TAGRO-KOULIBALY: LA PARADE DES SECONDS COUTEAUX, LE PARADOXE DES VALEURS DEFENDUES

Senio Waraba-Dah-Dji

Aussi longtemps que les lions n'auront pas leur historien, les récits de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur.

TAGRO-KOULIBALY: LA PARADE DES SECONDS COUTEAUX, LE PARADOXE DES VALEURS DEFENDUES:
L'affaire Tagro n'a pas encore livré ses derniers secrets. Le combat auquel se livrent en ce moment les seconds couteaux est symptomatique d'un combat de catch dans lequel les coéquipiers se tapent dans la main pour s'inviter à tour de rôle sur le ring afin d'affronter des adversaires qui s'adonnent, eux aussi, au même rituel puisque c'est la règle du jeu. Cette crise est la manifestation d'un débat antique qui a souvent cour dans les chapelles politiques à la veille des échéances électorales et qui oppose les partisans de la campagne acharnée aux partisans de la critique interne constructive. Pour les premiers, en situation de campagne, il ne doit point y avoir de contradiction interne, seules ont leur place la propagande et l'encensement. Quant aux seconds, ils estiment que la censure doit prévaloir en cela qu'elle concourt à crédibiliser le camp et qu'elle rassure, par voie de conséquence, les électeurs. Au delà de cet aspect, les réactions que suscite cette affaire ne sont que le reflet des valeurs que chacun défend.
Le Président Affi N'guessan s'est indigné parce qu'il a vu dans la sortie de Mamadou Koulibaly une indiscipline militante qu'il fallait vite canaliser de peur qu'elle fasse école au FPI. La convocation qu'il adresse à Mamadou Koulibaly vient donc rappeler à celui-ci qu'il reste un militant du FPI soumis comme tous les autres à la discipline du parti. Affi N'guessan a donc défendu la discipline du parti.
Le Dr François Komoin, président du Centre International pour le Développement du Droit (CIDD) a salué "le vent de vertu qui a commencé à souffler sur notre république" tout en relevant l'innocence présumée du Ministre Tagro au nom du sacro-saint principe constitutionnel de la présomption d'innocence. François Komoin a donc défendu le civisme dans la gestion des affaires publiques et le respect des droits de l'Homme.
Le président Stéphane s'est inquiété de l'impact que cette crise pourrait avoir sur la Majorité Présidentielle. Il est alors monté au créneau pour interpeller respectueusement que fermement tout le monde : "arrêtons d'indisposer Laurent Gbagbo avec nos querelles". Stéphane Kipré a donc défendu l'esprit de groupe.
Les députés de l'opposition ont soutenu Mamadou Koulibaly pour l'ouverture d'une enquête parlementaire, convaincus sans doute que celle-ci fragiliserait le camp présidentiel. L'opposition a donc défendu "l'impitoyabilité" dans l'adversité politique.
La dernière réaction est celle de Blé Goudé paru dans l'Inter N° 3652 du mercredi dernier. Elle m'a particulièrement intéressé parce que Blé Goudé est un maillon important de la jeunesse ivoirienne dont, je suis, moi aussi un maillon. En recherchant les valeurs que Blé voulait défendre, j'ai noté 5 éléments dans son intervention : 1. La qualification secret d'Etat, 2. l'opportunité de la déclaration de Mamadou Koulibaly, 3. L'injure de Mamdou Koulibaly à Gbagbo, 4. Blé en position de défenseur de Gbagbo, 5. Mamadou Koulibaly en campagne contre Gbagbo.
1. De la qualification de Secret d'Etat :
Blé Goudé affirme : "tous les Etats forts au monde ont des secrets d'Etat". Je proteste vigoureusement contre cette qualification dans le cas d'espèce. Peut-on parler de Secret d'Etat dans l'affaire Tagro ? La reponse à cette question est "non !" quand on regarde la définition de cette notion ainsi que l'interprétation que des hommes et régimes politiques en font. Pour le dictionnaire, le secret d'Etat est une "information dont la divulgation porterait tort à la nation". Le Parlement Chinois vient d'adopter une loi qui définit le Secret d'Etat comme "une information concernant la sécurité et les intérêts de l'Etat, qui, si elle était révélée porterait atteinte à la sécurité et aux intérêts de l'Etat". Et le Professeur Wang Xixin de l'Université de Beijing de préciser l'esprit de cette loi : "cela permettra de favoriser la transparence gouvernementale". L'écrivain Français Paul Valery, inconditionnel du Secret d'Etat mentionne que c'est une notion qui est inévitable dans les démocraties mais ne manque pas de signaler aussitôt "son effet pervers". Ainsi, la divulgation d'informations relatives au favoritisme et à la corruption dans la gestion des affaires publiques n'a absolument rien d'un Secret d'Etat parce que cela ne porte nullement atteinte à la sécurité et aux intérêts de l'Etat. Bien au contraire. Retenons donc que si le Secret d'Etat est une notion à considérer en politique comme le prescrit Paul Valery, il n'en demeure pas moins qu'elle n'est pas un concept à promouvoir comme tente de le faire Blé ; surtout quand ce concept sert de prétexte pour se détourner du but qu'il poursuit : celui de la bonne gouvernance.
2- De l'opportunité de la déclaration de Mamadou Koulibaly :
Pour Blé Goudé, "un homme politique ne dit pas n'importe quoi, n'importe comment, n'importe quand et n'importe où". Je suis parfaitement d'accord avec cette leçon politique que Blé rappelle. Seulement, je veux souligner que celle-ci ne vaut que par son caractère relatif car, en effet, là où Blé estime que le contexte pré-électoral dans lequel nous nous trouvons n'est pas favorable à la critique interne, une autre personne peut estimer que c'est exactement à cette période que la censure interne doit s'exprimer dans la mesure où elle permet d'arracher aux adversaires politiques des sujets de spéculation sur le camp présidentiel. Quand une femme reconnait qu'elle n'est pas belle et qu'on la voit en train de travailler à se rendre charmante, sa rivale peut-elle spéculer encore sur sa laideur ? C'est là, la démarcation entre les chantres acharnés des chapelles politiques et les partisans critiques et lucides. Seules les élections nous révèlerons, lequel de ces deux groupes sera suffisamment crédible pour rabattre sur Gbagbo les voix des "hésitants" et des "neutres" avec qui on gagne une élection selon la formule des "trois cailloux" de Mao Tsé-toung rapportée par Blé lui-même.
3- La sortie de Mamadou Koulibaly est une offense à Gbagbo :
Blé affirme : "quand Koulibaly dit que Tagro fait signer de fausses ordonnances au chef de l'Etat, cela voudrait dire que pour Koulibaly Gbagbo est un homme manipulable, un pantin". Non, le Pr Mamadou Koulibaly n'a ni insulté Tagro, ni insulté Gbagbo. Le Professeur a critiqué la pertinence des textes qui accompagnent l'application de l'APO. Il a indexé Tagro certainement parce que c'est bien lui (Gbagbo n'étant pas juriste) qui a surveillé l'aspect juridique de cet accord. Et il suffit de visiter le paragraphe 4 de cet accord (désarment) pour s'apercevoir de l'ambigüité et du caractère équivoque de ce texte. A partir de là, je ne vois pas en quoi la critique du Professeur peut constituer une offense à Gbagbo, quand on sait que dans le monde, les actes administratifs que prennent les présidents sont toujours préparés et proposés par leurs collaborateurs. D'où la notion de responsabilité politique qui a servi de thème lors de la conférence que le Professeur a animé lors de la table ronde. D'ailleurs, souvenons-nous, qu'avant Mamadou Koulibaly, le Président Gbagbo lui-même avait évoqué publiquement la corruption à l'ENA lors d'une cérémonie le 12 Février dernier. Faisant allusion à Hubert OULAYE, Ministre FPI qu'il a lui même nommé et à la Direction de l'ENA, il s'est exprimé ainsi : "il se raconte en ville que vous vendez les places à l'ENA. Si c'est vrai, arrêtez ça !" Doit-on dire que Gbagbo se faisait lui-même l'injure d'avouer son incompétence en parlant ainsi ? Non, Gbagbo voulait simplement faire remarquer à Hubert OULAYE qu'il a trahi sa confiance. Le débarquement de celui-ci lors de la formation du Gouvernement Soro 2 est suffisamment évocateur de la volonté du Président d'assainir les rangs de la Majorité Présidentiel. Aussi, faut-il préciser que contrairement à l'illustration que Blé fait, Mamadou Koulibaly n'est pas "quelqu'un qui rentre dans la maison" et qui dit au fils Tagro en présence du père Gbagbo que la maison est sale. Mamadou Koulibaly est le "grand frère" qui, en présence du père Gbagbo, demande au "petit frère" Tagro d'arrêter de salir la maison pour ne pas donner raison aux détracteurs du quartier qui raconte que la famille est sale. Voilà la réalité des choses.
4- De la nécessité de s'affirmer comme le défenseur de Gbagbo Laurent :
Avec une fougue perceptible entre les lignes, Blé a martelé durant toute l'interview : "quiconque s'attaque à Laurent Gbagbo mon candidat me trouvera sur son chemin". Ce réquisitoire dans lequel on constate une forte propension vers le "moi" m'inquiète. Il est bon que le DNCA sache que les jeunes de Côte d'Ivoire ne voteront pas pour Gbagbo parce que Blé Goudé l'aime ; ils voteront pour Gbagbo quand ils sentiront que Gbagbo les aime toujours à travers ses actions et à travers le discours de celui qu'il a envoyé vers eux. Sa position de DNCA oblige Blé à faire attention à ce qu'il dit, comment, quand et où il le dit. Du coup, la leçon qu'il entend faire au Professeur s'applique à lui. Gbagbo Laurent qu'il aime à juste titre n'est autre que l'incarnation de la volonté du peuple. Et c'est ce peuple qui se reconnait dans les dérives que Mamadou Koulibaly dénonce. Si tous les jeunes diplômés chômeurs ivoiriens, les victimes des déchets toxiques, les victimes des maisons de placement d'argent avaient l'occasion de s'exprimer dans un journal ou à la télévision, je crois que le DNCA n'aurait jamais pris une telle position.
5- Mamadou Koulibaly en campagne contre Gbagbo :
Par une allusion tendancieuse, Blé dit soupçonner le Professeur de travailler contre Gbagbo. Cela ressemble à un raccourci argumentatif rendu possible par une inconséquence de la part de Blé. Qu'il se souvienne avec moi qu'en 2004, Mamadou Koulibaly avait claqué la porte de Marcoussis, désavouant ainsi le FPI et son président Affi N'guessan qui a continué les débats et signé les accords. Cela a valu au Professeur un accueil triomphal organisé à grande pompe par le même Blé Goudé à la Place de la République. Gbagbo lui-même avait emboité le pas à Mamadou Koulibaly en remettant en cause les accords de Linas Marcoussis accusés d'arracher à la Côte d'Ivoire sa souveraineté. Donc Mamdou Koulibaly n'a pas changé. Dire qu'il travaille contre Gbagbo c'est fuir le débat.
Conclusion :
Je constate donc que Blé a défendu ce qu'il a appelé le Secret d'Etat. Je pense qu'il n'a pas été inspiré en diagnostiquant ainsi. Je déplore surtout les propos désobligeant qu'il a tenus à l'endroit du N° 2 de l'Etat de Côte d'Ivoire. Maintenant que c'est fait, je l'invite à s'intéresser à l'impact que ses injures auront sur la jeunesse ivoirienne. Car la première leçon que les enfants de ce pays ont apprise à l'école c'est qu'on n'insulte pas un Maitre. Qu'il se rachète sinon ses prochaines interventions risquent de n'être que du pure''vuvuzelage'' dans les oreilles des jeunes ivoiriens épris de respect. "Professeur, je vous demande pardon" !
Par TOUHO L. ARSENE
Dit SENIO WARABA-DAH-DJI
Ex-Secrétaire Général FESCI Section DROIT-Abidjan (2005-2007)
Ecrivain, Auteur de Côte d'Ivoire, il faut sauver''le soldat FESCI''
05-03-51-63 / 03-63-83-71
E-mail : arsene_touho@yahoo.fr


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