J’ai traduit Sayat-Nova comme un frère

"Nous nous cherchions l’un l’autre,
nous cherchions un refuge pour notre amour,
mais le chemin nous a menés au monde des morts."
Sayat-Nova

Je voulais simplement lire Sayat en français dans le texte et il était impossible de trouver une traduction intégrale de sa poésie arménienne. Je pensais qu’un livre comme celui-là trouverait donc pour une publication une maison d’édition française rapidement. - Oh ! que nenni !
En effet, jamais pareil travail n’avait été effectué en Europe depuis le XVIIIe siècle, même si de douteuses adaptations circulent. C’était sans compter sur l’absence de curiosité des éditeurs français. Après cinq années de travail avec mon épouse sur ce daftar, le manuscrit des 47 odes arméniennes, grande fut notre stupéfaction de voir nos courriers à différentes maisons d’éditions restés sans aucune réponse. C’était aussi sans compter sur l’exécration de la poésie de nos contemporains… Fallait-il que l’on crût à une impossibilité conjoncturelle ?
À l’heure du Tout-pour-le-Roman, le pauvre Sayat, comme nous aimons à le dire entre nous avec un sourire, lui qui fut maudit par les féroces autorités de son temps, autant que vénéré par les trois peuples de la Transcaucasie, doit encore se retourner, une fois de plus, dans sa tombe. Lui, si vivant, deux siècles après sa mort, dans tout le Caucase aujourd’hui, et si étranger des réseaux de l’édition française et arménienne de la diaspora, tous plus avides les uns que les autres de manne financière, plus aveuglés par de futurs profits qu’animés d’un vrai souci de la Beauté, d’un sens réel du partage et d’une grande exigence de la littérature.
Immense fut notre déception et profonde notre tristesse de constater une telle myopie des esprits. Nous avalâmes incompréhension et colère avec un doigt de fiel, et plus que déterminés, reprîmes notre long et tortueux chemin, car l’année de l’Arménie en France approchait à grands pas. Une occasion s’offrant peut-être à nous bien que nous soyons sans illusion quant à l’issue de notre proposition.
Ce monde des petits épiciers et des grands boutiquiers est devenu tellement abject dans sa débâcle qu’il faut sans trêve mobiliser toutes nos énergies afin de lutter contre le cœur de ce monde sans cœur. Les pires ennemis n’ont même plus de visage. Les terroristes fanatisés ont celui de la fausse innocence. Derrière le regard du renard bat un cœur de loup. Mais le lion qu’a-t-il à faire de ces esprits étroits aux vils stratèges ?
Connaissez-vous la neige chaude ? lançait désabusé, quelques mois avant d’être lâchement assassiné, le poète berbère Lounès Matoub. Comment la République a-t-elle pu nourrir en son sein des serpents qui chercheront tôt ou tard à la détruire de leur poison ? Et comment le fondamentalisme intégral a-t-il pu prendre les paupières cousues du sectarisme bombiste et meurtrier ?
Au moment où certains sont gouvernés par la peur, au lieu de se couvrir la face de cendre, au lieu de se draper dans la solennité du silence, et sans prendre l’autre pour un barbare, (même si la tolérance est la plupart du temps perçue par les ignorants comme une faiblesse) - n’est-il pas venu le temps opportun de réagir par la force des lois et l’universalisme des principes ? Le peuple ne doit-il pas combattre pour les murailles de ses lois ?
En ce monde de plus en plus virtuel, où toutes les cartes sont minutieusement truquées, la contrefaçon plus vraie que nature, il nous faut un courage inoxydable, une dignité sans faille, - une fraîcheur d’âme de tigre pour seulement survivre. Combien serons-nous demain, debout, à l’heure des combats ? Ou bien…
Sayat-nova est mort refusant d’abjurer sa foi, sous la force du yatagan, mais on ne triomphe guère par le glaive, comme chacun sait. Les morts habitent la mémoire des vivants, et quelques-uns chantent même dans les supplices. Seuls demeurent, quand les brasiers se sont éteints, les chants de ceux-là qui marchèrent au supplice et à la mort. Ces chants sont alors les chants de triomphe de la vie.

Serge Venturini, août 2005


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