DE PROFUNDIS

Serge Venturini

à
Josquin des Prés
(vers 1445-1521),
au "Prince de la Musique"
1.
Et ma parole fendra la pierre,
— mon œil brûlera tout
ce qu'il ne voudra voir.
Par ma bouche jailliront
des paroles anciennes.
— Fort anciennes.
Des voix d'antiques cultures
mêlées, — tissées, — trissées, —
au vent de l'universel. — Métissées.
Ma voix s'élancera. Là-haut. — Très haut.
Loin dans l'espace du chant. — L'esprit.
Dans le temps. — Le temps d'un silence.
Je ne serai qu'un poème imprimé.
Et mon souffle restera dans l'écrit.
— Attesté par mon cri.
2.
Les frontières n'existent
que pour être — franchies.
Et je volerai dans l'espace,
— simple étincelle du cosmos.
Et dans mon utopique errance,
plus rien ne pourra m'arrêter.
— De l'air ! Du vent ! Mon nom
ne sera rien d'autre
— que le suave zéphyr.
Le tigre de mon œil aura
tout entr'ouvert, dans l'or fondu de la parole.
— Et même mon œil ne sera plus que nuit.
— J'irai, cheval libre de ses entraves,
Très loin. — De tout ce qui mutile l'être.
Or, je serai cœur battant ! — Cœur pulsant !
3.
Ne parlez pas de rêves ! Dites, — visions.
Les rêves ne sont rien que fumée.
— Seules les visions ouvrent des portes.
Au diable froide cruauté et
tous les soleils de glace,
l'immense nuit et le vieux Chaos !
Nous habitons la langue. — La tyrannique
langue. Les rythmes. Les mètres. Les cadences.
— Notre unique, notre universelle patrie.
Nous ne sommes plus maîtres de rien.
Plus de dieux et plus de maîtres.
— Seul nous gouverne le devenir.
Lui seul est vie. — Vrai mouvement.
— Guide des métamorphoses.
— Et quel guide ! — Toujours renaissant !
4.
Souffle long, souffle court… — Qu'importe !
Seul le souffle est esprit. — Flammes !
Sans esprit. — Pas de feu. — Ainsi pas d'âme.
C'est au plus profond de l'obscur —
que vont fuser les étincelles de nos chemins.
— Ici. Point de plan cadastral. —
Ceux qui font semblant de nous ignorer,
ils ne connaissent point l'abeille de nos rires.
— Ils ont trop peur du rire qui tue !
— Sifflent les haches ! — Pleuvent les éclairs !
Hardis petits ! — ils ne s'aventurent guère
sur les dangereuses voies des condottieres.
Le mot virtù n'est pas dans leur vocabulaire.
Chez eux, — point de courage !
Chez nous, — le cœur, de tout est l'origine.
5.
Non ! — Ils n'ont pas le cœur à l'aventure.
Ils n'ont qu'un souci : — leur propre confort !
— Ils ont leur âme qui pue le renfermé.
— François Villon n'est qu'un aventurier.
Et il faut bien le reconnaître, ils ne l'aiment
que sur le papier. — Et ne pas le rencontrer !
Imaginez François l'escholier. — Médaillé
et breloqué. — Tel un commissaire de police !
Et Mandelstam, — qui n'avait même plus sa pelisse.
— Marina, ils me font tant honte avec leurs prix !
Un général par-ci. — Un maréchal par-là.
L'armée ? — Antonin, ils l'ont encore oublié…
Au diable ! Qu'ils aillent ! Ô que le vent les emporte.
— Là où bon lui semble. — Il y a des morts plus
vivants. — Que ces pauvres cadavres ambulants.
6.
Cela doit-il être ? — Oui, cela doit être !
— Oh ! vite, avançons ! Le poète est visionnaire.
Qu'il soit — réprimé, — déprimé — ou supprimé.
Moi aussi. — La poussière sans nom,
— pétri de terre, — de vil limon.
Moi aussi. — La rose de personne.
— Oui, j'en appelle à Paul Antschel Celan,
et à son obscur — Psaume de la souffrance ;
à son tragique — "Loué sois-tu, Personne."
Et l'on me reprochera mon immense orgueil,
mais pour traverser la grande Nuit des nuits,
— Jean de la Croix — point je ne suis.
Aimer. — Rien sans cœur et rien sans courage.
Aimer pour agir. — Contre tout ce qui fracture.
Contre les vampires d'âmes. Les manipulateurs.
7.
Aimer. — Pour être plus fort. Contre les malheurs !
— J'entends Josquin me murmurer ses mélodies,
je vois un chantre — sortir — de l'épais brouillard.
— Je danse. — Je vocifère. — Je creuse la langue.
Je déterre les mots. — Et je les fracasse. —
— Je suis un artisan. — Un pauvre artisan.
J'avance dans la nuit. — Toujours cœur battant !
— J'outrepasse le visible — vers — l'invisible.
Je marche. — Je course les démons. — Je silence.
Et il fait déjà jour. — Ciel bleu aux fenêtres.
Mais c'est une autre nuit. — Le combat continue.
À ce monde. — Nous ne sommes pas encore nés.
L'humanité est en marche. Corps déchiquetés. —
Corps lacérés. Mais elle avance. Hors des bourbiers.
— C'est l'heure noire du tohu-bohu des mégapoles.
8.
Le sommeil taraude. — Même les esprits aiguisés.
Des mots délirants. — La fatigue fait s'envoler. —
Musique ! Musique ! — Tout le corps est rythme.
S'achemine. — Dans le balbutiement. — Le silence.
— Des fatales sirènes. — Je n'entends plus le chant.
Temps ! Mon ouïe s'est brisée. Mon cœur s'est bronzé.
Déjà ! — La tombée du jour. — Baisse la voix !
Les morts exècrent le bruit. — Chut ! — Tes fruits
ont grand besoin du silence. — Pour mûrir.
— Ne viens donc pas troubler l'or du silence.
Brillent les étoiles. Se lève une brise nocturne.
Fais que ta Parole soit plus belle que le silence.
Ma soif d'aurore n'a pas d'égale. — Je pulvérise.
— Je suis le présent de ton présent infini.
Ah parfums ! — Nous volerons parmi les siècles.
9.
Tout est bleu. Dans le monde de l'ouvert. Oui, tout bleu.
— Et quand surgit l'orange solaire, — je ne garde en
mémoire — que les filaments des traînées rose pâle.
Dans la plus haute limpidité atteinte —
je n'entends plus que — le déchirement
des tout derniers cris. — D'hirondelles trissant.
C'est une nouvelle nuit. — Qui s'abat.
Et la venue de la première étoile.
— Quand l'ouvert, — là, se clôt.
Là. — Règne le silence.
Le silence recouvré.
— Le silence. — Nu.
Et du profond. — Des profondeurs,
j'ai crié, — j'ai crié vers Toi, lecteur.
— Le lecteur à venir.
10.
J'attends le jour. — De Profundis !
Le jour nouveau sur terre.
— Je suis vivant !


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