La pellicia di Mandelstam

Serge VENTURINI

En 1922, Ossip Mandelstam signa une première prose, digne de ce nom, qui allait comme une matriochka contenir toutes les autres, et surtout la plus belle d’entre elles, son « Voyage en Arménie. » Ils sont peu nombreux les lecteurs de « La pelisse », pourtant la plus affranchie des plumes, la plus désinvolte, la plus détachée, est déjà là.
Rien à faire donc, Mandelstam ne se plaît pas dans cette pelisse d’occasion trouvée à Rostov, elle sent le moisi :
« … mais voilà, je ne peux pas m’y faire, elle dégage une mauvaise odeur, comme de coffre, et aussi d’encens, de testament spirituel. »
En 1930, notre poète s’emballe, s’emporte, prend le mors aux dents, se déchaîne, secouant dogmes et traditions. Il écrit dans la Quatrième prose, au chapitre XIV :
« J’arrache de mes épaules ma pelisse littéraire, je la piétine. Je reste en veston… mais tout plutôt qu’entendre le tintement des deniers, le décompte des feuillets d’imprimerie. »
Ossip Mandelstam, comme Marina Tsvétaїéva, vivaient dans la plus grande dignité, - c'est-à-dire dans la misère et par la poésie, loin de toute aide ou subvention… Au clou donc, la pelisse, refus total de compromis avec les pouvoirs politiques et littéraires et leurs sbires de leur temps, même par moins trente…
Voilà un vrai courage qui manque fort à ceux qui aujourd’hui lèchent les mains de ceux qui font la pluie et le beau temps sur la scène européenne. Ils se reconnaîtront sans aucun doute au chapitre XII :
« L’écrivainerie est une race à la peau qui pue, aux recettes de cuisine les plus sales. C’est une race nomade, qui dort dans son vomi, chassée des villes, honnie dans les campagnes, mais, toujours et en tout lieu, proche du pouvoir… »
Entre le 17 et le 28 mars 1931, Mandelstam écrivit un poème Pour les siècles futurs… où il est question non seulement d’une pelisse, mais en plus, -- d’un manchon. Que cet homme a dû endurer le froid, celui qui glace les os, fait se courber l’échine, pétrifie le corps sans pourtant réussir à geler l’âme, et à sceller les lèvres !
Sur mes épaules le siècle loup-garou s’élance,
Mais je ne suis pas un loup par le sang de mes veines,
Enfouis-moi plutôt comme une toque dans la manche
De la brûlante pelisse des steppes sibériennes.
(Tristia et autres poèmes)
La voilà sa future place dans la Russie et dans le monde, gardée bien au chaud, dans le fond d’un manchon en fourrure, cette pièce d’habillement très féminin, comme un sac ouvert aux deux bouts et dans lequel on met ses mains pour les protéger du gel. Tout un symbole, pour un poète mort de faim et de froid, -- exténué, aux portes de la Kolyma.
C’est ce qui s’appelle avoir du caractère, -- un grand caractère ! Son intrépide vision lui faisait adorer une poésie
forte que certains esprits obtus refusaient d’entendre. Il aimait la poésie du Géorgien Vaja Pchavela, que Tsvétaїéva traduisait aussi. « Dans le métier des mots, je n’estime plus que la viande brute, que l’excroissance folle :
Le sanglot du faucon taillade
Tout le refuge, jusqu’à l’os....
voilà ce qu’il me faut. » (Quatrième prose, V.)
L’homme dont la parole avait un goût de malheur et de fumée, parole spirituelle entre terre et ciel, toujours nostalgique de la culture universelle, cet homme n’avait pas de pardessus fourré à l’heure de rejoindre le royaume des ombres. Ombre parmi les ombres, il l’était déjà, transi et affamé. Mandelstam n’avait ni pelisse, ni seconde peau, --même son âme était toute nue.


Imprimer cet article