Rainer Maria Rilke
« Tout ange est terrible »

Serge VENTURINI

Et qui, si je criais, m’entendrait donc depuis les ordres des anges ?
R-M.R.

Rilke a raison, tout ange est terrible, faut-il dire terrifiant ou effroyable ? Dans la descente aux royaumes des morts, ― il y a la traversée du monde invisible, ce combat qui durera jusqu’à l’aube dans le ravin de Yabboq.
Mais, de quel ange s’agit-il, chrétien ou plutôt musulman ? Ni l’un, ni l’autre. Ces oiseaux quasi mortels de l’âme sont une création du poète lui-même. Dans le combat contre l’ange toutes les frontières sont abolies, c’est le triomphe de la vie sur les forces mortifères, l’envol de la grâce contre l’esprit de lourdeur. Dans cette lutte, l’homme est dépassé, nous sommes dans le transhumain avec des mythes à re-construire. Pour Hans-Georg Gadamer, l’ange est « ce qui dépasse le domaine du sentiment humain. » Nos expériences sont donc au niveau du mythe. Que dit l’ange ?
L’ange dit ― l’indicible, il figure l’infigurable. Il dit ce qui avant lui n’était que dans les limbes du silence, mots, lambeaux de cris, qui par lui deviennent la parole, poésie. ― L’ange est une rose.
Rose, toi, ô chose par excellence complète
qui se contient infiniment
et qui infiniment se répand, ô tête
d’un corps par trop de douceur absent,
rien ne te vaut, ô toi, suprême essence
de ce flottant séjour ;
de cet espace d’amour où à peine l’on avance
ton parfum fait le tour. ( Les Roses, III )
Pour Rilke, point « d’En-deçà, ni d’Au-delà, rien que la grande Unité où ces êtres qui nous surpassent, les « anges », sont chez eux. » L’ange des Elégies de Duino, ajoute Rilke dans sa correspondance, est le garant du plus haut degré de la réalité de l’Invisible.
Ce que toujours je retiens de Rilke, ― c’est sa perpétuelle modernité. Il est d’avant, d’ici et maintenant, et il est de demain, d’après-demain, d’où l’immense richesse d’interprétations de sa poésie. Où sont les jours de Tobie…
Rilke fut un ange, et nombreux sont ceux qui en le croisant n’ont pas perçu l’ange en lui. Le château de Duino fut détruit par la guerre, mais les Élégies de Duino demeurent comme la parole d’un lieu, une allégorie de la parole, nous dit Gerald Stieg. De cet endroit qui n’existe plus aujourd’hui que par la voix de Rainer Maria Rilke. La voix élégiaque de Rilke, voix du château de Duino…
Si l’ange est une rose, par miroir, la rose est aussi un ange. Dante nous le rappelle, au chant XXX du Paradis. Béatrice n’est-ce pas un ange ? Et, qu’offre-t-elle à son amant parvenu au dernier cercle ? Une rose, et quelle rose !
Au cœur jaune de la rose éternelle
qui monte et se dilate, exhalant son parfum
de louange au soleil toujours printanier,
comme fait qui se tait et veut parler,
Béatrice m’entraîna…
Après la descente aux enfers, l’ange comme la rose manifestent des présences. Ils sont indissolublement liés, car ce sont deux figures de l’amour, monde où les rêves nocturnes sont réconciliés avec les rêves diurnes, monde où les vivants et les morts coexistent, ― forment un tout.
Dans le combat de Jacob contre l’ange, symbole pour Rilke du travail poétique, dont Delacroix nous a laissé une merveilleuse illustration, le poète passe du monde visible au monde invisible. Ici, point d’ange Gabriel, ni de doux messagers au visage souriant annonçant la bonne nouvelle. C’est en cela que tout ange est terrible. Il faut se mesurer à une perfection pleinement épanouie et achevée, affronter un accomplissement sans le moindre défaut.
La Beauté engendre toujours un sentiment d’effroi, pour celui qui cherche à l’exprimer, à dire ce qui ne peut être dit, à dévoiler ce qui ne peut être révélé. Cette traversée de la face invisible du monde des visions exige des hommes un engagement total au-delà des forces humaines. Il faut des anges ou des géants pour s’opposer aux anges, ― et les combattre du visible en invisible.


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