La psychothérapie, une nouvelle religion ou la fin des religions

Lucien Tenenbaum

Conférence présentée au Congrès International de psychothérapie psycho-corporelle, Paris, 8-11/11/2008

LA PSYCHOTHÉRAPIE, UNE NOUVELLE RELIGION OU LA FIN DES RELIGIONS
Je vais commencer par remercier, paradoxe, les pouvoirs publics français. Depuis plusieurs années, soucieux de ce qu'ils appellent les dérives sectaires de la psychothérapie et préoccupés d'y apporter une réponse législative, ils nous ont contraints d'y porter notre attention. Nous connaissions pourtant depuis longtemps, pour l'avoir observé, le visage sectaire, voire religieux, que prend la psychothérapie dans la pratique de certains praticiens.
Dès ses débuts, la psychanalyse a revêtu des aspects quasi-religieux. Ainsi de l'utilisation faite par les psychanalystes des textes fondateurs, qu'ils ont étudiés, commentés, glosés à l'infini. Comme s'il s'agissait de textes révélés, contenant toutes les réponses en germe, qu'il ne reste plus qu'à savoir extraire - postulat de toutes les religions monothéistes. Autour des textes sacrés se constitue un corps de savants et d'étudiants (qu'on appellerait dans l'islam les ulémas et les talibans), qui se divise et se déchire rapidement entre obédiences et écoles s'excommuniant entre elles. Il n'y manque pas le langage ésotérique, important pour assurer le pouvoir des experts, langage qui n'est révélé qu'aux initiés et qui exclue qui ne l'est pas. Réalité qu'on peut toujours observer.
Question dérive sectaire et/ou religieuse, la psychothérapie n'est pas en reste. Mais la dérive y prend un visage différent, s'installant autour de personnages plus ou moins charismatiques, gourous auprès desquels se rassemblent des adeptes dépendant de leur parole, jusqu'à former parfois des sortes de communautés. Le discours y prend un tour volontiers dogmatique, se voulant pourvoyeur de toutes les réponses. Deux caractéristiques de la psychothérapie favorisent de tels fonctionnements, la pratique des groupes et le travail corporel - on y reviendra.
Différence frappante des développements sectaires entre les deux disciplines : la tendance dérivante de la psychanalyse semble renvoyer aux religions monothéistes, alors que celle des psychothérapies renvoie aux religions polythéistes, voire animistes. S'agit-il de dérives, d'accidents de parcours ou de développements inscrits dans leur nature ?
Les questions de personnes, appétits personnels, jeux de pouvoir, etc. peuvent expliquer les dérives vers les religions et les églises, comme dans toutes les entreprises humaines. Mais dans le cas de la psychanalyse et de la psychothérapie, la demande du consultant joue un rôle majeur, car c'est elle qui nous crée et nous légitime, et nous ne pouvons à aucun moment en faire abstraction, même s'il y a circularité entre l'offre psychothérapique et la demande de soins.
La particularité de la demande de psychothérapie ou de psychanalyse est d'être une nouveauté floue. La souffrance qui amène la demande n'est pas nouvelle, tant s'en faut, elle est ancienne et née avec nous. Mais que des personnes fassent une démarche pour sortir de cette souffrance, disant "ça ne peut pas continuer comme ça", constitue un fait très nouveau. Jusqu'à maintenant, il y a eu maintes façons de supporter, justifier, valoriser cette souffrance, mais aujourd'hui elle est devenue une gêne dans notre vie. Elle nous invalide, nous handicape, nous mutile. Et l'être en souffrance s'entend dire "il faut que tu fasses quelque chose, que tu ailles voir quelqu'un". Je reprends les mots les plus habituels, ne pas continuer comme ça, faire quelque chose, voir quelqu'un, pronoms indéfinis, dont le flou n'a d'égal que l'exigence avec laquelle ils s'imposent. Le vide juridique dans lequel baigne la psychothérapie y fait écho….
La nouveauté floue de cette demande traduit des paradigmes nouveaux, dont l'émergence remonte à une cinquantaine d'années dans la société occidentale. Une des nouvelles valeurs est l'exigence de bien-être sur tous les plans, matériel, social, affectif, sexuel, physique, etc. Elle est perçue comme une exigence intérieure, transformant la hiérarchie des valeurs, à commencer par la valeur de la hiérarchie, reposant sur l'idée qu'une autre vie que celle que celle qu'on a menée jusqu'à maintenant est possible, une autre vie ici-bas, pas dans un au-delà. Une autre vie qu'on n'attend pas non plus d'un changement macro-social - l'histoire du 20° siècle nous a refroidis sur ce qu'on peut espérer des grands changements. Changement important dans l'histoire des mentalités et qui sous-entend aussi un changement des idées sur la mort.
Si ce n'est du macrocosme, d'où viendra le changement ? Nouveau paradigme: la personne humaine prend une valeur inédite. On ne parle plus des vieux, mais d'une personne âgée, on ne parle plus d'un aveugle mais d'une personne malvoyante. Si la personne est au centre, si elle constitue une entité en elle-même, la cause des difficultés et des souffrances qu'elle vit est à l'intérieur d'elle-même. Justes ou fausses, ces idées se développent sous nos yeux, nous y contribuons et elles fondent la psychothérapie. L'origine des souffrances est à l'intérieur, de même que le remède, la ressource. La psychothérapie a pour objet d'y donner accès. De cette façon, la personne trouvera la solution, ou pourra agir sur les leviers de son fonctionnement personnel pour sortir de sa souffrance. L'idée que la personne est un univers à elle seule, qui contient la cause comme le remède, est au fondement de notre pratique. Le changement attendu n'est plus référé à un ordre extérieur, comme c'était le cas dans notre histoire et dans de nombreuses cultures, où la souffrance morale d'une personne était conçue comme le résultat d'un trouble apporté à l'ordre extérieur, comme une transgression. Elle nous apparaît désormais comme liée à un déséquilibre intérieur, au fait que nous n'écoutions plus nos besoins profonds, ou notre vérité, quelle que soit la façon de le dire.
La demande de soins résulte d'une exigence interne : nous nous devons quelque chose à nous-mêmes, mais sa satisfaction dépend de processus nouveaux et mal connus, pour lesquels nous n'avons pas de noms bien établis. D'où le flou. La pression de la demande et le flou de la nouveauté ont des effets déstabilisants, qui exposent le consultant comme le psychothérapeute à des risques majeurs. Le consultant doit aller voir quelqu'un, sans savoir exactement pourquoi, ni ce qu'il va y faire. Les gens viennent en thérapie sans savoir ce que c'est, et ils auraient du mal à le savoir alors que nous ne le savons pas de façon claire, quoi que nous (nous) en disions. Dans cette démarche se crée la psychothérapie, qui n'existe pas en dehors de la réalité créée par le consultant et le psychothérapeute. Le consultant vient avec un ticket, une raison qu'il (se) donne pour entrer dans cet espace, mais, comme au cinéma, le ticket se déchire à l'entrée, et le spectacle commence après. Progressivement, le ticket d'entrée est oublié ; souvent, si le problème pour lequel la personne venait est résolu, il s'avère qu'il est question d'autre chose. Peut-être même est-ce quand on commence à savoir pourquoi on est venu en psychothérapie qu'elle peut s'arrêter.
Le changement passe nécessairement par des séparations, comme le montre chaque jour la pratique. Séparations d'avec l'image qu'on avait de soi-même, d'avec des croyances, des dépendances, des constructions qui nous ont aidés à tenir, et qu'il faut détricoter pour laisser la place à ce que quelque chose d'autre émerge. Expérience du vide : dans cette séparation se vit une perte de portage, processus même qui est au cœur de la position dépressive, de la fatigue de vivre. Qu'il y ait eu très anciennement un déficit profond de portage, ou que les étais mis en place pour la porter viennent à défaillir, ou qu'ils se défassent au cours du travail, la personne qui vient en thérapie s'expose à ne plus se sentir portée par ce qui la portait jusqu'à maintenant et à passer en dépression. Voilà à quoi la thérapie expose le consultant, et non seulement elle l'y expose, mais c'est presque un passage obligé.
Pour le psychothérapeute le risque est différent. Il est confronté à la pression de la demande, à une attente, qui reviennent à remettre le pouvoir entre ses mains, avec d'autant plus de force que les autres étais se dérobent. Tout pouvoir corrompt, disait Saint Just, et le thérapeute est exposé au risque d'abuser de ce pouvoir pour son propre compte et son propre plaisir, prenant de ce fait une position perverse, caractéristique des situations d'abus. Ce risque ne lui est pas spécifique, il menace tous ceux qui se trouvent placés dans une position d'autorité avec l'accord, le consentement plus ou moins éclairé de l'autre partie.
Mais il est un autre danger auquel le psychothérapeute est exposé, que Lacan a très bien formulé en disant que le thérapeute est pour le consultant le sujet supposé savoir. Pour le consultant, ce qu'il vit mène quelque part, a un sens, comporte une solution, et le thérapeute en est averti. Ce dont le consultant crédite ainsi le thérapeute est un levier très puissant pour lui dans l'entreprise où il s'engage, mais elle comporte le danger que le sujet supposé savoir croit qu'il sait et qu'il y comprend quelque chose. Dans un travail où se produisent des modifications de l'état de conscience, on est amené à faire et à dire des choses sans bien savoir pourquoi, et dont le plus important est d'accepter de les dire et de les faire sans pouvoir toujours en rendre compte rationnellement. Il est humain de chercher à donner du sens, mais il est essentiel de garder à l'esprit qu'il s'agit d'hypothèses de travail, que nous élaborons pour formuler ce que nous observons et pour supporter l'angoisse de ne pas savoir, sans y accorder plus d'importance. Ces hypothèses ont avant tout une valeur heuristique.
La situation thérapeutique se définit par la rencontre d'un être en souffrance relationnelle et en vacillation de reconnaissance et d'un praticien qui est l'objet de toutes ses projections et de ses attentes. Il est difficile dans ces conditions de ne pas lier le sens, tellement sollicité par ces incertitudes, à un contenu affectif, tellement attendu dans le transfert. Et partant de ne pas confondre le sens et l'intention, en particulier l'intentionnalité cachée. Ce qui conduit à tous les décryptages qui font percevoir toute manifestation du vivant comme un message… qui conduit peut-être … à quelqu'un, peut-être un plus grand que soi-même, dont le message exprimerait l'attention/l'intention et dont le thérapeute se ferait le porte-voix.
Sens et intentionnalité cachée dirigée vers le sujet, voilà qui entretient un cousinage indiscutable avec le discours délirant. Le sujet qui se montre schizophrène pense que tout a du sens, mais que ce sens à lui destiné lui est désespérément caché, et donc aussi l'intention qui le sous-tend. Exclu, il en réduit à s'interroger "il y a quelqu'un quelque part, mais qui ? mais où ?" Pour celui qui est dans la position paranoïaque, tout a du sens, et tout porte une intention à son égard, et lui qui connaît la vérité, et lui seul, doit donc se positionner par rapport à l'intention. C'est pourquoi je dis que le plus grand risque pour le thérapeute est le risque psychotique. La tyrannie du sens à trouver et à donner, nécessairement affublé d'une intention personnalisée, nous guette à chaque instant dans notre pratique. Quand elle s'impose, elle conduit vers les solutions sectaires ou dogmatiques.
Le risque aussi bien d'abus que de dérive sectaire est aggravé par deux caractéristiques techniques de nombreuses méthodes psychothérapiques : l'approche corporelle, l'expérience du groupe.
Le groupe est un outil de travail particulièrement puissant pour la formation des psychothérapeutes. Il installe une réalité temporo-spatiale spécifique, dans laquelle il fonctionne comme une entité psychocorporelle, mettant à jour les mouvements enfouis de notre âme et permettant de les travailler dans un cadre sécurisé. Mais tous ceux qui en ont l'expérience, comme stagiaires ou comme animateurs, ont constaté que certains se détachent difficilement de cette expérience. C'est que le groupe réveille la nostalgie d'une réalité perdue, celle de l'appartenance à un groupe, avec tout ce qu'elle signifie de portage par les obligations et droits réciproques. Appartenance qu'on pourrait aussi bien dire abandonnée que perdue, car elle résulte d'un processus historique actif depuis longtemps. Cette nostalgie fonde le risque addictif de l'expérience de groupe et certains ne vivent plus leur vraie vie que comme une parenthèse entre deux sessions de groupe. Terrain favorable au développement d'abus et de dérives diverses.
Le travail sur le corps, présent dans de nombreuses approches psychothérapiques, comporte également un risque important, du fait de ses concomitants : un état de régression presque toujours présent, une modification de l'état de conscience, une proximité accrue entre consultant et thérapeute. Ces processus favorisent une perméabilité aux univers des partenaires, avec porosité des inconscients et une sensibilité d'autant plus importante du consultant à l'inconscient de celui qui est supposé savoir.
La conjonction de cette double expérience, qui confronte le consultant à la dépression et le psychothérapeute à l'abus de pouvoir et à la dérive psychotique, peut susciter le recours à des réponses de type sectaire ou religieux. Les incertitudes que fait émerger le travail dans un climat de nouveauté floue, avec des personnes en position d'autorité, pressées de donner un sens, de découvrir une intention, se transforment en certitudes, en croyances, voire en dogmes. Et conduisent aux attitudes religieuses, à la mise en place de gourous et à la constitution d'églises. Quelqu'un donne le sens, sait ce qu'il faut faire, et il a des projets pour la personne en difficulté. Structures palliatives dans lesquelles les personnes se sentent portées, énergisées et nourries en affection et en attention, au prix d'un abandon de liberté, d'autonomie. Tout se paie.
Certes il y a des degrés différents d'aliénation, mais dans ce cadre on ne reçoit que des réponses fermées : la situation ne peut évoluer que par la mort de celui qui sait, ou par exclusion ou excommunication ou par intervention de la loi ou des pouvoirs publics, suite à des plaintes ou à des "affaires".
Face à ces expériences déstabilisantes, on fait souvent désespérément appel à la tradition, en quête d'un appui, d'un sens, de lien. Il est rare qu'on sache de quelle tradition il s'agit et généralement on ignore que toute tradition naît d'une innovation, qui était elle-même en rupture avec la tradition. Il n'y a pas de tradition sans rupture à l'origine, mais la constitution des églises transforme la nouveauté en tradition, et la recherche d'air en fermeture. Le rapport aux ancêtres a toujours été très ambivalent, sinon notre histoire n'aurait pas connu les flux migratoires - qui consistent à quitter la terre des ancêtres- qu'elle a connus et qu'elle connaît encore. C'est parfois dans la souffrance, c'est parfois dans la nostalgie, mais c'est toujours dans une nécessité pour survivre : les ancêtres sont tyranniques, aliénants, et quand nos parents, nos grands parents n'ont pas pu rompre avec la tradition et les ancêtres, ils nous ont transmis un message subliminal ou implicite d'avoir à le faire. Ce que nous faisons en notre temps, en Occident. On voit bien, dans le travail individuel, l'importance des conflits de loyauté et de fidélité, et comment les seules façons d'être fidèles aux ancêtres, c'est de leur être infidèles : on répond ainsi à leur message implicite.
Autant de réponses fermées à la nouveauté floue. Pour le psychothérapeute logique avec lui-même, et loyal à l'esprit même de la psychothérapie, la réponse ne peut être qu'une réponse ouverte, qui ne passe ni par une réponse dogmatique, ni par une appartenance aliénante, ni par un retour vers la tradition, ni par une réponse à la place de l'autre. En acceptant la réalité de ne pas savoir, de ne pas savoir où on va, et en acceptant d'aller vers un inconnu qu'on découvre à mesure, et qu'on balise à mesure qu'on y avance. Les dogmes, sectes et religions demandent l'obéissance. Accepter n'est pas obéir. La psychothérapie est une démarche vers l'acceptation, mais accepter et voir la réalité du pouvoir ne signifie ni s'y soumettre ni s'en servir pour asservir. Voir et regarder l'autre dans toute son épaisseur humaine et le reconnaître n'est pas le définir dans notre désir et notre projet.

Conférence donnée lors du Congrès International de Psychothérapie Corporelle, Paris, 8-11/11/2008. Le texte en a été repris et précisé pour la lecture.
Je ne ferai pas ici la distinction entre religions et églises. Elles entretiennent entre elles le même rapport que le software et le hardware en informatique, l'église étant évidemment le hardware et la religion le software, l'un ne pouvant fonctionner sans l'autre.
Voir sur cette question mon livre "La dépression, une épreuve moderne", paru chez L'Harmattan, Paris, 2009.
C'est à dire d'aider à la recherche et à la mise à l'épreuve des hypothèses.


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