L'HOMME AFRICAIN FACE AUX CRISES DE LA SOCIETE EN AFRIQUE

Jean Patrice Ake

L'HOMME AFRICAIN FACE AUX CRISES DE LA SOCIETE EN AFRIQUE
INTRODUCTION :
Le Prof. Augustin KOUADIO DIBI dans son article <>, a stigmatisé les difficultés de l'homme africain à entrer dans la modernité. En lisant à travers les lignes, cet article pose l'identification de la liberté personnelle de l'homme africain moderne et la transformation de la société africaine actuelle. Suivant en cela le cri de Hegel, le Prof. DIBI ne laisse à l'africain que ce cri révolutionnaire : la liberté ou la mort. Cette philosophie, pensons-nous, recherche une synthèse entre la subjectivité et la totalité à partir d'une double critique de la moralité abstraite et de la société civile qui repose sur l'intérêt particulier. Hegel, nous le savons par Jürgen Habermas, "emploie le concept de modernité dans les contextes historiques, pour désigner une époque : les "temps nouveaux" ou les temps modernes…Dans ses leçons sur la philosophie de l'histoire, Hegel utilise ces mêmes termes pour définir le monde chrétien germanique qui est lui même issue de l'Antiquité gréco-romaine". C'est Hegel qui a tout d'abord découvert le principe des temps nouveaux, la subjectivité. Selon lui, le terme de subjectivité comporte avant tout quatre connotations : a) l'individualisme : dans le monde moderne, c'est la singularité infiniment particulière qui est en droit de faire valoir ses prétentions ; b) le droit à la critique : le principe du monde moderne exige que ce que chacun doit accepter lui apparaisse comme quelque chose de justifié ; c) l'autonomie de l'action : il appartient aux temps modernes de vouloir répondre de ce que nous faisons ; d) enfin, la philosophie idéaliste elle-même : pour Hegel, c'est l'œuvre des temps modernes pour autant que la philosophie saisit l'Idée qui a conscience d'elle-même.
L'individualisme, qui est un des traits saillants de cette modernité, et que nous pouvons traduire ici en termes d'autonomie de la personne, a montré ses limites. En effet, à partir de Nietzsche et de Freud, l'individu cesse d'être conçu seulement comme un travailleur, un consommateur ou même un citoyen, d'être uniquement un être social ; il devient un être de désir, habité par des forces impersonnelles et des langages, mais aussi un être individuel, privé. Ce qui oblige à redéfinir le Sujet.
Nous allons, pour notre part, montrer dans cet article que les crises actuelles de l'Afrique ont leur origine dans le fait que l'homme africain est lui-même un être foncièrement malade. L'Africain est malade parce que le continent dont il se réclame à cor et à cri n'existe pas. L'Africain est originaire d'une tribu et il a une ethnie, et c'est ce qui est important à ses yeux. Ensuite nous verrons que les Africains qui sont des êtres en crise, d'où pour nous la nécessité de définir cette crise. Cette crise a son origine dans l'économie, mais elle a d'autres composantes. Voilà pourquoi nous serons amenés à parler des crises : dans le politique, le social… Finalement, nous ferons nos propositions pour la sortie de ces crises : il faut un partage des richesses car la terre appartient à tous.
1. L'AFRICAIN EST UN ÊTRE FONCIEREMENT MALADE
A l'image de son continent, l'homme africain est devenu aujourd'hui <>. L'Africain est devenu comme son continent <> ou encore les africains sont devenus les uns pour les autres <>. C'est vous dire que l'Africain est malade dans sa peau. Après tous ces viols, ces violences - la colonisation, la néocolonisation qui ont démembré l'Africain qui aujourd'hui a la tête dans le village, pense en villageois, et les pieds dans la mondialisation, l'ère des autoroutes de l'information. L'Africain est un être hybride qui se cherche son identité. Or, nous savons avec Eboussi Boulaga que l'Afrique n'existe pas. "Ce qui est au commencement, et qui est vu comme tel après coup, ce sont des traditions multiples qui s'ignorent mutuellement, qui n'existent pas les unes pour les autres. Parfois, elles s'affrontent dans une lutte à mort, parfois certaines succombent à la domination d'une autre ou s'allient temporairement. Après coup, on peut en faire la somme, en rassembler les traits récurrents ou constants et nommer ce commun dénominateur "tradition africaine", mais au commencement, il n'y a pas de tradition africaine, parce qu'il n'y a pas d'Africain.". Ce n'est pas un point de vue nihiliste que nous partageons entièrement. Nous soutenons que cette Afrique dont nous parlons n'est qu'une idée platonicienne. L'Union Africaine que nous venons seulement de porter sur les fonds baptismaux en réalisera, j'en suis certain, son concept aristotélicien. Pour l'heure, l'Africain porte un nom de quelque chose qui n'existe pas. Comment peut-il être à l'aise dans sa peau ? L'Afrique est comme une peau pour l'homme africain et cette peau a des maladies. Ce que nous disons ici de l'Afrique, vaut pour nos pays africains. Pour parler du terme de Côte d'Ivoire, disons avec le Prof. Memel Harris Fotê, qu'il est un "terme d'origine étrangère, né des rapports de commerce avec l'Europe, terme restrictif, tant du point de vue géographique en ce qu'il borne le pays à sa façade maritime par opposition à son hinterland profond, que du point de vue économique en ce qu'il donne la prévalence à l'ivoire parmi les multiples richesses exportées de ce pays, le terme de Côte d'Ivoire, désigne une formation sociale nouvelle - Etat-nation, territorialement délimité et temporellement daté - où se trouvent agglomérés, par un double processus de violence exogène (la colonisation) et de contre-violence endogène (le P.D.C.I-R.D.A.et la Décolonisation) des peuples entiers, des morceaux de peuples, des sociétés et des cultures africains qui lui donnent l'essentiel sinon le tout de son contenu humain actuel. Ces peuples, ces sociétés et ces cultures dans leur versant ancien d'avant la colonisation française constituent ce que nous nommons la Côte d'Ivoire précoloniale." La Côte d'Ivoire, le Mali, le Soudan, le Burkina Faso… n'existent pas. Ce sont des micro-états, organisés en système, à la suite d'une violence inaugurale, la colonisation. Nos micro-états sont à faire. A la faveur de la crise que vit en ce moment la Côte d'Ivoire, les habitants de ce pays ont eu un réflexe de patriotisme hors-pair : placer le drapeau de la Côte d'Ivoire sur les maisons, dans des véhicules…Tout se passe comme si l'ivoirien redécouvrait son pays et réinventait l'amour pour lui.
2. DE LA CRISE AUX CRISES
Parler de crise en Afrique, c'est situer la baisse continue des emplois salariés dans les entreprises du secteur moderne à partir de l'année 1980. C'est à partir de cette période que les programmes de redressement adoptés, après négociations avec le F.M.I et la Banque Mondiale, ont eu des effets directs sur les ressources et les potentialités des catégories populaires et moyennes : blocage (et dans certains cas baisse) des salaires, licenciements et limitations des recrutements dans la fonction publique, fin des programmes de construction de logements sociaux par les sociétés immobilières d'Etat (de nouveaux programmes ont repris en 1988 : ils sont engagés par les sociétés privées pour les salariés exclusivement), réduction du nombre d'admis dans le système éducatif officiel (et notamment dans les grandes écoles et l'université), réduction du nombre et du montant des bourses accordées dans l'enseignement secondaire et supérieur.
Pour éclaircir les conditions du passage à la pauvreté, il faut partir d'un tableau d'ensemble des catégories sociales dans les villes africaines. En effet, la question de l'appauvrissement est relative aux ressources des citadins. Quelles sont les ressources (en quantité et en qualité : niveau de ressources et types de ressources) qui permettent d'éviter l'appauvrissement le plus radical ?
Les fractions dominantes des sociétés africaines(grande bourgeoisie d'Etat, bourgeoisie libérale, bourgeoisie d'encadrement, bourgeoisie intellectuelle) sont hors de cause : elles n'ont pas connu un effondrement de leurs situations.
Pour les fractions dominées des sociétés africaines, les <>, il y a lieu de tracer une frontière entre, d'une part la petite bourgeoisie et d'autre part les fractions populaires. Au cours des années soixante : on pouvait considérer comme appartenant à la petite bourgeoisie les personnes disposant d'un revenu stable(régulier), soit un salaire, soit des gains provenant d'une activité artisanale ou commerciale ; la régularité du revenu et son niveau étaient liés à la mise en œuvre, sur le marché du travail, d'une qualification, d'une compétence ayant exigé un temps d'apprentissage ou bien dans le système éducatif formalisé, ou bien en cours d'une certaine durée de pratique, en tout cas une qualification acquise.
A la différence de ces catégories à revenu régulier, les individus des fractions démunies, qui réussissent cependant à se maintenir dans les villes africaines (ce qui ne va pas de soi), n'ont pas assimilé une compétence telle qu'ils puissent se fixer dans une activité rémunérée à un niveau régulièrement correct (le salaire minimum garanti, défini par l'administration, peut constituer la mesure de ce niveau pour un individu) : autrement dit, il peut s'agir d'actifs occasionnels (par exemple, des tâcherons liés à un patron-artisan du bâtiment, des aides-mécaniciens, etc.) mais aussi d'actifs à plein temps fragilisés par l'intensité de la concurrence et leur faible compétence. De ces fractions pauvres se distinguent les <> : il s'agit d'une population hétérogène composée d'individus ne disposant d'aucune ressource propre et qui vivent, en ville, grâce au soutiens des une et des autres (soit parents, soit relations, soit voisins qui, à l'occasion, les nourrissent, les hébergent, leur donnent de petites sommes d'argent).
3. LES ORIGINES DES CRISES ACTUELLES
La crise que subissent nos états africains, en particulier nos dirigeants, a son origine dans la violence qu'exercent les puissances financières internationales. Horkheimer et Theodor W. Adorno relèvent pour leur part, <>. Ceux-ci ont réussi à mettre en système, le film, la radio et les magazines. Chaque secteur est uniformisé et tous le sont les uns par rapport aux autres. Face à ces cartels, nous ne reconnaissons plus les oppositions politiques qui à leur tour exaltent aussi ce système. Horkheimer et Adorno insistent sur le pouvoir absolu de ce capital qui est pour nous le maître du jeu politique aujourd'hui dans le monde. C'est ce qu'un récent séminaire a appelé <>. Horkheimer et Adorno font remarquer que dans ce système, les habitants sont expédiés dans les centres des villes pour y travailler et s'y divertir en tant que producteurs et consommateurs et que l'unité évidente entre macroscome et microscome présente aux hommes le modèle de leur civilisation : la fausse identité du général et du particulier. Ils font cette remarque que nous trouvons très pertinente :<>. La crise de l'idéologie se ressent d'autant plus que le film et la radio n'ont plus besoin de se faire passer pour l'art. Ils sont devenus des business. Ce business est leur vérité et leur idéologie qui légitiment la camelote qu'ils produisent délibérément. Horkheimer et Adorno se préoccupent de <> ; nos auteurs pensent que ces hommes de la finance ne se préoccupent nullement du volet social de leurs entreprises. Aussi dans ce système de développement, notre vie devient si standardisée car nos demandes sont identiques. Tout est nivelé.
4. CONCLUSION : COMMENT SORTIR DES CRISES ?
Il nous faut conclure après avoir diagnostiqué le mal. Si pour nous la crise que nous vivons est surtout économique, nous ne voulons pas nier ses autres aspects : politique, social,…. Mais résoudre le volet social serait faire un grand pas en avant. Nous volons revenir à cette proposition du St Père, le Pape Jean Paul II qui appelle depuis toujours au partage des richesses de cette planète : la terre appartient à tous et nous avons droit à ses richesses. Il faut briser le monopole de ces cartels financiers qui sont aujourd'hui les vrais colonisateurs de l'Afrique en permettant aux dirigeants africains de protéger nos richesses par l'établissement des droits de douanes sur tous nos biens. Ce que je dis est très utopique. Ce que nous disons ici ne cesse de reproduire le morceau de bravoure du baron de Münchhausen : s'extraire du marécage en tirant sur ses propres cheveux.


Imprimer cet article