Coeurs sans haine, coeurs sans parti, coeurs nus, coeurs serrés

Serge Venturini

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou...
Jean Genet

Coeur qui déteste la guerre, il a bien fallu te résoudre à mener combat. L'heure n'est plus à la légendaire patience des bergers. Ils sont en nombre ceux qui se sont dressés contre les ennemis de tout bord, à toutes les époques. La France est entrée, depuis les années cinquante, dans une autre forme de Résistance qui n'a pas encore dit son nom.
J'étais adolescent encore, quand un jour je découvris la tragique et belle lettre de Missak Manouchian à sa chère Mélinée, sa petite orpheline bien-aimée, lettre écrite en poète le 21 février1944, quelques heures seulement avant d'être fusillé avec ses 22 camarades.
Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand...
Cette précision me bouleversa, elle me bouleverse encore aujourd'hui, surtout quand j'entends les choeurs de la puissante chanson de Léo Ferré, sur le poème de Louis Aragon L'Affiche rouge. Je ne peux pas ne pas penser à cet autre coeur, ce coeur qui haissait la guerre, - celui de Robert Desnos.
Comme nous sommes loin maintenant de cette musique :
C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !
Paul Verlaine semble lointain, et le temps n'est plus aux romances, les paroles sont devenues des cris, des vociférations inaudibles, chargées de haine. Nous passons dépourvus de haine, coeur sans haine, illisible lui aussi.
Paul Ribero, à sa libération des geôles cubaines déclara :
Je sors sans colère, pas dans une position belliqueuse, mais plutôt constructive. Je n'ai pas de haine...
Senghor l'Africain écrivait lui aussi dans Assassinats :
Le chant vaste de notre sang vaincra machines et canons
Votre parole palpitante les sophismes et les mensonges
Aucune haine votre âme sans haine, aucune ruse votre âme sans haine, aucune ruse vôtre âme sans ruse,
O Martyrs noirs race immortelle, laissez-moi dire les paroles qui pardonnent...
D'échos en résonances s'effacent les traces de ceux qui donnèrent leur sang au nom de la liberté, les voix d'amour se perdent dans le silence, pour ne plus entendre que les voix de la haine. Les chants de ceux-là ne doivent pas être oubliés, car ils sont à l'image de leurs combats pour la résistance et l'espérance.
Je pense à Nuits, le chef-d'oeuvre de Iannis Xenakis créé en 1967, à cette musique de Résistance aux dictatures, dédiée aux milliers d'oubliés dont les noms même se sont perdus, - immense blessure, géante blessure, blessure béante. D'autres voix doivent être perçues, sans oublier pour autant celles qui ne doivent pas être portées absentes, puiqu'elles ne sont plus parmi nous.

Paris, le 9 mars 2007


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