Jacques Prévert, un iconoclaste dérangeant: une lecture stylistique de paroles

Marcel Nouago Njeukam

JACQUES PRÉVERT, UN ICONOCLASTE DÉRANGEANT : UNE
LECTURE STYLISTIQUE DE PAROLES.
Evoque-t-on Jacques Prévert que de nombreux adjectifs qualificatifs se bousculent dans des bouches. Anticonformiste, iconoclaste, rebelle…, sont quelques caractérisants qui, dessinant le paradigme de la contestation, définissent l'auteur de Paroles (1) et en font, dans une certaine mesure, sa marque de fabrique. A la lecture de ce florilège qu'a commis en 1949 le fils de Suzanne et d'André Prévert, il appert que la contestation constitue la toile de fond de la création littéraire chez cet écrivain. Aussi, y a-t-il en lui "comme un mélange (…) de Voltaire par l'effronterie à l'égard des pouvoirs institués, de Sartre par le militantisme impertinent." (2) En effet, sa poésie a pour cibles les institutions de la société moderne à l'instar de la religion, de la famille, de l'école et de la politique. C'est un poète révolté contre une humanité malade qui s'approprie la parole comme une arme révolutionnaire pour dénoncer. Dès lors, nous verrons dans la suite de nos analyses comment les procédés stylistiques mis à contribution dans Paroles donnent une assise aux prises de position idéologique de Prévert.
1-La parodie
La parodie est une forme d'expression de l'humour. Elle est une technique de réécriture d'un texte célèbre, qu'elle déforme dans une perspective satirique. C'est donc à une dérision de la religion que nous convie notre auteur dans le poème "Pater Noster". Morceau choisi :
Notre père qui êtes aux cieux/Restez-y/Et nous nous resterons
sur la terre/Qui est quelquefois si jolie/Avec ses mystères de New-York/
Et puis ses mystères de Paris/ Qui valent celui de la trinité (p. 58)
Cette prière à la Prévert dénote son anticléricalisme : elle a pour héros l'homme. Elle chante les réalités mondaines, célèbre les charmes de la vie sur terre. Dans ce texte au ton incisif, le poète cloue Dieu au pilori. Aussi marque-t-il la distanciation de l'homme par rapport au Créateur, rompt-il tout lien affectif, toute affinité entre les deux en recourant au vouvoiement. Ce système énonciatif tranche radicalement avec le tutoiement patent dans la prière universelle du chrétien dont le poème est une imitation comique. Le poète semble donner la réplique au philosophe Nietzsche pour qui "Dieu est mort, vive le surhomme".
De manière humoristique, l'écrivain renverse l'ordre établi en désacralisant la religion et en banalisant l'Etre suprême qu'il juge inutile. L'auteur de Paroles apparaît comme le pendant de Dan Brown dont l'œuvre, intitulée Da Vinci Code, a fait l'objet d'une adaptation cinématographique et est dirigée contre l'Eglise catholique notamment. A une époque où celle-ci est secouée dans ses fondements par une série de crises, il est intéressant de noter la verve antireligieuse du natif de Neuilly qui ne craint pas de se voir taxer d'hérésie. Platon ne trouvait-il pas les poètes dangereux pour la cité, car susceptibles d'entraîner les hommes par la force "irrationnelle" de leurs écrits ?
La subversion sémantique que le poète opère grâce à la parodie illustre l'idéologie selon laquelle le Dieu de l'homme c'est l'homme en personne et son paradis la terre. A ce procédé se greffent certaines figures de rhétorique qui épousent cette entreprise de stigmatisation.
2-Les figures d'opposition
Il est incontestable que les figures de rhétorique ne constituent pas un simple ornement du discours ou de la pensée. Elles ont un réel pouvoir de persuasion et renforcent une intention en jouant par exemple sur les contrastes. Et parmi les figures d'opposition, nous avons l'antithèse, le chiasme et l'ironie.
L'antithèse rapproche des termes désignant des réalités opposées ; elle émaille le poème "Le Cancre" :
Il dit non avec la tête/mais il dit oui avec le cœur/ Il dit oui à ce
qu'il aime/Il dit non au professeur/et malgré les menaces du
professeur/sous les huées des enfants prodiges/Sur le tableau noir
du malheur/Il dessine le visage du bonheur (p. 63)
Construit sur de nombreuses oppositions lexicales, ce texte est la matérialisation de l'hostilité de Prévert à l'endroit du système éducatif, puisque celui-ci porte en lui les germes de la discrimination et de l'exclusion. Tout seul face aux "enfants prodiges", le cancre, maillon faible, est marginalisé. A travers sa révolte, il se présente comme le porte-parole du poète, lequel rejette cette institution. Elle ne constitue pas le creuset de l'intégration, faisant ainsi fi des valeurs et des principes républicains. Dans la même lancée, cette école conventionnelle a perdu son âme et les antithèses tête/cœur ainsi que malheur/bonheur dévoilent en quelque sorte sa déshumanisation. L'institution scolaire que flétrit l'écrivain ne prend pas en compte la sensibilité de l'apprenant, mais brille par une rigidité incarnée dans le texte par le professeur. L'antithèse se déploie par ailleurs dans le poème au titre évocateur "La Lessive" :
Que tout ceci reste entre nous/Elle est enceinte la jeune fille de
la maison/On ne connaît pas le père/La famille pieds nus/
Piétine piétine et piétine/La jeune fille de la maison crève/
L'horloge sonne une heure et demie/Et le chef de famille
et de bureau/met son couvre-chef sur son chef/et s'en va/
traverse la place de chef-lieu de canton/et rend le salut à son
sous-chef/ qui le salue…/ les pieds du chef de famille sont rouges/
mais les chaussures sont bien cirées/il vaut mieux faire envie
que pitié (pp.107-108)
L'auteur de notre corpus manie l'antithèse pour porter un regard des plus amers sur la famille. En effet, Il s'attaque à ses normes hypocrites car pour préserver sa façade d'honorabilité, la famille n'hésite pas à sacrifier sur une fille-mère sur l'autel des apparences dont elle prend soin comme de la prunelle de ses yeux. L'opinion de Prévert sur la famille rejoint celle d'André Gide dont l'anathème sur cette institution résonne encore dans nos oreilles : " Familles je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur."
Le chiasme, quant à lui, réunit quatre termes en inversant leur disposition. Le poème liminaire du recueil offre un bel exemple de ce procédé de style :
Ceux qui donnent des canons aux enfants
Ceux qui donnent des enfants aux canons (p.5)
Cette tournure stylistique fait sourdre la contestation du poète. Ce dernier décrie ici l'innocence et l'enfance sacrifiées en toute impunité par les tenants du pouvoir. Il remue l'épineuse question des enfants enrôlés de force dans des conflits armés et transformés en machines à tuer. Le poète rejoint Ahmadou Kourouma qui, dans Allah n'est pas obligé, tire la sonnette d'alarme sur le sort des enfants-soldats, victimes des intérêts égoïstes des hommes politiques.
L'ironie enfin demeure une ressource langagière que convoque Prévert pour pourfendre des situations aberrantes, jugées déraisonnables. Globalement, elle est un procédé qui consiste, pour se moquer, à dire le contraire de ce que l'on veut réellement exprimer :
C'est la meute des honnêtes gens/Qui fait la chasse à l'enfant/
Il avait dit j'en ai assez de la maison de redressement/Et les gardiens
à coups de clefs lui avaient brisé les dents (p.86)
Le rapprochement des termes "meute" (une troupe de chiens courant dressés pour la chasse) et "honnêtes gens" est révélateur de l'humour prévertien. Il est en réalité sous-tendu par "un sentiment de colère, mêlée de mépris et du désir de blesser." On le voit, le poète tourne en dérision les hommes sensés assurer la réinsertion sociale des enfants à eux confiés. Il s'insurge, au moyen de l'ironie, contre les dérapages observés dans les maisons de redressement devenues le théâtre de sévices corporels et d'une violence aveugle aux répercussions inquiétantes. Porteur de connotations et de dénotations péjoratives, le lexique s'inscrit dans la logique de la satire.
3- La caractérisation dépréciative
Dans un texte littéraire, le choix du lexique a partie liée avec les intentions de l'auteur. Autrement dit, le vocabulaire n'est pas anodin et trahit le plus souvent un fort degré d'implication subjective de celui qui l'utilise. Il a, pour ainsi dire, la "particularité de requérir de la part de celui qui nomme une prise de position à l'égard de ce qui est nommé."(3) Pagès et Rincé se veulent plus explicites lorsque, emboîtant le pas à Paul Siblot, ils énoncent :
Les personnages (…) sont généralement caractérisés en
fonction des valeurs qu'ils représentent ; chacun est
déterminé par un nombre limité de traits spécifiques.
Aux personnages incarnant les institutions ou les valeurs
rejetées par l'auteur, sont le plus souvent associés des
traits dévalorisants, ou même caricaturaux. A l'inverse, le
texte littéraire valorise des personnages incarnant des valeurs
chères à l'auteur. (4)
Ces vers de "La Crosse en l'air" en sont une illustration :
C'est un évêque qui est saoul/et qui met sa crosse en l'air/
comme ça… en titubant…/il est saoul/Il roule dans le ruisseau/
Voilà l'évêque qui vomit (p.109)
A l'observation, les termes utilisés pour dépeindre ce dignitaire ecclésiastique se veulent ouvertement péjoratifs et sont beaucoup plus portés vers la disqualification. Ils témoignent à suffisance de la répugnance du poète à l'égard de cette figure de l'Eglise et reflètent par conséquent le style combatif qui singularise les écrits de Prévert. Cette dépréciation contribue à jeter du discrédit sur cette institution "socialement créditée de "sérieuse" eu égard à sa fonction normalisante." Au regard du vocabulaire qui sert à verbaliser l'évêque, nous convenons de ce qu'
Une œuvre littéraire (…) peut s'apparenter à une entreprise
argumentative dans la mesure où son objectif est convaincre
le lecteur du bien-fondé de certaines valeurs. Dans ce cas,
l'œuvre tout entière est orientée en fonction de ce projet
argumentatif. (5)
Cet évêque que le poète se plaît à ridiculiser n'est pas le symbole de la droiture. Il s'est enlisé dans l'indignité et le lexique mobilisé est symptomatique de la bassesse de ce ministre de Dieu, avec qui Prévert n'est pas tendre. Dès lors, cette antidescription le voue aux gémonies.
Au demeurant, l'échantillon de poèmes interrogés dans l'interstice qu'autorise toute analyse des textes littéraires nous a permis de serrer de près la pensée de Jacques Prévert. De notre lecture, il ressort que ce poète est habité dans "une proportion importante du recueil (…) par un besoin violent de protestation universelle." (6) Paroles fait de lui un homme forcément dérangeant, à l'exemple du musicien sud-africain Fela Kuti ou encore de l'écrivain camerounais Mongo Beti. Prévert dénonce, s'insurge, fustige. La contestation à laquelle il accorde la part belle dans son recueil ne peut être considérée comme simple contenu, mais plutôt comme forme-sens, puisqu'elle est incarnée par des dispositifs stylistiques. Tout un travail d'écriture assez expressif de l'humanisme de ce "soldat de la plume." (7)
Notes biographiques
1- Jacques Prévert, Paroles, Paris, Gallimard, 1949.
2- André Djiffack, Mongo Beti, Le Rebelle, tome 1, Paris, Gallimard, 2007, pp 17-18.
3- Paul Siblot, "De l'un à l'autre : dialectique et dialogisme de la nomination identitaire" in L'Autre en discours, Montpellier, Presses Universitaires de Montpellier 3, 1998, p.15.
4- Alain Pagès et Daniel Rincé, Histoire littéraire, Textes et méthodes, Paris, Nathan, 1996, p.188.
5- Ibidem, p.187.
6- http: // membres.lycos.fr / be / vtt / paroles. htm.
7- Angelot Marc, La Parole pamphlétaire, Paris, Payot, 1982, p.24.


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