Brahim de nulle part

J'attire l'attention du lecteur sur le caractère fondamentalement intime et fragile de ce texte et dont je ne sais pas encore à quelle sollicitation ou à quelle urgence j'ai cédé pour le donner à lire et pour les extraire de mes archives précieusement rangées comme des bouts vie désormais familiers et même intimes, constituées depuis de longues années.
Peut-être est-ce le besoin de rendre visible ces latéralités humaines, partie prenante de notre vie collective et dont il ne ressort plus rien : ni révolte, ni résignation mais une totale indifférence consommée et ce même jusqu'à la mort, mais légataire de responsabilité et d'exigence morale.

Au fond ce que j'écris ce sont des éléments d'une sociologie du malheur ou du moins une analyse du malheur des gens appellant sur elle (ce qui tarde encore à venir à mon sens) une gérontologie de l'espérance.
Ouach habiti tani a si Omar ? ma ^'yiti mil ketba ? jebti lina chi flouss be'da ? aji tchreb atay wi hin allah !
" Qu'est-ce que tu veux encore si Omar ? Tu n'es pas fatigué d'écrire ? Tu nous as ramené quelque chose d'abord ? Viens, on va boire le thé, Dieu pourvoira après !"
Il me recevait toujours par ce même préambule avant que nous revisitions ensemble la géographie de nos origines et surtout celle de ses origines, au gré des itinéraires qu'il choisit lui-même sans jamais bouger de sa chaise, me confiant ainsi - et si c'est sans calcul apparent, c'est sans nul doute dans une secrète nostalgie - tant de pistes : un jour il était de chichaoua, un autre jour de tamanar, ou de tant d'autres petites localités que je n'avais aucune raison particulière d'aller visiter, si ce n'est à travers cette complicité qui s'est insidieusement installée entre nous et qui est devenue un lien, une parenté et en tout cas cette exigeante solidarité qui s'impose. A chacun de mes voyages au Maroc, je me faisais un devoir d'aller sur ces lieux demandant si quelqu'un se souvenait encore de lui ? Rien. Il se contentait de mes récits de voyages sans jamais démontrer la moindre déception, il voyageait ainsi par une sorte de procuration.
Dans l'institution où habitait "Da Brahim" on l'avait surnommé désobligeamment "le mythomane" parce qu'il parlait souvent de son pays, de son argent, du bon temps vécu ailleurs, de sa connaissance de Paris et de ses alentours, ce qui rendait souvent les repas électriques, les injures fusaient de tous les côtés et la patience des soignants était mise à rude épreuve également.
J'ai toujours évité prudemment d'interférer ou d'intervenir dans ces instants et dans ces échanges parce q'ils dénotent au moins la vitalité des lieux et même le refus de ces vieillards de s'abandonner à la somnolence ou au ronron de la TV qui fonctionne tout le temps. Et nos apartés venaient toujours le soustraire à ce débat auquel il n'avait plus envie de participer.
Qui est ce Brahim de nulle part ? Un marocain de nulle part
De nulle part et comment peut-on être de quelque part lorsque toute sa vie on a passé son temps dans un éternel voyage ?
- D'une entreprise à une autre au gré des primes promises par les employeurs pour s'acquérir ou garder un bon travailleur, docile comme on les aime, peu regardant sur les horaires ou sur la pénibilité du labeur ou même sur l'inconfort de sa condition de vie comme est venu nous le rappeler brutalement le traitement indécent de ces saisonniers marocains "hôtes des vignes" et autre arboriculture
- D'un logement vers un autre, en raison des ententes et des mésententes avec les proches ou la parenté, avec les amis ou les copains du moment, avec les co-locataires dans une promiscuité dont seuls les marchants de sommeil ont le secret et tirent substantiellement les bénéfices ou encore la brutalité de ces mêmes rapaces qui "n'importeront pas au Paradis" comme on dit, tous les loyers encaissés pour les conditions dans lesquelles ils ont fait vivre les gens,
- D'une femme à une autre et c'est une autre histoire…..
- D'un pays à un autre parce qu'on n'est pas d'ici ; on ne l'a jamais été totalement et on n'est plus non plus de là-bas parce qu'on a trahi la règle, le conventionnel tacite et parce qu'on ne sait même plus comment vivre avec "ces autres" qu'on a abandonné en quelque sorte et chez qui finalement on n'existe plus pour ainsi dire. On s'est perdu à leurs yeux graduellement malgré les mises en gardes ou la dépréciation : attente, sommations à la raison et au retour de temps en temps, mises en garde, critiques ouvertes ou par messagers et enfin ex-communion et verdict irrévocable : mejli
- De nulle part et jusqu'au bout de la vie, parce que la concession gratuite où il a reposé

Omar Samaoli, Gérontologue

Post-scriptum : Voilà comment on n'est plus l'immigré de personne, ni un immigré chez personne et un citoyen de nulle part. Prière de sortir Brahim des statistiques et études sur les flux migratoires.


Imprimer cet article