LA "LÉGENDE NOIRE" DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE: MYTHE OU RÉALITÉ ?

Paul Vaute

Article publié dans la revue Cohérence, Bruxelles, mars-avril 1991, pp. 13-27.

En 1992 sera célébré un peu partout, sur le continent américain et en Europe, le cinquième centenaire de la découverte et de l'évangélisation du Nouveau Monde. Des kyrielles d'initiatives ont déjà été prises ou vont l'être en vue de cette commémoration d'envergure. Dès 1984, Jean-Paul II, en visite à Saint-Domingue, inaugurait la plus importante d'entre elles: une neuvaine d'années de préparation spirituelle, décrétée par le Conseil épiscopal latino-américain (Célam) sur le modèle du prélude qui donna tant de retentissement et de fruits au millénaire catholique polonais (1957-1966).
Mais le parallèle s'arrêtera là, car si l'unanimité dans la ferveur avait soudé la patrie de Karol Wojtyła à l'appel du cardinal Wyszynski, l'anniversaire de la colonisation et de la mission espagnoles suscite depuis plusieurs mois, outre-Atlantique, une polémique et une levée de boucliers dont les retombées ne tarderont pas à atteindre nos pays. Reviennent en force, sur ce terrain - faut-il s'en étonner ? -, les clichés et les stéréotypes de la "légende noire", véritable épiphénomène de propagande qui n'a cessé, depuis le XVIè siècle, d'obstruer notre vision de la genèse des sociétés et des cultures hispano-américaines.
De toute évidence, les pièces d'artillerie utilisées dans la campagne nouvellement déclenchée n'en sont plus à leur baptême du feu et bénéficient déjà, avant tout emploi, d'une solide assise dans l'opinion publique. Les interprétations les plus courantes de la vulgarisation historique, sous nos latitudes, contredisent rarement le jugement sans appel d'un Jacques Pirenne pour qui "la conquête de l'Amérique du Sud ne fait pas honneur aux Européens. Elle fut réalisée par la terreur, la fourberie et la rapacité la plus effroyable" (1). Ainsi que le notait récemment Michel Grodent, "la conquête espagnole est généralement perçue comme un brutal mouvement d'éradication des civilisations indiennes, un génocide culturel qui allait de pair avec un génocide tout court" (2). Les images véhiculées en Amérique latine sont du même ordre: en témoigne entre autres, le film Republica Guarani de Silvio Black, véritable documentaire de "démystification" où l'évangélisation des Indiens est réduite aux dimensions d'"un acte de violence prémédité" (3)...
Ces exemples, épinglés parmi des myriades, prennent leur source dans un catalogue de préjugés trop souvent reçus sans vérification préalable. Car à cerner la réalité d'un peu plus près, sur la base d'une critique historique éprouvée, on parvient à une toute autre vision du partage à opérer entre les zones d'ombre et de lumière d'une épopée unique en son genre.
SI CIVILISÉS, ET POURTANT SI BARBARES...
Il est certes conforme aux faits et à nos critères éthiques d'affirmer que la conquista, surtout dans sa phase initiale, fut trop souvent rude et parfois féroce. L'exploitation de la main-d'œuvre indienne et, plus encore, celle des esclaves noirs importés sur le nouveau continent ont été justement dénoncées par bien des contemporains clairvoyants. La colonisation n'a pas rendu justice à la civilisation et à la culture sédentaires du Mexique, de l'Amérique centrale et des Andes. Les merveilles du monde aztèque, si bien mises en évidence par la recherche et l'archéologie contemporaines, ont droit à notre admiration et font partie du patrimoine artistique de l'humanité. Les conquistadors de la première génération ont trop détruit, par ignorance et avec rage, s'attaquant surtout aux divinités sculptées du soleil levant, de la pluie, de la guerre et de la nuit où ils voyaient des démons.
Reste à savoir - et ce point est historiquement essentiel - s'il pouvait en être autrement. Devant des peuplades si remarquablement développées à tant d'égards et des formes de vie marquées, au même moment, par tant de coutumes barbares, les Espagnols se sont trouvés partagés entre les sentiments contradictoires de l'admiration et de l'horreur, de l'amour et de la haine (4). Le relativisme ethnique, dominant de nos jours, rend trop souvent aveugle à la cruauté des dieux indiens et à l'holocauste des victimes sacrifiées sur les autels pour que leur sang maintienne le soleil en mouvement. Le public belge s'est pressé pour aller contempler, il y a quelques années, les trésors du templo Mayor, cœur religieux de l'Empire aztèque, retrouvés à Mexico en 1978 et exposés aux Musées royaux d'art et d'histoire. Mais combien, parmi les esthètes admiratifs, savaient qu'on a offert, selon les chroniques d'époque, la vie de 20.000 êtres humains rien que pour l'inauguration de ce centre, en l'année du "8 roseau" du calendrier autochtone, soit en 1486, trente ans à peine avant l'arrivée de Hernán Cortés et six ans avant le premier départ de Christophe Colomb ? Les victimes étaient souvent des prisonniers de guerre, les volontaires ne se bousculant pas au portillon!
A l'encontre des réquisitoires ordinaires dressés par les contempteurs de l'européanisation, nombre d'historiens mexicains, même laïques d'esprit, soutiennent avec Jorge Gurría Lacroix la thèse qui veut que la conquête ait été l'œuvre "moins de Cortés que des groupes indigènes, lassés de la tyrannie aztèque et désireux de la secouer, qui se jetèrent dans les bras des Espagnols" (5). Les autres sphères culturelles indigènes étaient-elles mieux loties ? Tout indique, au contraire, qu'elles avaient déjà perdu l'essentiel de leur vitalité et de leurs potentialités au moment de la découverte. La civilisation maya était éteinte depuis longtemps et la nature avait recouvert les grands sites d'Uxmal et de Palenque, qui ne devaient être exhumés que bien plus tard. Seul le Yucatán a connu une renaissance postclassique après l'effondrement du IXè siècle. Et si les Incas avaient encore une présence effective sur les hauts plateaux de la cordillère des Andes, leur culture ne touchait en fait que les élites (le clan inca) et n'avait pas pénétré la masse du peuple (les Quechua). Quant au reste du monde indien d'Amérique, il se trouvait toujours en pleine préhistoire.
LE CLICHÉ DE LA CROIX ALLIÉE AU GLAIVE
Sur ce terreau précolonial, la greffe de l'organisation politique, sociale et culturelle espagnole, loin d'être une plaie honteuse du passé, représente au contraire une fantastique avancée, tant matérielle que morale, vers plus d'efficacité et plus d'humanité. Ce ne sera d'ailleurs pas un mince paradoxe que de voir la chrétienté mise en accusation et présumée coupable pour un épisode de l'histoire où s'illustre au contraire, et à merveille, l'importance et la valeur du contrepoids apporté par l'Eglise au pouvoir temporel.
Il est à l'œuvre dès les années qui suivent la conquête. Les religieux se montrent beaucoup plus obligeants et fraternels que les conquérants envers les "païens": ils apprennent leurs langues, les défendent contre la rapacité des colons, se font protecteurs de la culture indigène. Les autochtones ne tarderont pas à leur rendre cette sympathie, comme le montrera leur empressement à bâtir des églises avec les pierres des sanctuaires précolombiens. Il faut lire les Colloques des douze, ce document remarquable, aujourd'hui disponible en traduction française (6), qui nous relate la rencontre, en 1524, des douze premiers franciscains à Mexico, sous l'égide de Cortés, avec les chefs civils et religieux de l'ancien Empire aztèque. Dès ce moment, la logique de l'acculturation l'emporte sur celle du déracinement qui allait faire tant de ravages dans d'autres espaces coloniaux. En résultera, la combinaison typiquement hispano-américaine d'éléments, de pratiques et de traditions indiennes et européennes. "Le Mexique du XVIè siècle, écrit Christian Duverger, voit des missionnaires fidèles à leur foi s'indianiser au point de devenir la mémoire culturelle de la civilisation païenne, tandis que les Indiens se christianisent tout en restant indiens dans leur être et dans leurs croyances! Il y a là une situation inédite qui contredit le cliché de la croix alliée au glaive..." (7) Le même historien note plus loin qu'"on peut [...] affirmer, sans craindre le paradoxe, que c'est grâce aux ordres mendiants que les Indiens du Mexique se sont convertis, mais que c'est également grâce à eux qu'ils sont demeurés indiens" (8).
Le théâtre, qui fleurit très tôt au Nouveau Monde, est un bon témoin du mixage culturel ibérico-indien. Dès 1533, on joue en nahuatl et à Lima, vers la même époque, des pièces sont représentées alternativement en quechua et en espagnol. Les normes matrimoniales ont elles-mêmes anticipé le mouvement. Par son édit de 1514, Ferdinand, faisant fi de tout préjugé racial, a autorisé le mariage des Espagnols et des Indiennes, point de départ du métissage qui fait, aujourd'hui encore, l'originalité des sociétés sud-américaines. Si l'héritage de l'œuvre colonisatrice a survécu à l'indépendance des républiques, c'est parce que les Espagnols et les Portugais, à la différence des colons anglo-saxons, se sont donnés tout entiers au Nouveau Monde et s'y sont assimilés sans réserve. "Ces mêmes Espagnols qui, chez eux, avaient si fortement marqué leur idéal de "pureté de sang" envers Juifs et Maures, se laissèrent de plus en plus entraîner, en Amérique, vers le mélange des races", écrit Henri Brugmans (9). Cortés a d'ailleurs montré la voie en épousant une Indienne aussitôt anoblie sous le nom de doña Marina: une démarche inspirée par un calcul politique, peut-être, mais parfaitement impensable de la part des Anglais ou des Hollandais...
Il est vrai qu'on doit aussi inscrire, au passif du bilan, les cas tangibles d'exactions commises par la soldatesque, voire par des religieux. Mais outre que ces derniers furent très localisés (dans le Yucatán) et souvent sanctionnés, l'évolution même du régime colonial n'a pas tardé à y remédier. Dès 1575, les Indiens sont formellement exclus par Philippe II de la compétence des inquisiteurs. Ceux-ci peuvent poursuivre des baptisés pour hérésie mais non des païens idolâtres ou superstitieux. "A l'égard des Indiens, observe J.A. Crow, on a fait preuve d'une tolérance religieuse considérable et l'Inquisition ne fut jamais autorisée à s'occuper d'eux. Les autochtones n'ayant pas eu l'occasion de connaître préalablement la vraie foi, ils n'étaient pas censés devoir rendre compte aussi strictement de leurs erreurs" (10).
On ne connaît, en fait, qu'un seul Indien mis à mort par les tribunaux ecclésiastiques au Mexique, au terme d'un procès formellement désapprouvé par le Conseil suprême de l'Inquisition d'Espagne et par le Conseil royal, qui se sont préoccupés d'adoucir le sort des héritiers du condamné. Un mort est toujours un mort de trop, certes, mais l'image des indigènes envoyés en masse au bûcher pour avoir voulu rester fidèles à leurs anciens cultes n'a, elle, rigoureusement aucun fondement historique (11). Il serait temps que les auteurs de manuels scolaires et d'ouvrages populaires s'en avisent.
LAS CASAS, OUTRANCIER ET ADMIRABLE
Et les méfaits des colons, demandera-t-on ? Et l'exploitation sans vergogne des "petits chefs" de la puissance conquérante, atteints du vice de l'argent facile et hantés par les rêves de luxe, d'eldorado ou de puissance ? Force est d'admettre qu'ils ont eu plus d'ampleur et se sont révélés plus ardus à combattre. L'Eglise, néanmoins, va rapidement et remarquablement faire entendre sa voix pour jouer ici son rôle correcteur. Le dernier dimanche de l'avent 1511, moins de vingt ans après l'arrivée de Colomb, les Espagnols d'Hispaniola (Haïti), réunis pour la messe dans l'église couverte de chaume, s'entendent dire crûment leur fait par le dominicain Antonio de Montesinos dans un sermon resté célèbre: "C'est pour vous faire connaître vos péchés contre les Indiens que je suis monté ici en chaire, moi qui suis la voix du Christ prêchant dans le désert de cette île... Cette voix dit que vous êtes en état de péché mortel, que vous vivez et mourrez dans cet état, par la faute de la cruauté et de la tyrannie dont vous usez avec ce peuple innocent. Dites-moi donc de quel droit, au nom de quelle justice vous maintenez ces Indiens dans une servitude aussi cruelle et atroce ? Au nom de quelle autorité avez-vous livré une guerre détestable contre ces gens, qui vivaient tranquilles et paisibles sur leurs propres terres ?"
L'action et l'œuvre de Las Casas sont de la même veine... les outrances en plus (12). Observateur partial et théologien médiocre, l'évêque de Chiapa cite, dans sa Brève relation de la destruction des Indiens, rien moins que le chiffre de douze millions et, un peu plus loin, de "quinze millions et davantage" d'Indiens morts en quarante ans à cause des "infernales et tyranniques cruautés commises par les chrétiens". Manifestement atteint d'une variante aiguë du syndrome de Timişoara, le fougueux dominicain alimente ainsi la "légende noire", aussitôt récupérée et diffusée par la propagande à base d'imprimerie menée en Europe du Nord contre l'hégémonie espagnole.
Qu'en est-il en fait ? Partant du constat imparable qu'une grande partie de la population indigène a péri depuis le début de la colonisation, Las Casas en impute la faute aux seuls colons, aux guerres, au travail forcé, aux déplacements de population. Mais l'historiographie moderne, avec Pierre Chaunu et l'école de Berkeley, a remis les responsabilités de l'effondrement démographique en place, montrant que le seul contact des Blancs, sans aucune violence, avait, en fait, provoqué des épidémies totalement imprévisibles, dues à des virus qui ne faisaient plus grand mal en Europe mais contre lesquels les Indiens, eux, n'étaient pas immunisés par le temps (ainsi pour le coryza ou rhume de cerveau). Il y a quelques années encore, en Guyane française, quelques implantations d'Européens dans des territoires indigènes préservés jusqu'ici ont provoqué le même phénomène de contagion brutale - qu'on aurait pu éviter en tenant compte des leçons de l'histoire!
Ce "choc microbien et viral" (13), Las Casas, faute de disposer du savoir médical moderne, ne l'avait pas vu. En aurait-il été informé, du reste, qu'il aurait sans doute balayé l'objection d'un revers de la main: sa défense des Indiens était à ce point unilatérale qu'il en arrivait à minimiser l'anthropophagie et l'ampleur de la répression exercée par les Aztèques contre les populations qu'ils avaient soumises. Dans l'intérêt de ses protégés, le religieux espagnol, fils de conquistador, approuvera initialement (mais non ultérieurement) l'apport de main-d'œuvre noire en lieu et place des indigènes affaiblis...
Il n'empêche: Las Casas - dont la cause en béatification suit son cours - est mort évêque et honoré dans son pays dont il n'avait pourtant pas craint de dénoncer les "violences institutionnalisées". Qu'une telle personnalité ait pu agir sur l'opinion sans aucune censure et même sur la Cour sans jamais être rejetée ou condamnée est en soi hautement révélateur de la marge de manœuvre laissée, en régime de chrétienté, à la fonction critique ecclésiale. En tout état de cause, juge Pierre Vilar, "il est beau pour une nation colonisatrice d'avoir eu un Las Casas, et à cette date" (14).
Et s'il n'est plus aucun historien sérieux, aujourd'hui, qui ne considère le contenu factuel des écrits lascasiens avec la plus extrême réserve, on ne peut, en revanche, que reconnaître leur pertinence politique quand y est proposée, comme mode de neutralisation des arbitraires féodaux constitués dans les colonies (seigneuries ou encomiendas), l'inféodation directe des communautés indiennes à la Couronne d'Espagne. Las Casas, sur ce point, a eu gain de cause. Après avoir écouté, en séance du Conseil, ses récits aussi terrifiants qu'hyperboliques, Charles Quint n'a pas hésité à trancher. Avec les Leyes de Burgos (1512), les Leyes nuevas (1542) apportent au Nouveau Monde une "véritable législation sociale" réglementant, "dans un esprit humanitaire et chrétien, au niveau de l'époque, la situation des indigènes comme sujets de la Couronne, dont l'inspiration honore celle-ci, même si elle connut des défaillances dans une application naturellement difficile, vu l'éloignement des territoires en question et les intérêts en jeu", observe Antonio Truyol (15), rejoignant Pierre Vilar pour qui "ces "Lois", témoignant d'un grand esprit de justice, font parfois évoquer les plus modernes lois sociales" (16).
Entre un tel corps de dispositions et l'état d'esprit des colons, la rupture est évidemment brutale. Au Pérou, elle conduira jusqu'au bord de la sécession. Mais l'Eglise, en sa plus haute autorité, a déjà jeté son poids dans la balance. Par son encyclique du 9 juin 1537, le pape Paul III fait savoir que "les Indiens, comme tous les autres peuples que des chrétiens pourront découvrir par la suite, ne doivent se voir frustrés en rien de leur liberté ni de leurs biens - quoiqu'ils se trouvent hors de la religion de Jésus-Christ - et qu'ils peuvent, qu'ils doivent en jouir librement et légitimement. On ne doit les asservir d'aucune façon..." Il ne sera jamais assez déploré, quand les enseignements du magistère sont à ce point dénués d'équivoque, qu'il se trouve toujours de bons esprits pour les juger trop éloignés du vécu de la base! L'administration des colonies espagnoles représente un de ces cas, nombreux dans l'histoire passée et présente, où la législation et l'éthique officiellement dictée furent admirables mais où on s'est résigné, sous la pression de puissantes coalitions d'intérêt, à ce que la pratique ne s'élève pas à leur niveau.
TANT QU'IL Y AVAIT DES JÉSUITES...
La politique de la reine Isabelle, de Charles Quint et de Philippe II visant, avec l'appui de l'Eglise, à intégrer les Indiens sur un pied d'égalité avec les Blancs, a connu ses premiers revirements sous le règne de Philippe III (1598-1621) et sous l'effet d'une centralisation accrue de l'Etat réduisant la marge de manœuvre du pouvoir spirituel. Les bienfaits des précurseurs de l'empire sur lequel "le soleil ne se couchait pas" n'en sont pas moins restés longtemps opérants. En fin de compte, écrit Jean Dumont, "ce n'est qu'au XIXè siècle que commencera le vrai servage imposé au peuple indien par la dépossession de ses terres, au profit des propriétaires d'haciendas (17). Mais c'est qu'alors, l'indépendance des pays d'Amérique latine libérera les capitalistes créoles (ou récemment immigrés) de l'ancien contrôle royal métropolitain, et que le laïcisme triomphant (avec l'aide protestante nord-américaine) dépouillera et démantèlera l'Eglise inspiratrice, malgré ses faiblesses, de l'ancienne direction légale à l'égard des Indiens" (18).
Au cours des XVIIè et XVIIIè siècles, en effet, l'influence des religieux pouvait encore suppléer le politique trop souvent indifférent ou décadent. C'est ainsi qu'en 1610, le long des fleuves et des cours d'eau du Paraguay, du Sud du Brésil et du Nord de l'Argentine, est conçue la formule unique en son genre des "réductions" (regroupements) d'Indiens guaranis par les jésuites. Avec les encouragements du Roi d'Espagne naissent de véritables communautés autonomes, étroitement insérées dans l'économie coloniale mais soustraites à la cupidité des encomenderos (chefs de région) et placées sous la conduite spirituelle des missionnaires qui laissent les indigènes exercer eux-mêmes les fonctions publiques. Dans les limites inhérentes à toute fiction, le film Mission de Roland Joffé a pu donner, il y a quelques années, une bonne idée générale de cette aventure étonnante où la défense de la culture locale trouve aussi son compte: le père Antonio Ruiz de Montoya fera du guarani une langue écrite en lui donnant un dictionnaire et une grammaire.
En dépit de sa qualité d'intention et de réalisation, que même un Voltaire a saluée, l'initiative de la Compagnie de Jésus n'a malheureusement pas survécu aux expéditions d'Indiens ennemis, aux razzias des chasseurs d'esclaves et surtout, dans la seconde moitié du XVIIIè siècle, au coup de grâce porté par le triomphe, en Espagne et au Portugal, d'un "despotisme éclairé" lourdement teinté d'antijésuitisme. Les pères furent expulsés et leur départ, bien souvent, ne laissa pas de choix aux Indiens qui retournèrent en masse dans les forêts.
DE LA DOMINATION À LA FUSION
Au terme d'un (trop) rapide survol, on mesure déjà à quel point la légende noire ne résiste plus à l'analyse. La colonisation espagnole est chargée, comme toute entreprise humaine, de sa dose d'erreurs et de fautes, qui demeure toutefois sans comparaison quantitative ou qualitative avec les affabulations bâties sur les thèmes du génocide culturel ou du génocide tout court. Les conquérants étaient d'ailleurs trop peu nombreux: mille fois inférieurs en effectifs et forcés de rester groupés, comment auraient-ils fait les millions de morts qu'on leur impute parfois (19) ? Les techniques modernes d'extermination en masse n'avaient pas encore été inventées... La vision du conquistador sanguinaire et sans scrupules n'a guère de consistance que pour la courte phase colombine (1493-1500) et la période immédiatement postérieure dans quelques Antilles où le travail forcé, l'esclavage et la répression ont été infligés aux Arawak et aux Carib, eux-mêmes très cruels, non seulement envers les colons mais aussi entre eux (20).
Faut-il préciser, en outre, que le concept d'un "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", appliqué à cette époque, procéderait d'un pur anachronisme historique ? Il ne nous vient pas à l'idée d'accabler un Jules César pour l'avoir oublié en nous intégrant au monde romain. Dotés d'un haut degré de civilisation et de culture, les Aztèques n'en furent pas moins, avant d'être conquis, des conquérants eux-mêmes. Ils ne se sont établis dans la plaine de Mexico qu'après avoir vaincu, chassé ou soumis d'autres peuplades. Les Mayas, ces "Athéniens de l'Amérique précolombienne", ont eux aussi détruit ou absorbé les sociétés primitives, entre autres dans l'actuel Salvador. Les Cañaris de l'Equateur ont été colonisés par le groupe quechua péruvien, quelques décennies seulement avant l'arrivée de Pizarro au Pérou. Le lac équatorien de Yahuarcocha ("lac de Sang") doit son nom au massacre des Indiens cayambi perpétré par l'Inca Huayna Capac. Les mêmes Incas ont multiplié, tout au long du XVè siècle, les campagnes de conquête en Equateur, au Pérou, en Bolivie, au Chili, imposant à tout l'empire le quechua comme langue commune, mettant en pratique une politique de migration forcée et rendant obligatoire le culte du Soleil. Il faut quatre ans à Topa Inca, de 1485 à 1489, pour parcourir la totalité de ses terres...
Au regard de tels antécédents, la direction espagnole s'est révélée infiniment plus respectueuse des populations placées sous sa responsabilité. S'il est exact qu'une hiérarchie de fait, dictée par la condition ethnique et sociale des habitants, a souvent fait échec à la volonté clairement exprimée des souverains d'empêcher toute discrimination raciale, s'il est vrai aussi que le système de l'encomienda, dont il fallut remettre la suppression à plus tard sous la pression des colons, s'est apparenté, à bien des égards, à celui du servage alors abandonné en Europe occidentale, il n'est pas possible, en toute rigueur, de réduire l'œuvre hispano-américaine à une simple exploitation économique dont l'Indien et le Noir auraient fait les frais. A la limite, c'est de surprotection qu'on serait parfois tenté de parler à propos des indigènes, trop souvent maintenus, de ce fait, dans un état statique et une économie agricole néolithique.
"Les plus récentes recherches, a pu écrire un orfèvre en matière ibérique, libèrent les Espagnols d'une grande partie des accusations de la légende noire [...] La volonté des Habsbourg ne cessa de lutter contre la ségrégation et son cortège d'injustice et d'oppression. Ils maintinrent inlassablement le principe de la fusion contre l'esprit de domination" (21). Alors que la colonisation de l'Amérique anglo-saxonne s'est fondée sur l'expulsion des Indiens hors des terres convoitées par les propriétaires, celle de l'Amérique latine a imposé aux colons les limites de la reconnaissance légale du fait indien. Au Nord, les autochtones n'ont survécu qu'à dose homéopathique. Au Mexique et au Pérou, les deux vice-royautés espagnoles de la conquête, la population actuelle est indienne ou métissée à 90 %. Quand les esclaves noirs ont été libérés au Mexique, en 1829, il y en avait un pour 700 habitants. Aux Etats-Unis sudistes, on en comptait un pour moins de deux Américains libres, affranchis seulement à l'issue de la guerre de Sécession (1861-1865).
Octavio Paz a récemment qualifié de "désolante" la polémique née à propos du cinquième centenaire de la découverte de l'Amérique: "Il est évident, ajoutait le célèbre poète et écrivain mexicain, que la découverte et la conquête de l'Amérique ont donné lieu à des actes terrifiants, mais aussi à des actes glorieux qui ne peuvent pas être laissés de côté. Je pense ne pas me tromper en disant que ceux qui définissent ce centenaire comme "une commémoration du génocide des peuples américains" commettent une erreur, car cette affirmation est historiquement fausse et donc antihistorique par définition" (22). Le même auteur observait avec ironie que ceux qui se rangent à cette cause font leurs dénonciations... en espagnol. Sans le savoir, ils rendent ainsi le plus beau des hommages aux missionnaires et aux conquérants dont l'œuvre fait partie à jamais de l'héritage du Nouveau Monde.

(1) Les grands courants de l'histoire universelle, II: De l'expansion musulmane aux traités de Westphalie (1944), nvelle éd. rev. & augm., Neuchâtel, La Baconnière, 1959, p. 383.
(2) Le Soir, 26 mai 1988.
(3) Agence Cip, Bruxelles, 2 févr. 1983, p. 5.
(4) Joseph PEREZ, L'Espagne du XVIè siècle, Paris, Armand Colin (coll. "U prisme", série "Etudes ibéro-américaines"), 1973, pp. 97-98.
(5) Cité in Jean DUMONT, L'Eglise au risque de l'histoire, Pacy-sur-Eure (France), Adolphe Ardant - Critérion, 1981, p. 140.
(6) Christian DUVERGER, La conversion des Indiens de Nouvelle-Espagne, avec le texte des "Colloques des douze" de Bernardino de Sahagún (1564), Paris, Seuil, 1987.
(7) Ibid., p. 15.
(8) Ibid., p. 260.
(9) L'Europe prend le large, Liège, Georges Thone ("Recherches européennes. Collection du Collège d'Europe (Bruges)", II), 1961, p. 260.
(10) J.A. CROW, The Epic of Latin America, 3è éd., Berkeley, University of California Press, 1980, pp. 209-210. - Cfr aussi R.E. GREENLEAF, "The Inquisition and the Indians", dans History of Latin American Civilization: Sources and Interpretations, vol. I: The Colonial Experience, dir. L. Hanke, Boston, Little, Brown & Cy, 1973, pp. 321-331.
(11) Jean DUMONT, op. cit., pp. 153-154.
(12) P.-I. ANDRÉ-VINCENT, o.p., Bartolomé de Las Casas, prophète du Nouveau Monde, Paris, Tallandier, 1980; "Las Casas, défenseur des Indiens", dans Permanences, Paris, nov. 1974, pp. 37-53.
(13) Pierre CHAUNU, Histoire et foi, Paris, France-empire, 1980, p. 92.
(14) Pierre VILAR, Histoire de l'Espagne (1947), 9è éd. rev., Paris, Presses universitaires de France (coll. "Que sais-je ?", 275), 1973, p. 36.
(15) "La polémique entre Las Casas et Sepulveda sur la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols. A la recherche d'un bilan", dans Théorie et pratique politiques à la Renaissance. XVIIè Colloque international de Tours, Paris, J. Vrin (Centre d'études supérieures de la Renaissance, XXXIV), 1977, pp. 49-60 (56).
(16) Op. cit., p. 35.
(17) Les grandes exploitations agricoles.
(18) Op. cit., pp. 116-117.
(19) L'empire aztèque comptait 20 millions de sujets, dont 5 dans la seule vallée de Mexico, quand Cortés s'en est rendu maître avec l'aide de 600 soldats, 16 chevaux, 10 canons et 13 arquebuses...
(20) Jean DUMONT, op. cit., pp. 136-137.
(21) Jacques PINGLÉ, Histoire des Espagnols, Paris, Editions universitaires (coll. "Encyclopédie universitaire"), 1975, pp. 272-274.
(22) Cité in Liaisons latino-américaines, Paris, janv. 1990, p. 3.


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