Comme elle est grande la solitude du rossignol

Serge VENTURINI

Solitude de Philomèle en son temps
Comme elle est grande la solitude du rossignol sous son modeste pennage roussâtre, il craint toujours les redoutables épines des roses, avec les chats grondants qui rentrent de leur escapade nocturne, l'odoriférant poil mouillé, museau et pattes tout griffés, les oreilles couvertes de petit duvet, les vibrisses de guingois. Toujours sur le qui-vive, frissonnant de rosée, le rossignol respire, dans l'humide paix inquiète de cette nuit d'été qui lourdement s'avance. Il gringotte de tout son corps, de toutes ses plumes, trilles et roulades, crescendo flûtés…
Le rossignol, frère matinal de la vive et carillonnante alouette, est l'ennemi juré du revêche et rébarbatif perroquet, ne s'interroge guère sur qui l'entend ; quelque part quelqu'un l'écoute, ― il le sait. Il chante ainsi dans la nuit sans fond jusqu'au crépuscule du matin, ardent sous la feuillée toute luisante de la pleine lune, ― obstiné, il module les sons avec tout son cœur, vers la dévorante étoile du matin qui brille, et cela malgré la transhumance bleue des nuages qui lessivent l'horizon encore obscur, malgré d'ultimes fulgurations.
Ah ! Comme il est vaillant en son chant, si pugnace, si endurant jusqu'à l'abandon à l'ivresse, il cherche la plus haute note, la plus belle mélodie, dans le tohu-bohu des rues et la cacophonie des jardins, où se mêlent les longs aboiements des chiens aux aigres cocoricos des coqs, des voix graves de femmes aux exhortations des hommes, entre fêtards ivres et matutinaux travailleurs qui se croisent dans l'ombre.
Puis, d'un arbuste d'amer romarin où il était niché, après un bref passage à découvert sur le menu gravier, le voilà qui s'élève au faîte d'un des chênes du boqueteau, sur la plus haute branche. Avec les premières lueurs de l'aurore qui approche, comme il gazouille, ― l'inextinguible !
Rien n'altère sa soif de chant. Rien ne le dérange.
Pas même le bruit des moteurs qui s'enfoncent dans le silence. Rien ne l'empêchera de dérouler les émouvantes et sublimes inflexions de sa légère ballade qui bouleverse le passant déjà levé aux yeux qui s'écarquillent. Comme l'amoureux solitaire, il chante pour sa rose à lui, et nul ne peut le contraindre, ― irréductible, donc !
Et, qu'importe si son chant primitif est au point du jour triste ou gai, il sait que le Prince dans cette nuit qui s'achève, tout embaumée d'un jasmin qui exhale à tue-tête sa fraîcheur fruitée des îles, le Prince, ― c'est lui !
D'autres oiseaux viendront prendre bientôt le relais, ce flambeau du chant, avec le soleil de l'aube qui maintenant apparaît en son cercle d'or. Une brise suave se lève et vient caresser l'écorce terrestre de cette partie de l'univers qui s'éclaire d'un jour frémissant. On perçoit les trois coups de la sirène sourde d'un ferry tout illuminé sortant du port.
Ainsi le rossignol s'assoupit, tête enfoncée dans son plumage, il peut enfin fermer les yeux, le silence lui appartient.


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