu’il lise et qu’il se démerde pour comprendre…).
Personnellement cela ne m’a pas gêné, car j’ai eu tellement de vrai plaisir à partager certains de ces instants peuplés de gens que j’ai connus, dans des lieux que j’ai aimés, et de situations analogues à celles que j’ai pu vivre moi-même.
De plus ton parti-pris littéraire, d’écrire court et sans lyrisme, en laissant une grande place à l’imagination pour un lecteur qui voudrait terminer lui-même certaines phrases, m’a séduit, moi qui écrit trop long et veut toujours trop expliciter de peur de ne pas être bien compris.
Parfois je suis resté un peu sur ma faim, précisément parce que je ne suis pas un lecteur « normal » mais quelqu’un qui a vécu tellement des choses dont tu parles. J’aurais voulu que tu parles un peu plus de tes enfants, de Lucie, de tes mariages, de ce qui est ta vie maintenant que tu es retraité. Mais je comprends que tel n’était pas ton but. Ce type de descriptifs s’accommode mal d’un mode pointilliste et super sélectif.
En te lisant je pensais parfois aux romans écrits par un cousin de ma mère, Robert Pinget, hélas décédé en 97, car nous étions devenus assez proches lorsque nous habitions le même quartier à Paris, dont le style et les descriptions de personnages, de lieux, et de situations, sont assez proches des tiennes dans un certain sens.
Je me suis demandé si tu pourrais écrire un roman… et je suis pas sûr que ma réponse serait oui. Je ne me demanderais jamais si le Jean-Paul Sartre des années Situations, ou de L’enfance d’un Chef aurait pu écrire de la poésie… Et je pense que d’un point de vue littéraire, de ce que j’ai lu ou vu (vidéos de Sète), j’en conclus que le « toi le plus authentique » se révèle dans la poésie. Et probablement dans tes écrits socio-politiques et critiques qui, comme je te l’ai déjà dit, ne sont pas à ma portée ou m’intéressent moins.
J’ai d’ailleurs un peu décroché, ou tout au moins me suis senti moins concerné dans les passages qui concernent ta carrière universitaire, où j’ai peu de référents. Sauf que j’ai plusieurs amis universitaires enseignants et chercheurs en France et aux USA et que j’ai pas mal fréquenté ce milieu. Mais je t’ai déjà dit je crois que mes quatre années d’études universitaires, tout au moins les deux dernières ont été désastreuses au niveau des résultats.
Par contre j’ai eu une petite expérience intéressante de l’enseignement supérieur en France.
C’est d’ailleurs encore un point de concordance géographique avec toi; J’ai trois ans de suite enseigné un cours de 2 ou 3 jours seulement sur les aspects démographiques, socio-culturels, entre autres, de l’approche commerciale du marché américain à l’ICN de Nancy
Pour mentionner encore quelques points de référence ou de connaissances communes, que j’ai trouvées dans ton livre, je citerai :
Le pasteur René Château, né la même année que mon père avec lequel il était ami. Je l’ai rencontré plusieurs fois chez nous.
Le pasteur Laurent Olivès, parent de Michel avec lequel nous avions fait toi et moi ce petit camp de ski à l’Aigoual, que j’ai connu lorsqu’il était pasteur à Charleville, et mon père à Reims. Ce résistant emblématique des maquis de l’Aigoual m’impressionnait beaucoup.
Le pasteur André de Nîmes que j’ai connu en 1959-60 quand pour assurer un logis, ma nourriture, et un peu d’argent de poche, je faisais le « pion » à l’institution Samuel Vincent. Mais je préférais le pasteur Monastier qui d’ailleurs était le parrain de mon frère Luc (psychiatre et psychanalyste à Reims où nous avons vécu de 1947 à 1958).
Le boulevard Jean Jaurès à Nîmes où habitait ta tante. La tante et la grand-mère de mon meilleur ami, Jean-Paul Escande que je connais depuis 1947 à Reims, y habitaient toutes deux. J’y allais donc parfois. Depuis, je suis toujours resté en contact permanent avec lui, à Guéret où son père était préfet de la Creuse, à Avignon où j’étais maitre d’internat au lycée Mistral et où son père était préfet du Vaucluse, à Aix où nous avons été étudiants en même temps, puis à Paris depuis 63. Il est né comme moi à la Maison de santé de la rue de la Plateforme à Nîmes exactement un an avant moi. On se parle toutes les semaines.
Le Collège Cévenol : ma sœur Catherine y a fait une bonne partie de ses études secondaires.
Lanza Del Vasto venu à Reims faire une conférence assez vaseuse il était venu dîner à la maison et ma mère l’avait trouvé un peu fumiste et peu convaincant.
Joffre Dumazedier. J’avais à Aix un ami libanais, Gérard Khoury, qui y habite toujours, et qui est devenu au fil des années un historien, écrivain, romancier, et universitaire très connu dans tout ce qui se rapporte à l’histoire et l’évolution du monde arabe. Mais à l’époque il était totalement axé sur les utopies sociales et était un fervent disciple de J.D. 
Christian Giudicelli que je connaissais déjà bien en 59-60. Je ne comprends pas pourquoi il se moquait de ta démarche dans la mesure où à l’époque il était encore en Première alors que nous étions en philo.
Moi aussi d’ailleurs j’ai dû contraint et forcé par ma mère prendre des leçons de judo à Reims.
Kostas Axelos pendant un stage d’été fait en 1964 aux Éditions de Minuit, je l’ai rencontré deux ou trois fois et il m’a dédicacé un de ses livres que je n’ai jamais pu lire.
Quand je passais un mois chez mon correspondant allemand en 1957 ou 58, j’ai rencontré à une party chez lui une charmante jeune allemande blonde Inga qui venait de Borkum. Elle me plaisait bien.
À Saint-Hippolyte, à la fin de la guerre, ma mère me chantait aussi Une Nacelle en Silence… un des rares cantiques que j’aimais bien.
À Genève, aux alentours de 1943, ma grand tante en plein milieu du déjeuner dut m’emmener d’urgence chez le docteur Roque pour qu’il m’enlève avec des pinces une arrête de féra (poisson blanc du lac de Genève) qui s’était coincée dans ma gorge.
Je me rappelle que j’avais failli m’étouffer avec une grosse gorgée de vin qui m’avait brutalement envahi la bouche et que je n’avais pas crachée à temps en voulant imiter mon parrain qui avait ramené une grosse bonbonne de vin de la coopérative et l’amorçait avec un petit tuyau.
Mon père aussi vers la fin de sa vie était devenu presque aveugle à cause d’un glaucome et il se plaignait amèrement de ne plus voir grand-chose quand il descendait à l’épicerie et qu’il avait peur qu’on lui refile des fruits de mauvaise qualité.
Ma mère me reprochait souvent de retirer trop de feuilles des artichauts avant de les manger.
En 1947 ou 48 une parente, ou une paroissienne, m’avait tricoté un horrible maillot de bain en laine brune que je ne voulais pas porter car une fois mouillé il devenait totalement distendu et laissait échapper mes bijoux de famille.
Vers 1946-47 je suis allé deux fois à Carnon avec des voisins qui avaient une voiture. C’est la première fois que je voyais la mer. Il y avait un groupe de pêcheurs à la traine qui ramenaient leurs filets en les tirant sur la plage. Un groupe de femmes attendaient pour leur acheter du poisson. J’étais horrifié par les pieuvres et encore plus par un pêcheur qui sectionna au couteau la tête d’une anguille pour la vendre à une de ces femmes, mais tombée dans le sable et pleine de sang elle continuait à se tortiller dans tous les sens.
À Saint-Hippolyte, après la naissance de ma sœur, ma mère avait une aide-ménagère qui s’appelait aussi Madame Abric. Et je la revois aussi éplucher des pommes de terre à toute vitesse.
Comme toi j’entends encore le bruit infernal des portes de la Micheline entre Nîmes et Vauvert qui claquaient quand on passait sur un aiguillage.
Un jour, en 1990, en amorçant notre descente sur les montagnes à l’est de Las Vegas pendant un orage, la foudre tomba juste à côté de mon hublot sur le réacteur de gauche provoquant des flammes et beaucoup de fumée. Sous l’impact notre avion fit une chute brutale d’environ 100 mètres, mais nous fûmes capables d’atterrir malgré tout, je pense avec un seul moteur.
Allergique au scoutisme et ses rituels, je mettais peu de bonne volonté à chanter ou crier les chants ou cris de ralliement de ma période aussi bien louveteau qu’éclaireur. En particulier j’ai toujours refusé de m’associer aux stupides « Loup, Yahoo », « mieux-mieux », et surtout l’indigeste « Un jour la troupe campa » .
Autour de la petite maison inconfortable mais sympa où j’ai passé de merveilleuses vacances d’été dans les années 40 et 50, il y avait deux très beaux sapins. Avec ma cousine Muriel nous grimpions au bout de branches pas trop hautes et sautions ensemble sur le sol en nous tenant la main au grand effroi de mes vieilles tantes auxquelles nous annoncions "Le saut de la Mort".
Et pendant des années, chaque fois que je descendais du train en gare de Genève, la première chose que je faisais était de m’acheter un paquet d’ Amsterdamer.
Comme tu le vois, nous avons beaucoup de références communes, en dehors de celles que j’ai déjà mentionnées dans des courriels précédents.
Allez, bonne lecture, et portes-toi bien.
Bien à toi,
Alain


Jacques Guigou à Alain Maes, 12 avril 2014
Alain, bonjour,
Tu as bien fait de surmonter tes scrupules à me faire part de tes réactions et commentaires à la lecture de Sur la page de gauche. Tu avais d’ailleurs commencé à le faire dans nos précédents échanges alors que tu n’avais lu qu’une partie du livre et que ton propos était surtout consacré aux similitudes que tu constatais entre nos parcours de vie, notamment celui de notre jeunesse. De cette double correspondance — à la fois courrier et analogie — il en est résulté une certaine proximité entre nous, même si, comme tu le rappelles, nous ne nous sommes pas vus depuis plus de 50 ans.
Il me plait bien que, jusque dans leur détail le plus concret, mes fragments engendrent chez toi cette remembrance à la poursuite de laquelle tu me dis être attaché. Et la liste des personnes, des lieux, des situations, des actions que, à distance mais dans la même période, nous avons rencontrés, a fait vibrer chez moi une subtile résonance.
Mais ce sont tes remarques sur mon choix d’écriture et sur le style qui, spontané au départ et s’installant au fur et à mesure de l’avancée du texte, m’ont conduit à cet ensemble de fragments, sur lesquelles que je souhaite te dire quelques mots.
Tu questionnes. La forme du fragment et « son parti-pris » d’écrire « court et sans lyrisme, en laissant au lecteur une grande place à l’imagination » n’a-t-il pas tendance à objectiver les situations et les personnes au point de faire surgir une interrogation sur « le rapport au réel » que j’ai pu entretenir avec ces personnes et ces situations ? Ne serais-je pas enclin à un excès de réalisme qui laisserait le lecteur sur sa faim de subjectivité, d’émotions, de « drame » ? Cette absence de véritable narration, ce récit direct, réduit à sa plus simple expression, cette écriture distancée n’engendrent-ils pas trop d’étrangeté pour un écrit aussi impliqué le mien ?
Questions fécondes, qui incitent à approfondir l’échange.
L’utilisation non délibérée du « je » et de « il » s’est imposée à moi dès le début de ces textes. On peut y voir, comme tu le fais, une indication sur l’écart qui me sépare de l'instant décrit. La troisième personne du singulier manifestant plus d’objectivation ; la première contenant une plus forte charge d’implication, de subjectivité. Mais, globalement, dans les 200 pages du livre c’est bien, comme tu le soulignes, la tendance à l’objectivation qui domine. D’où ce « réalisme », ce « pointillisme » qui t’ont étonné et qui, finalement, semble avoir atteint leur but, au moins auprès de toi-lecteur : faire de chaque fragment un précipité entre le temps de la situation ou de la rencontre et le temps de son écriture ou de sa lecture. On rejoint en cela ma pratique de la poésie qui s’efforce de dire la présence envers et contre toutes les représentations. Abolition des médiations, y compris celles du langage : recherche d’une présence immédiate au monde. Je m’en suis quelque peu expliqué dans mes écrits sur la poésie et dans mes correspondances avec des poètes. Cf. http://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=523
De ce point de vue, il y a une continuité entre mes fragments de vie et mes poèmes. C’est bien d’une intervention sur le temps et sur les rythmes de la vie, de ma vie, dont il s’agit dans Sur la page de gauche. Quant à savoir si, comme tu le suggères, mon « être véritable » apparaît davantage dans ma poésie et mes écrits politiques que dans mes fragments de vie n’est pas une question qui me préoccupe. Si la théorie politique a un auteur (qui peut aussi parfois être un collectif anonyme), la poésie, elle, n’a pas de sujet ni d’objet : c’est la parole première de l’espèce humaine.
Je n’ai aucun goût pour la fiction, quel que soit son genre ; elle m’ennuie. Je ne lis jamais de roman. Tu l’as bien perçu, je suis incapable d’écrire un roman et une semblable intention ne m’a d’ailleurs jamais traversé l’esprit. Je le mentionne dans un fragment : c’est vers l’âge de treize ou quatorze ans que j’ai pris congés de la fiction après avoir, pendant mes vacances de Pâques, lu une dizaine des « romans d’anticipation » qui se trouvaient dans la bibliothèque de mon père.
Depuis, la poésie, l’activité critique théorique et pratique suffisent largement à satisfaire mes désirs de lecture, d’écriture et d’intervention dans le monde. Aux images et aux imageries — réelles ou virtuelles — je préfère les visions de la réalité. Non pas que, selon la formule habituelle, « la réalité dépasse la fiction » mais parce qu’une perception et une sensation immédiates, concrètes, physiques de la réalité abolissent toutes les représentations qui en sont faites. Mais, cet état de jouissance des choses et des être du monde nous ne pouvons que l’approcher, que tenter d’y accéder. C’est le sens du titre d’un de mes derniers recueils de poésie : « La mer, presque » (2011).
Dans mes écrits politiques et théoriques j’ai quelque peu exploré cette question du réel, du rapport au réel, notamment dans ma critique des modernismes révolutionnaires et des nihilismes contemporains. J’y partage la notion de « réel voilé » proposée par le physicien Bernard d’Espagnat. Cf. http://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=637#fin modernité
Le fragment ; la forme-fragment : ce n’est pas pour moi le choix raisonné d’un genre littéraire ; c’est d’abord un dire qui épouse mon dit ( et mes non-dits, peut-être aussi, telles mes « pudeurs » calvinistes comme tu me le suggères...).
J’aime les écrits de Kostas Axelos pour leur contenu de pensée mais aussi pour leur forme en fragments. « Les fragments donc — ni réductions, ni signes d’un manque qu’il s'agirait de combler — ont comme vocation de dire le dicible de la manière la plus sobre qui accueille toute la poéticité possible » écrit Axelos dans Ce qui advient, fragments d’une approche (2009), un livre que j’ai pas mal médité. La dimension affirmative du fragment — affirmative mais non dogmatique — ne présuppose pas l’acceptabilité par le lecteur de la situation ou du propos exprimé. Cette indépendance, cette autosuffisance du fragment me conviennent. Il en va de même pour la strophe, forme vers laquelle la pratique de la poésie m’a conduite et que, spontanément, j’ai adoptée...
Autre interrogation, plus classique celle-là : pour qui ce livre est-il écrit ? À qui s’adresse-t-il ? Il est écrit pour Jacques Guigou et ce n’est pas qu’un allant de soi, une tautologie. Les toutes premières traces manuscrites de ce livre ont été effectivement rédigées « sur la page de gauche » de mes carnets et de mes cahiers. Le titre de l’ouvrage est certes métaphorique, mais secondairement, en quelque sorte par surcroît. Contrairement à la plupart de mes livres, je n’ai pas été traversé par un impérieux devenir-livre pour ces notes. La vision d’un livre à venir, d’un livre à parachever ne m’a traversée que plus de quatre années après son commencement.
Mais, comme je l’indique sur la quatrième page de couverture, ce n’est pas un journal intime ni des Mémoires encore moins une autobiographie ou — bien pire encore ! — une autofiction !
Il s’adresse indissociablement à ego, aux 356 individus nommés dans l’index et à un certain nombre lecteurs. Bien sûr parmi les personnes nommées, ils y a celles qui, comme toi, réagissent à la lecture et cela engendre un dialogue qui m’apporte, en général, réflexion et joie. Il y a aussi les autres...
Merci, cher Alain, pour ces moments d’échange et de complicité malgré (ou à cause ?) de tout ce temps qui nous sépare de notre si belle année de classe de philosophie...
Avec mes amitiés les plus vives,
Jacques


Extraits d’une lettre d’Alain Maes du 19 novembre 2016
Mon cher Jacques,
J’ai relu avant-hier la deuxième partie de Sur la Page de Gauche et ne m’en veux pas si je n’ai pas pas de commentaires très judicieux ou originaux à faire.
J’ai bien sûr retrouvé avec le même plaisir les sinuosités séduisantes de ton écriture si originale, qui pour moi évoquent des images et me permettent parfois même d’imaginer des sons.
Mais cette deuxième tranche est beaucoup plus articulée autour de tes expériences d’adulte et de ce fait se meuvent dans des périmètres de réalités objectives et réalistes dont le rêve, le fantasme, les douleurs, les espérances, l’imaginaire, l’espoir, les souvenirs affectifs, si présents et palpables dans le premier chapitre sont souvent presque gommés ou minimisées, peut-être involontairement dans le second. Le il l’emporte le plus souvent sur le je.
Et les subtils et si touchants, sauts  et interactions entre ces deux états et entre le présent et le passé qui m’avaient fasciné dans le premier volume m’ont paru un peu moins déterminants dans le deuxième.
De plus je pense que ma lecture a peut-être été influencée dans la deuxième partie par le fait que je n’ai pas pu reconnaitre la plupart des lieux et des personnages qui avaient  rendu ma lecture de la première si stimulante en me plongeant dans des réalités familières qui  avaient des résonances  très fortes pour moi.
Mais l’ensemble me parait tout à fait cohérent, même si un peu plus « désincarné » que le premier volume. Et le texte se lit très bien.
J’ai cru ressentir en de très brèves instances la présence subtile de la Camarde qui rôde dans les coulisses et dans le subconscient de tous ceux  qui, comme moi en tous cas, en vieillissant se posent de plus en plus fréquemment des questions sur leur rapport à l’inéluctable qui commence par instants à se profiler.
Et j’ai reconnu à nouveau l’indélibilité des fortes images suggérées par la mort de proches comme tes parents, ton père en particulier qui a joué un rôle si important dans ta vie. Ces allusions me touchent.
Tu ne te laisses pas beaucoup deviner en ce qui concerne tes rapports avec les femmes qui on eu une place importante dans ta vie. Je crois reconnaitre dans cette timidité une pudeur bien protestante, voire cévenole… bien que tu le sois pas (cévenol).
Par ailleurs j’ai  été un peu surpris par la  place moins primordiale accordée à ton cher littoral.
Il faut dire que tu as été beaucoup plus éloigné géographiquement du Grau pendant les phases de ta vie qui semblent prédominantes dans cette deuxième partie  (Nancy, Paris, l’Angleterre, l’Allemagne,  Grenoble, etc.).
Alain


Réponse de JG le 20 novembre 2016
Cher Alain,
La tonalité générale de ta lecture du début de ce second volume ne me surprend pas trop. Outre l’effet — que tu soulignes d’ailleurs — d’une certaine accommodation de ta part à mon écriture impliquée, il y a aussi les situations qui sont évoquées : moins d’enfance (et de présence de la mer) et moins de moments de jeunesse ; davantage d’instants de la maturité et même de l’entrée dans l’âge. Je perçois bien ce caractère un peu plus « désincarné » que tu descelles dans certains fragments ; ta remarque de lecteur extérieur m’est précieuse pour la suite. Par contre — mais il faudrait le vérifier sur des volumes comparables du texte —  il n’est pas certain que le nombre de « il » soit ici supérieur au nombre de « je » ; et même si cela s’avérait exact, ce n’est pas à mes yeux une manifestation de plus forte objectivation (ou de désubjectivation si j’ose ce barbarisme) de mon écrit car cette troisième personne peut donner à l’instant décrit une profondeur que ne contient pas nécessairement le « je ».
Merci, Alain, pour tes réactions de lecteur à la fois lucide et empathique…
Jacques






Marc Wetzel



Cher Jacques,
J'achève la lecture de ta "Page de gauche", où sans cesse des éléments me touchent, m'instruisent, me bousculent. Je suis très frappé, évidemment, par la réussite de l'incroyable mélange entre sincérité et distance critique : il est très rare, comme tu sais, que l'authentique soit tout de suite pertinent, et c'est pourtant partout le cas ici. J'aime ici la seule sociologie et le seul engagement politique que je puisse comprendre, à savoir que tu es contemporain fidèle de tout ce que tu traverses et relates, grâce à un constant, et très ancien, examen de toutes les données, conditions et pesanteurs de ce qui arrive. J'aime cette science faite pour la vie (je respecte tes recherches académiques, mais je n'y connais rien, et surtout on sent que des décennies d'ardente attention te permettent une intelligence aisée et immédiate des situations, et c'est cette lucidité naturellement passée dans l'analyse quotidienne qui est splendide, et qui fait qu'on est comme adopté, et pris en stop, par ton intelligence aiguisée et bonhomme de ce qui est à comprendre). Je suis sensible aussi à l'égalité de traitement (un peu bourru, comme un orgueil fraternel) de toutes les personnalités, qui, pour toi, ne valent que par leur effort constant, et à cette condition. Anti-élitisme (tout le monde doit faire ses preuves, même Lefebvre, Axelos, Vigarello, Svagelski ou Servier) sans démagogie aucune (car le peuple n'est jamais devant toi, à ménager ou flatter, mais en toi, à comprendre et accompagner). J'aime cet égalitarisme du mérite de l'effort de vivre.

Me frappe aussi l'égale (et sereine, même dans l'indignation ou l'impuissance) sensibilité au tragique et au comique : que les contradictions en cours soient à pleurer ou à rire, toutes les notations sont d'une sobriété et d'une justesse rares (quand une de tes filles manque se noyer, quand ta mère meurt, quand ton père déclinant chantonne, et, à l'opposé dans les tracas grotesques, les broutilles des egos surmenés ou délaissés – mais ça a l'air d'être de famille, non, de toujours tenter de tirer les situations par leur anse de joie ? ), de même la fidélité sensible à ce qui ne s'invente pas, à ce qui ne se prévoit ni ne revient jamais = les beaux-parents de Bord qui s'entrefument, la miction sur le billet de 50 euros, l'amnésie socio-communicationnelle de l'ami James Sacré, l'or du caillou de l'Orbieu, le silence communicatif de Gaston Marty, etc.
Toujours, tu es comme une monade hyperactive (par la présence interne d'une sorte de loi d'action participative !), une monade qui n'espère certes pas en l'harmonie préétablie, mais qui croit farouchement à ce qu'elle sait sans arrêt mettre d'attention en œuvre ! On te sent pourtant susceptible et vachard, mais c'est une leçon noble et partageable de savoir-vivre qui se dégage de ta maîtrise assidue du destin, car toujours tu veux optimiser la coexistence possible en œuvrant sur tout et en tout – et tu ne te dérobes à cette exigence de rendre vivable, ou en tout cas compréhensible, ce qui se passe, que quand, vraiment, c'est plié, c'est sans espoir : par exemple quand, « opposant de l'intérieur au scoutisme », tu te rends introuvable pour fuir ce qu'on ne peut pas refuser aux autres !

Le moment parfait est quand tu découvres dans le vieux livre de comptes la dépense ferroviaire Vauvert-Guéret qui atteste des modalités (géographiques) de ta conception, c'est à dire de la rencontre féconde et salutaire d'un orgue et d'un stéthoscope … sur la table de l'histoire !

Sans oublier la dignité amusée de la réponse de Tantine à ta Blanche, qui croyait voir sous le coude de l'aïeule, non le dartre de l'âge, mais le blanc sparadrap du capitaine Haddock.

Et donc merci, « Jacks », par la simplicité inlassable, vaillante, crue et débordante de ces anecdotes d'âme, de nous faire comprendre qu'on ne te connaîtra jamais.

Marc



Réponse de Jacques Guigou à Marc Wetzel
Cher Marc,
À mon retour d’un séjour (plénier) à Newcastle, je trouve tes propos à la lecture de « Sur la page de gauche ».
La manière dont tu conjugues précision des remarques et profondeur de l’empathie au texte et à son auteur, me comble.
Tu sais trouver l’expression juste, l’observation singulière, la mise en relation subtile, l’ouverture réflexive : autant de qualités qui font de toi, inséparablement, un lecteur-auteur.
Tu l’imagines, ta lettre est très dynamisante pour moi et donne encore plus d’élan à mon désir de poursuivre le volume II en cours.
« Tu as trouvé ton lecteur » m’a dit Nicole ; et je l’ai d’emblée approuvée.
Pour ce don que tu me fais, Marc, je te remercie de tout cœur.
Jacques



revue TRAVERSÉES

Chronique de Marc WETZEL

 SUR LA PAGE DE GAUCHE



« Plus que le son strident de la sirène de la mairie avertissant d’un risque de bombardement de Vauvert par l’aviation britannique, c’est le séjour immobile et prolongé sous l’escalier de la maison Trabuc qui augmentait sa peur » (p. 172)

« Par la porte entr’ouverte du salon où a été installé le lit de malade de sa grand-mère Marthe, il aperçoit sa mère passer à la flamme d’un coton alcoolisé des ventouses en verre et les poser sur le dos de l’alitée dont la peau est soulevée par chacun des verres » (p. 140)

« Le corps à demi penché dans le vide, il aimait se laisser glisser du grand escalier de la maison Trabuc. Ce matin-là, déséquilibré par la courbe, il tomba la tête la première sur le carrelage. Lorsqu’il émergea du coma, son père, assis sur les marches de la terrasse, le tenait dans ses bras. Les lamentations de sa mère le firent tressaillir » (p. 8)

« Saumon, tel est le totem qu’ont prévu de lui attribuer les chefs des Éclaireurs unionistes. Opposant de l’intérieur au scoutisme et pressentant l’imminence de la cérémonie, il se rend introuvable » (p. 31)

« Il rédige une dissertation de philosophie. Son père entre dans sa chambre – fait rare – et lui demande si, après son baccalauréat, il envisage d’entreprendre des études de théologie. Sa réponse est immédiate : non » (p. 73)

« Une fois installé au bureau de l’estrade, prêt à donner son cours, il repoussait parfois le premier mot d’une à deux minutes et prononçait alors sur un ton psalmodique : « Ça suit son cours, ça suit son cours » (p. 65)

***

Jacques Guigou (né en 1941, ex-universitaire gardois et sociologue critique), c’est un poète : on sait qu’il sait ; mais, comme c’est un poète, il ne sait pas ce qu’il sait.

Je vois en lui, dans ce merveilleux recueil rassemblant des centaines de fragments de vie, trois vraies originalités au moins.

* D’abord, il est rare comme un intellectuel intelligent, je veux dire un intellectuel que ça n’empêche pas d’être intelligent.

Être intellectuel, c’est produire des idées (ou en tout cas les reproduire) ; être intelligent, ce n’est pas nécessairement produire du réel (on peut être intelligent et contemplatif ; on peut être subtil et patient).

Non, être intelligent, c’est savoir qu’on est produit par le réel. D’où les nombreux accidents, surtout au départ, dans l’enfance, quand de toute façon le réel nous produit plus vite qu’on ne peut le produire en retour, et plus secrètement qu’on ne pourrait le surveiller.

Et des accidents d’enfance, Jacques Guigou en a eu à foison, et s’en est comme structuré. Des rampes d’escalier qui tournent plus vite que celui qui les chevauche, et c’est le coma. Une intense piqûre de vive qui montre que, certes, le jeu est une pêche, mais que la pêche n’est pas un jeu. Des échardes de bambou se fichant dans les narines. Des fléchettes prenant pour cibles ses paupières. Un épanchement de synovie refaisant de chaque agenouillement un chemin de croix. Mais même plus grand, les aléas sont au rendez-vous : un accident de bagnole en tentant de débusquer le repaire héraultais du mathématicien Grothendieck … mais il réagit bien, il apprend vite : quand on lui jette un œuf, il cesse de s’habiller en blanc. C’est ça, être intelligent : on voit bien que c’est le réel qui est à la manœuvre, mais on repère son volant. On n’aime pas la force, mais on s’en instruit ; on n’aime pas la virtuosité, mais on en profite pour l’admirer ; on n’est pas masochiste, mais on profite de souffrir en apprenant à même la douleur ; on brûle ses échecs, mais, tant qu’à faire, on s’éclaire avec.

Savoir que le réel nous produit, c’est savoir aussi que la nature se produit ; avant la technique humaine, et sa gestion rationnelle, il a bien fallu que la nature se débrouille toute seule pour surgir et durer. Et voir que la nature se produit, c’est saisir qu’elle n’a que la nécessité et le hasard pour se faire ; parce qu’elle a usage du hasard pour se produire, la nature est par principe imprévisible, puisqu’elle se renouvelle avec les seuls moyens du bord, qui eux-mêmes interfèrent et errent ; Être intelligent, c’est savoir que la nouveauté n’est pas comme pour nous une question de mode, de prestige, de look, mais, pour elle, de vie ou de mort. S’adapter à l’imprévisible, voilà le premier versant de l’intelligence. Le second, c’est saisir que la nature doit se produire elle-même pour exister, et donc doit aller chercher en elle-même (car la Providence n’existe plus, et l’homme pas encore), dans ses entrailles, ses arcanes, sa propre universalité intime, de quoi, à chaque moment, à chaque ère, se dépêtrer d’elle-même et se soutirer une suite. C’est ça qui lui donne sa complexité de principe, car il faut qu’elle ait tout (et même le Tout) en magasin, dans ses réserves. Si elle n’accède pas à son infinie arrière-boutique, c’est fini, la chaîne d’auto-production de la Nature s’arrête ; le second versant de l’intelligence est là : savoir que la nature est complexe, et c’est donc s’adapter à la complexité en tentant de la ramener non à du simple (la nature simplifie ses voies, mais suite à des procédures extraordinairement élaborées !) , mais à du tout aussi compliqué, mais déjà su, un peu jadis fréquenté, à de la complexité déjà prise sur le fait.

Jacques Guigou est donc un homme qui sait que le réel le produit et la nature se produit ; ça n’a l’air de rien, mais chez les intellos, c’est rare. C’est prendre comme chefs de cabine, respectivement Spinoza et Empédocle. Ça tangue formidablement, mais au moins, c’est le Devenir réel qui nous porte !

* La deuxième originalité, sentie, de Jacques Guigou, c’est que habituellement, dans la méthodologie des sciences (Dilthey), on distingue la nature (matérielle, déterminée, inerte) qui est à expliquer (par causalité régulière, par déterminisme) et le monde de l’homme (de la société, du langage, de l’histoire etc.) qui est à comprendre (parce qu’il y a des intentions et des jugements, c’est à dire de libres représentations de la situation, à la base de son activité, et qu’on ne peut pas saisir ce que fait un homme si on ne prend pas en compte ce dont il se saisit en lui-même (idées, valeurs, buts …) pour avancer, bref, si on ne s’efforce pas d’aller voir dans son esprit comment se place ce qui se passe, donc si on ne tente pas de comprendre). Eh bien, cette respectable vulgate : on explique la nature, mais on comprend l’homme – Jacques Guigou la renverse, et pas par fantaisie ni provocation, mais par exigence et vocation. Car il est à la fois un professionnel des sciences humaines et un poète.

Donc d’un côté, il explique franchement l’homme (en n’hésitant pas à dire que les sciences humaines, justement, sont des sciences, et qu’il y a donc des lois de fonctionnement de l’humain) – parce que l’homme est moins libre qu’il ne le croit, et que même la série des figures disponibles de sa liberté est déterminée ; de l’autre côté, il pense (c’est à dire il éprouve) qu’il faut comprendre la nature, justement parce que, on l’a dit, elle se produit elle-même, elle ne peut compter que sur ses propres forces et ressources, elle puise dans son quant-à-soi avéré et robuste, et saisir ça, c’est la comprendre, c’est la prendre depuis elle, depuis son réservoir et ses ressorts. Et c’est un poète qui n’hésite donc pas à dire que les sciences naturelles sont … naturelles !

Et puis c’est dire que l’homme, au fond, n’est pas du tout inexplicable, au contraire. On voit sa vulgarité, sa perversité, sa vanité, bref, la rouille et la lèpre de sa machinerie intime, on les voit comme le nez au milieu de la figure … Ce qu’on dit des Français (à savoir qu’ils se distinguent tous par ce qu’ils montrent, et se ressemblent tous par ce qu’ils cachent – même si les Allemands se rassurent un peu vite en disant que pour eux, c’est l’inverse ! …), on peut le dire, pense Jacques, de tous les hommes, en tout cas de tous ceux qui laissent aller leur humanité au lieu de la faire advenir.

Les ressorts intérieurs de l’homme sont en effet peu mystérieux : l’homme se préfère à son voisin, il a plus facilement peur de sa mort qu’il n’a honte de sa vie, il laisse volontiers ses voisins s’exploiter les uns les autres pourvu que la rente lui en revienne etc. Mais, pour relier les deux aspects, on peut dire que l’homme est facile à expliquer, mais que sa nature, justement, comme toute nature, est difficile à comprendre, et en particulier sa puissance même d’explication, le surgissement en lui d’un pouvoir explicatif, d’un pouvoir d’éclairement critique, bref, l’existence en lui d’un désir d’expliquer et de s’expliquer est incompréhensible.

Ce qui est à comprendre, donc, c’est comment un être dispose de lui-même. Pour la nature, on voit très bien comment ses causes disposent de ses effets, comment ça marche, mais beaucoup moins ou pas du tout, comment elle dispose de ses causes mêmes, de ses propres facultés de produire ce qu’elle est, comment elle s’est mise en état de marche ! La nature se produit par la guerre qu’elle se mène, et par les vaincus (et à la fin, tout le monde est vaincu) qu’elle recycle, mais d’où lui vient ce savoir stratégique, cette aptitude à faire vivre son usage même de la mort, c’est mystérieux. Il suffit d’un savant pour voir comment les moteurs de la nature (ou de la société) fonctionnent, mais il faut un poète pour deviner dans quel atelier intérieur à elle elle a bien pu les mettre au point. Voilà le programme de vie de Jacques Guigou : hanter utilement les ateliers de formation de la Nature comme de l’Histoire !

* La troisième surprise, c’est le lieu de fréquentation quasi-exclusif de ce poète : le littoral. Pour lui, l’endroit le plus significatif, le plus prégnant, le plus représentatif de la Planète, c’est le littoral, c’est le mouvant arrangement frontalier entre terre et mer. C’est là que le sublime se passe.

Pour lui, les deux éléments restent distincts : la pêche sous-marine n’est pas son truc ; la pêche de surface, sur barque ou chalutier, oui. L’homme y transporte son travail de terrien à la surface de l’eau, il flotte et fait ce qu’il peut, sur ce sol fluctuant pour remonter des thons rouges de cette obscure masse en apesanteur. Mais dans le strict respect de la logique propre de chaque élément :

La mer ne travaille pas. Elle fait plein de choses, mais elle n’a pas recours au travail (à l’organisation de la progression du monde par gestes discontinus) pour subsister, se réguler, alors que la terre, si. C’est clair : les poissons (et généralement les animaux de mer) ne se servent pas, au contraire des terrestres et de nous, de leur propre corps comme d’un instrument de travail. C’est que la mer, dit le poète, ce n’est pas une terre liquide ; non, c’est autre chose.

C’est un milieu profond, je veux dire, au contraire de la terre et de son grand air, de ses étagements bien découpés dans le vide, la profondeur de la mer est immanente et continue (comme les plongeurs sous-marins obligés, eux, à des sas de décompression, le savent bien par contraste), – s’il y avait par impossible des immeubles sous-marins, ils seraient sans étages ni escaliers, et c’est pourquoi ils sont impossibles ! ! – alors que la profondeur sur terre, même si elle peut être parfois plus intéressante, est toujours, elle, discontinue et vertigineuse, et déclic de transcendances plus ou moins factices et complaisantes. La mer, non ; elle est profonde pour elle-même, et non pour l’idée qu’on se fait d’elle, comme pour nos ravins, gratte-ciels et avens, non, elle est prise, elle, dans sa propre profondeur.

Jacques Guigou assiste au mystère immanent de la mer depuis le littoral. Il l’arpente infatigablement, et, comme un renard qu’il est s’adressant au corbeau qu’il est aussi, il se tient à peu près, je crois, ce langage :

Sur mer, à bord d’un vaisseau, la vie est autre. L’obéissance et la mutinerie vont l’une et l’autre de soi. Il faut obéir sans réserves au pilote, parce qu’il sait mieux que nous ce qu’il fait, et que, comme nous sommes « embarqués », nous ne ferons quoi que ce soit que s’il le fait. Si on plaisante, si on délire, aux fers ! Mais, en même temps, dès que le capitaine cesse de savoir ce qu’il fait, à l’instant même où il cesse de savoir mieux que nous ce qu’il faut faire de nous tous, alors il devient vital de le jeter, lui, à fond de cale, ou par-dessus bord. Eh bien, notre homme du littoral est comme un Janus des vents de terre et de mer.

Quand il se retourne vers la terre, il y comprend l’ordre des travaux croisés, l’exploitation dépassable, facultative, de l’homme par l’homme. Quand il tourne le dos à la mer, Jacques Guigou est logiquement marxiste, car sur la Terre entendue comme usine socio-historique, il faut l’être ; il faut veiller à ce que le moteur de l’Histoire ne saute pas à la gueule de ses wagons et usagers, et veiller aussi à ce que la Lutte des classes se termine si possible mieux que les Évangiles.

Mais quand le poète Jacques Guigou se retourne vers la mer, il comprend la terre, je veux dire, la planète Terre, non comme atelier économique et laboratoire social, mais comme vaisseau spatial, qui vogue, souverainement, sur une mer de vide. Et là, tout aussi logiquement, il n’est plus du tout marxiste, il devient une sorte d’anarchiste cosmique, à la fois totalement loyal à la Capitainerie multi-séculaire de la Nature et totalement rebelle à sa sourde et muette nullité.

Tel apparaît notre drôle de savant intimiste et notre drôle de poète pragmatique. Il écrit autrement sur les pages gauche et droite, voilà tout. Il veut ici expliquer à quoi joue la liberté, et là il veut comprendre à quoi se joue la nécessité.

Quand par exemple le cercueil de sa mère se bloque dans le virage de l’étage, il pardonne au réel, sachant bien qu’un escalier n’est pas d’abord fait pour les morts. Et nous, nous lui pardonnons son insolente intelligence, son goût vachard des bons mots, l’impitoyable acuité de ses relances, et même les orgueilleuses remontrances de son rire. Car il désire la vérité, et il aime désirer : voilà deux qualités rarissimes.

Et quand si souvent il nous cloue le bec, au moins il ne se prend pas pour le silence. Ce qu’il égratigne et ponce, c’est notre rouille, c’est pour nous laisser nous repeindre.

« Ferme la porte – demande mon père à ma mère -Un courant d’air est plus mortel qu’un coup de revolver, car lui, il ne vous rate jamais » (p. 111)

Héréditairement, donc, il aime moins la réplique qui tue que celle qui ressuscite.

Marc Wetzel

revue TRAVERSÉES sept. 2016, n°81

https://traversees.wordpress.com/2016/10/31/jacques-guigou-sur-la-page-de-gauche-editions-de-limplique-2016/










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et les éditions de l'impliqué
Montpellier ISBN 2-906623





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