Articles de presse
LES BALKANS DANS TOUS LEURS ETATS


A l'heure des dix ans du plan de paix de Dayton, deux ouvrages collectifs font le point.

Quoi de neuf ? En Bosnie, c'est autant une question qu'une salutation. On s'interpelle en prononçant Sta Ima ? Pour établir le contact et lancer la conversation. A l'heure des célébrations du dixième anniversaire des accords de paix de Dayton qui ont mis fin à la guerre de 1992-1995, l'apostrophe tombe à point nommé sur la couverture de ce livre-objet pensé et porté par Guernica ADPE.
L'Association toulousaine pour la démocratie et la paix en ex-Yougoslavie, fondée en 1993, a retracé dans une mise en pages élégante ces dix années de désintégration yougoslave. Fidèle à sa manière ouverte et curieuse de marier les genres et les gens : les universitaires et fins décrypteurs des subtilités balkaniques tels Paul Garde, Michel Roux et Renéo Lukic côtoient les dessinateurs Joe Sacco, Aleksandar Zograf, Tomaz Lavric. Des photos nostalgiques de Milomir Kovacevic s'intercalent avec des cartes de la région, la recette pour préparer le café turc (indispensable) et des pages manuscrites sur les centres alternatifs de Zagreb ou de Mostar. Et la source ne se tarit pas : un texte sur les nouvelles voix de la littérature des Balkans précède un autre sur le Tribunal de La Haye, avant d'esquisser des pistes sur l'avenir du Kosovo. Avec ce livre touche-à-tout qui "incite à aller voir ailleurs", selon Guernica, les clichés folkloristes sont pâles, les thèses naïves bien fades et les frontières illusoires. En parcourant le passé et ses errements, Sta Ima ? réussit à se tourner vers l'avenir en embrassant la région dans son ensemble.
Même démarche pour la vingtaine d'auteurs de l'Ex-Yougoslavie dix ans après Dayton. L'éclectisme formel en moins, l'austérité en sus. Témoins, chercheurs ou professeurs, tous ont en commun un souci louable : "Sortir de la "littérature de guerre" afin de faire apparaître la complexité et la diversité actuelles de ces Etats post-yougoslaves", selon les trois auteurs qui ont dirigé l'ouvrage.
Car, comme l'expose clairement ce livre, tout n'est pas réglé. L'urgence est réelle. En ce sens les dix ans de Dayton sont moins l'occasion de célébrer la fin de la guerre que de rappeler les mines laissées dans tous les Balkans par ce traité pas "bien préparé" : le futur statut du Kosovo, l'avenir de la Serbie-Monténégro, l'intangibilité des frontières, les centaines de milliers de déplacés-réfugiés, les insolubles questions institutionnelles, sans parler des trafics d'armes, de drogues et d'êtres humains ou du crime organisé assez peu abordés dans ces pages.
Dans la pluralité des approches et des points de vue, l'horizon européen se dessine. L'un des points forts de ce livre est de montrer que la région peut passer de "l'ère de Dayton" à "l'ère de Bruxelles", selon la formule de Javier Solana, le ministre des Affaires étrangères de l'Union européenne. "L'UE joue une carte fondamentale et pourrait accéder à une nouvelle crédibilité, à une certaine reconnaissance internationale", analyse Claire Bordes en soulignant que les Etats-Unis restent encore très présents dans les Balkans. D'où l'implication croissante de Bruxelles dans le Sud-Est européen. A charge pour l'UE de convaincre vite les populations locales que l'Europe d'aujourd'hui n'est plus celle qui a failli sur son propre sol lors des conflits des années 90.

Arnaud Vaulerin
Le Quotidien, décembre 2005


Sta Ima ? Ex-Yougoslavie, d'un Etat à d'autres, ouvrage collectif, l'oeil électrique éditions et Guernica ADPE, 256 pp., 30 euros.
L'Ex-Yougoslavie, dix ans après Dayton,
sous la direction d'André-Louis Sanguin, Amaël Cattaruzza et Emmanuelle Chaveneau-Le Brun, L'Harmattan, 264 pp., 21,50 euros.

SKOPJE CRAINT UN NON FRANÇAIS À SA CANDIDATURE


MACEDOINE
La rumeur selon laquelle Paris invoquerait la crise budgétaire européenne pour bloquer la candidature macédonienne ne cesse de grandir au sein du gouvernement de Skopje.

FAUT-IL ACCORDER à la République de Macédoine le statut de candidat à l'UE ? La question sera débattue demain par les ministres des Affaires étrangères des Vingt-Cinq et tranchée trois jours plus tard au cours du sommet européen de Bruxelles.
Le 22 mars 2004, la Macédoine a officiellement déposé sa candidature à l'entrée dans l'Union européenne. Depuis l'avis favorable émis par la Commission, le 9 novembre dernier, elle allait répétant que, pour elle, la porte de l'UE s'ouvrirait le 15 décembre avec l'accord des chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-Cinq. Elle ne tournerait plus en rond dans "la salle d'attente ", mais pourrait, comme l'annonçait son vice-premier ministre en charge de l'intégration européenne, Radmila Sekerinska, s'engager dans le long " couloir " qui mène à l'adhésion. Dans le secret des officines, une fête se préparait pour célébrer l'événement. Mais voilà, depuis quelques jours, à Skopje, l'inquiétude grandit à mesure qu'enfle la rumeur du refus qu'opposerait la France, soucieuse de ne pas engager dans de nouveaux processus d'élargissement une Europe incapable de se doter d'un budget. Une vraie douche froide!
A Paris, la Macédoine dépêche ses ambassadeurs. Après le ministre des Affaires étrangères, Ilinka Mitreva, venue plaider " l'excellence " de son pays et inaugurer une exposition célébrant les liens entre les deux nations, le premier ministre de Macédoine, Vlado Buckovski s'est employé à son tour à défendre la cause macédonienne. Ils ne sont pas sûrs d'avoir réussi dans leur entreprise. Et Skopje peine à dissimuler son désarroi.
Au coeur des Balkans où l'exacerbation des nationalismes a causé des centaines de milliers de morts, laissé de profondes blessures et peut à tout moment engendrer de nouvelles crises (1), la Macédoine, petite nation de quelque 2 millions d'habitants sur un territoire de 23 713 km' mesure sa fragilité. Avec la signature des accords d'Ohrid, qui, en août 2001, ont posé les fondements constitutionnels d'une société multiethnique, elle a su venir à bout du conflit armé qui, sept mois durant, avait opposé sur son sol la communauté albanaise, minoritaire, et la communauté slave. Mais elle demeure un pays aux faibles ressources où le taux de chômage avoisine les 40 %, un Etat aux institutions gangrenées par la corruption où la justice est bien en peine de mettre un terme à la criminalité organisée. Une société en transition, à l'avenir incertain. Dans ces conditions, " s'approcher de l'Europe, c'est comme donner un coup de pied au fond de l'eau pour remonter à la surface ", explique l'écrivain Luan Starova, membre de l'Académie macédonienne des sciences et des arts.
" L'Union européenne est notre seule alternative ", insiste Vladimir Radevki, professeur d'informatique à l'université de l'Europe du Sud-Est à Tetovo. Il a passé son troisième cycle d'études universitaires à Paris et a choisi, en dépit de la possibilité qui lui était offerte d'enseigner en France, de revenir dans son pays. II ne regrette pas son choix, mais il vit mal l'humiliation ressentie à chaque demande de visa. A chaque contrôle aux frontières de l'Europe. "Avoir un passeport macédonien ne fait pas de moi un criminel! ", s'insurge-t-il. La perspective d'un report de l'octroi à la Macédoine du statut de candidat l'accable. " Si la Grèce et le Portugal, qui, à l'époque, n'étaient pas beaucoup plus développés que nous, ont pu entrer dans l'Union, pourquoi ne le pourrions-nous pas ? Ils ont eu la volonté et la force nécessaires. Nous les avons aussi. "

De l'huile dans le moteur de la réforme

La perspective européenne recueille, selon les derniers sondages, l'adhésion de 92 % des Macédoniens. A l'approche de l'échéance, ils se font pressants. Multiplient les mises en garde. "Notre pays a fait des miracles en quatre ans p

Christine Fauvet-Mycia
Le Figaro, décembre 2005


(1) Ouvrage collectif, préfacé par Jean-Arnault Dérens et édité par L'Harmattan, L'ex-Yougoslavie dix ans après Dayton offre une très intéressante contribution à la compréhension de cette région méconnue de bien des Européens.