Un peu d'air qu'on dérobe

Serge VENTURINI

…pour moi, dans le pain couronne, ce qui compte, c’est le trou.
Et la pâte de la couronne ? La couronne, on la mange - le trou, il reste.
Ossip Mandelstam,
(Tchétviortaïa proza ) la Quatrième prose.

S’il fallut qu’on cherchât un livre-référence à cet ouvrage de rupture qu’est la poétique du devenir transhumain, il faudrait sans doute aller regarder du côté de la Quatrième prose de Ossip Mandelstam, et remercier son merveilleux traducteur français, André Markowicz.
Pour la première et la seule fois de ma vie, la littérature eut besoin de moi, elle me pétrissait, me ballottait, me malaxait, et tout faisait peur comme dans un rêve d’enfance, écrivait Mandelstam le réfractaire en 1930. L’écrivain comme outil de la langue, idée reprise ensuite par beaucoup d’autres, notamment par Joseph Brodsky. Dans sa Feuille vineuse, René Char remarquait aussi que les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. Gardons cette phrase en mémoire contre la cochonnerie littéraire et les soi-disant Maîtres de la langue.
Le 11 mai 1927, Marina Tsvétaïéva écrivait ceci à Boris Pasternak, aux proches comme aux lointains...
Comprends-moi bien : je ne vis pas pour écrire des vers, j’écris des vers pour vivre. (Qui donc se fixerait comme but ultime d’écrire des vers ?) Je n’écris pas parce que je sais, mais pour savoir. Tant que je n’écris pas à propos d’une chose (ne la regarde pas), elle n’existe pas.
Mon moyen de connaissance : l’énonciation, la connaissance immédiate, jaillie de sous la plume. Tant que je n’écris pas une chose, je n’y pense pas. (Toi non plus d’ailleurs.) La plume - cours habituel de l’expérience véritable, mais dormante. Telle la Sibylle qui, avant les mots, ne sait pas. La Sibylle sait dans l’immédiat. Le mot est le fond de la chose en nous. Le mot est le chemin vers la chose et non l’inverse. (Si c’était l’inverse, on aurait besoin du mot et non de la chose, or le but ultime est la chose.)
[ extrait de Vivre dans le feu, Confessions. ]
Mandelstam oppose les œuvres permises aux œuvres écrites sans permission. Les premières - ajoute-t-il, c’est du vomi, les autres - un peu d’air qu’on dérobe.
Que penserait-il aujourd’hui ? Sans doute la même chose, voire pire, l’écrivainerie pottérise à l’échelle planétaire et tout le monde produit maintenant son roman. Qui n’a pas fait son Rolla aurait dit Rimbaud ? Qui ne veut pas pottériser ?
Il faut sans trêve se radicaliser et se passionner. Déterminés, suivons notre cap, malgré les vents contraires. Ce peu d’air dérobé dont parle Mandelstam est devenu si rare de nos jours, par contre, le vomi se lit à toutes les pages. Certains écrivassiers en ont fait leur fond de commerce, et le revendiquent bien volontiers. Combien de romans, combien de tirages, avec le Veau d’or comme unique perspective ! Asphyxie et amnésie sont à l’œuvre…
Car la littérature, poursuivait Mandelstam, en tout lieu et toujours, n’a qu’une seule fonction : aider les chefs à garder leurs soldats dans leur état d’obéissance, aider les juges à liquider les condamnés.
A sociétés de contrôle, écrivains contrôlés et formatés, soumis, - donc publiables.
À l‘heure de la consommation de masse, l’ère de l’insignifiance est arrivée avec noyade spirituelle assurée pour des millions de lecteurs potentiellement programmés et mercatisés pour le retour des baigneurs aoûtiens.
Je n’ai pas de manuscrits, pas de bloc-notes, je n’ai pas d’archives. Je n’ai pas d’écriture, pour la raison que je n’écris jamais. Je suis le seul en Russie qui travaille à la voix, persistait Mandelstam et il enfonçait encore le clou, quand cette saloperie de meute en rage autour de moi écrit, écrit. Un écrivain, moi ? Hors de ma vue, crétins !
- Vite, un peu d'air ! De l’oxygène ! Mandelstam, au secours ! De la glace et du vent, ce fut le repas des deux mendiants, des fugitifs Mandelstam, son héroïque épouse Nadejda, amour et mémoire, et lui, feu follet, tous deux errants dans les plaines de Voronej.
Déjà en 1930, Ossip, déjà vieux lion, se remémorait :
Quand je repense à notre solitude - comment arrivions-nous à vivre ! De grosses l


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