In algorithm we trust
Sur les cryptomonnaies et le (supposé) stade anarchiste du capitalisme
Cf. Article de Catherine Malabou dans Le Monde du 15 juin 2018

Jacques Guigou

Virtualisation de la valeur
La notion de virtualisation de la valeur n'est pas introduite par l'auteur car elle ruinerait son adhésion à la Déclaration d'indépendance monétaire (https://currencyindependence.com/downloads/decind-fr.pdf) qui proclame sur un mode grandiloquent : " L'énergie dépensée par l'homme, la machine et la nature est la seule source de valeur " et qui poursuit en déclarant sa foi dans " la valeur du travail qui a été complètement dégradée par des machinations politiques opportunistes… ". Notons que cette " valeur du travail " dont il est question ici n'est pas la conception marxienne de la valeur de la force de travail. De quoi d'agit-il alors ? Le texte ne le dit pas précisément. On y trouve pourtant l'évocation nostalgique d'une période de l'humanité où l'argent et la monnaie étaient " l'expression de la production collective de l'effort ". Formule ambigüe pour quelqu'un qui se déclare proche des philosophes anticapitalistes canadiens, disciples de Guattari. Car le rapport entre travail collectif et accumulation de richesse, puis de valeur a été l'opérateur principal du mouvement de la valeur dès les premières formes étatiques : Empires-États, cités-États, royaumes-États, etc. En effet, ce glorieux " effort collectif de production " était-il autre chose que l'exploitation de la force de travail des esclaves, des serfs, des colonisés, des ouvriers ? En quoi les cryptomonnaies permettraient-elles de retrouver " la valeur du travail " ? On ne le saura pas.
Crypotmonnaies et résorption des institutions
Rappel est fait des thèses libertariennes et de l'école autrichienne de la valeur (Hayek, Böhm-Bawerk) qui, bien avant les crypotomonnaies, avaient montré en quoi les institutions bancaires entravaient la dynamique du capital. Le bitcoin et les monnaies analogues ne font que confirmer dans le domaine de la monnaie les thèses de l'école de Vienne. La blockchain qui est la base technologique des cryptomonnaies et qui sécurise les transactions entre pairs (peer to peer) réalise cette résorption des institutions que nous avons analysée il y a près de vingt ans comme un opérateur majeur de la société capitalisée (cf. J.Guigou " L'institution résorbée " http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article103).
La transaction financière s'est émancipée de ses supports bureaucratiques et de son contrôle institutionnel : plus de médiation ; c'est le triomphe de l'immédiateté… à la vitesse de la lumière. Au regard de cette effectivité directe des opérations monétaires cryptées, les utopies anarchistes les plus antiétatiques, les plus individualistes et les plus " libérées de l'argent " sont reléguées à des stades archaïques de l'autonomie !
Pas de transcroissance à attendre d'une autodestruction des cryptomonnaies
Cherchant à donner à ses amis anticapitalistes qui seraient susceptibles de la critiquer pour collaboration avec l'ennemi…algorithmique, Catherine Malabou donne les raisons qui l'on conduite à signer la Déclaration d'indépendance monétaire.
Elle s'explique en ces termes : " J'ai toujours pensé que les crises du capitalisme laissaient entrevoir, comme par une fenêtre dérobée, la possibilité au moins utopique de sa destruction ". Après bien d'autres elle réaffirme sa foi dans une possible transcroissance non plus des luttes selon la formulation traditionnelle dans le mouvement ouvrier historique mais cette fois une transcroissance… vers des actions de détournement des blockchains en faveur " de l'entraide et des réseaux d'échanges sociaux et économiques ". La référence que l'on attendait survient ici : celle de " la pensée de Félix Guattari ". Et voilà que rhizomes, " réseaux parasites " et autres " révolutions moléculaires " vont nous sauver du stade anarchiste du capitalisme !
Comment la virtualisation de la valeur pourrait-elle s'autodétruire ? Par une grande panne planétaire ? Un Big Crunch ? Non. Toute panne technique, même systémique, même avec de grands dégâts, trouve sa réparation. Les crypto monnaies ne sont qu'une composante du processus général de ce que nous avons nommé comme " L'évanescence de la valeur " cf. http://tempscritiques.free.fr/spip.php?page=ouvrage&id_ouvrage=5 ; processus dans lequel c'est le capital qui domine la valeur et qui tend à la dissiper. Une " autogestion " des crypto monnaies ne peut que contribuer à ce processus.
Anthropomorphisme du capital ?
En conclusion de son article l'auteur s'associe aux démarches de ces groupes d'anticapitalistes hackers qui cherchent à créer des réseaux " autogérés " de type blockchain pour combattre " le libéralisme ". Le but visé c'est de parvenir à ce que " l'argent, même sans corps, soit entre nos mains ". Autrement dit " l'argent c'est nous " en quelques sorte. Pour ces groupes, les cryptomonnaies permettent de " relancer la question de ce que peut-être le bien commun aujourd'hui ". En cela ils font écho à la Déclaration d'indépendance monétaire qui affirme tout de go le credo du capital anthropomorphisé ; le credo du capital qui cherche à se faire homme : " Nous, les soussignés, consacrerons nos vies à la construction de réseaux et de systèmes qui restaurent l'intégrité de la valeur ". Virtualiser la valeur pour mieux la dominer et pour y parvenir toujours davantage y assigner l'humanité entière, tel est l'objectif du capitalisme du sommet. Dans cette destiné, il a trouvé des adeptes chez les dévots des blockchains. In algorithm we trust.
JG
15/06/18


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