COLÈRE DE L'HOMME TRANSVISIBLE

Serge Venturini

Quelle joie, de vivre
se sentant vécu !
Se rendre
À la grande certitude, obscurément,
Qu'un autre être, hors de moi, très loin,
Est en passe de me vivre.
Car quand les miroirs, les espions
— vif-argent, âmes courtes—, assurent
que je suis ici, moi immobile,
les yeux fermés et les lèvres,
me refusant à l'amour
de la lumière, de la fleur et des hommes,
la vérité transvisible est que je marche,
sans mes pas, avec d'autres
au loin, et là
je suis cherchant des fleurs, des lumières, je parle.
Car il y a un autre être pour lequel je regarde le monde
Car il est en passe de m'aimer avec ses yeux.
Car il y a une autre voix avec laquelle je dis des choses
Non suspectées par mon grand silence ;
Et, car aussi elle m'aime avec sa voix.
La vie.
Pedro Salinas, (1891-1951)
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Le poète est un homme en colère. Un homme hurlant, une bête traquée. Un homme pétri de cris et peuplés de fantômes. Homme de la nuit et fils d'aurore, il est d'une autre solitude. Mutant il est, transvisible il restera. Tout traversé d'éclairs et perforé de mots, il glisse fleuve impassible jusqu'en enfer, avance à travers l'étant, ― franchit tous les temps.
Illisible, ― qualifié d'obscur, il laisse "perplexe" les aveugles de l'esprit. "La verdad transvisible es que camino / sin mis pasos, con otros, / allá lejos, allí / estoy buscando flores, luces, hablo." Sur le pont du transvisible, il croise des ombres, les mouettes lui renvoient des spectres, ― des visions. Tout passe, comme chagrin et mélancolie, ― à toute allure, le rire revient. Il écrit, ― transcrit entre rire et larmes.
Il écrit aussi dans la colère, la sainte, ― la vraie colère, avec sa vieille carcasse. À lui, les tigres de la colère, le cœur bondissant dans la poitrine, l'appétit de mille fauves, la vie palpitante au bout des doigts, les mains aux griffes de fer, l'ardente prunelle qui étincelle. Le rire tue comme la colère. Et, nous allons mondialiser la colère. Ceux qui n'aiment ni troupeaux de moutons, ni bergers, ― ceux-là vous détruiront.
Entre visible et invisible, Ô courroux, ― L'IRE !
Que le soleil se lève sur sa colère ! Quand viendra midi, viendra aussi le silence. La torche de la fureur ne brûle qu'un temps. Or, la mort frappe le pauvre tout comme le puissant. Et, le souffle des siècles passe sur les faces des vivants, les hommes comme les feuilles meurent et renaissent au printemps.
Paris, le 22 novembre 2008


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