Poésie : diablotins de la poésie contemporaine

Serge VENTURINI

Ce qui vient au monde pour ne rien troubler
ne mérite ni égards ni patience.
René Char (Fureur et mystère. À la santé du serpent, VII)

- O ATARAXIE ! -
Récemment, je lisais dans un journal du soir*, un article à propos des identités de la poésie française d'aujourd'hui. En quoi cet article était-il caractéristique du temps où nous survivons ? L'article en question signé par une pétillante critique traitait des « Voix d'intranquillité ». Titre évocateur certes, mais qui renvoie - à quelque chose d'autre.
Que dissimule-t-il en effet ? Quel est le souci premier de ces écrivains et poètes masqués, « pleins de colère et de rage lyrique » comme l'affirme le sous-titre ? Derrière leur soi-disant rage de l'expression, ne se cacherait-il pas un vrai désir de tranquillité et de paix recouvrée avec et dans cette société, - ce qui semble étrange pour des révoltés ?
Ces poètes de l'« inapaisé » - et non de l'inapaisable - ne chercheraient-ils point au plus profond d'eux-mêmes ce qu'ils ne peuvent trouver en leur époque, ( qui n'est pas pour le moment marquée par une guerre mondiale ) une paix que ce monde ne peut, ni ne veut leur offrir ? N'est-il pas tout à fait légitime de s'interroger sur quelle pourrait être leur attitude en temps de guerre ?
Car, quelles perspectives proposent ces oeuvres, sinon le malaise propre à leur temps et à leur civilisation ? Ces poètes ne sont pas en rupture radicale, ils n'écrivent pas - contre leur temps, ils voudraient au fond s'adapter, s'accommoder à cette vie. En vain, ils ne trouvent pas le chemin, quitte à laisser leurs lecteurs au bord de la route, dans le fossé de leur désespoir nihiliste. De ceux-là, d'ailleurs, ils s'en moquent à l'envi ! Leur lyrisme rageur et critique abandonne le lecteur dans l'ornière, face au vide, au néant. Toute poésie, un tant soit peu civique, ferait éclater de rire ces petites grenouilles à la conscience malheureuse.
Cet article porte bien les stigmates ou les tendances d'une époque plus préoccupée de confort et d'aise que de guerre totale à mener jour après jour contre ce sombre monde du divertissement généralisé. Sous ces « poèmes cabrés » qui devraient amener tout lecteur aux yeux dessillés à une attitude de révolte, je ne vois que quelques chèvres, au mieux quelques chevaux dressés sur leurs pattes de derrière, aspirant à la paix et à la tranquillité des verts pâturages, en un monde ramené au calme, - et donc enfin radouci.
En substance, ces petits diablotins insurgés, ces irréductibles de surface ne visent en écrivant leur pénible malaise qu'à traduire outrancièrement au lecteur déjà fort angoissé leur âpre inquiétude, leur dérisoire trouble d'intranquilles. Ils réclament à toute voix, à tout prix et au plus vite - la libératoire ataraxie.

Paris, avril 2001

* Le Monde, 30 mars 2001.


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