Contraintes et attentes des immigrés marocains au sujet de leur accompagnement dans la vieillesse et devant la mort

Omar SAMAOLI

«Auprès d'Allah est la Science de l'Heure. Il fait descendre l'ondée. Il sait ce qui est dans les entrailles des mères alors que nulle âme ne sait ce qu'elle gagnera demain et que nulle âme ne sait en quelle terre elle mourra».
(Coran, XXXI, 34)

Le texte présenté ici n'est pas une simple écriture de circonstance, mais une déclinaison au plus près de difficultés, d'appréhensions et d'aspirations autour du vécu de vieillesse et de la gestion des derniers moments de la vie au sein de l'immigration. L'installation presque définitive des populations immigrées dans une mobilité qui n'est pas que géographique, mais qui est à apprécier dans ses dimensions/ aspirations ou pratiques culturelles, sociales et religieuses donne aux parcours migratoires des ressortissants marocains dans l'immigration une autre étendue.

Par constats divers comme par une espérance toujours renouvelée et somme toute par honnêteté intellectuelle, nous ne pouvons plus soutenir que le Maroc n'est concerné que par l'apport financier de ses immigrés. Les autres traits la vie courante et jusqu'aux thématiques sévères de la disqualification sociale ou de la précarité font l'objet d'un intérêt autant en termes de diagnostics de terrain et d'analyse qu'en termes de volonté d'accompagner les solutions à mettre en œuvre.
Aussi et au regard de la seule question de la vieillesse, nous aimerions insister sur certains aspects de cette problématique confrontés à des mesures réglementaires et administratives et dont les effets sur l'insertion en France ou au Maroc est porteuse de difficultés réelles. C'est le cas des immigrés âgés isolés qui continuent à séjourner en France sans avoir pu regrouper leur famille autour d'eux. Néanmoins cette situation sur laquelle on focalise facilement le regard et le propos est une vision partielle de cette réalité du vieillir dans l'immigration, tant ne tient-elle pas compte de la présence de longue date de familles entières regroupées dans l'immigration. La vieillesse au sein de l'immigration marocaine n'est pas réductible à la situation des seuls hommes isolés mais prend une part socialement variée dans le paysage gérontologique d'ensemble en France.
C'est à juste raison que nous réitérons l'importance de cette perception tant il est vrai encore que si les questions de la dépendance physique ou psychique et de l'entrée dans les établissements gériatriques ne concernent cette immigration que dans de rares occasions ou circonstances, c'est souvent en raison de cette présence familiale qui assure aux plus anciens et fragiles, une prise en charge en son sein.
C'est en sens également qu'une vigilance s'impose au-delà du seul accès ou recouvrement des droits sociaux légitimes afférents à la retraite. Ce sont aussi les conditions sociales, culturelles, sanitaires et d'insertion urbaine de ces populations qui exigent un examen constant en vue d'une optimisation de leur contenu ou d'une neutralisation des difficultés ou dysfonctionnements qu'elles contiennent.
Vieillir aujourd'hui c'est vivre longtemps, le plus longtemps possible. L'homme dans sa vanité illusoire de neutraliser la mort a certes réussi à en faire reculer l'échéance pour un gain d'années, en raison de l'amélioration des conditions de vie et des conditions de santé de l'humain. L'espérance de vie chez les plus âgés augmente et s'améliore de plus en plus dans le nord comme dans le sud et la question du vieillissement démographique n'est plus posée dans les seuls pays industrialisés.
Pour revenir à la migration et à la situation des vieux immigrés marocains comme d'autres du reste, la lecture de ce constat appelle quelques explications préliminaires au sujet de son contenu à l'évidence paradoxal.
En effet les images récurrentes que nous avons de l'immigration et de cette immigration pionnière en particulier parce qu'elle était forcément une immigration de travailleurs, portent sur l'usure prématurée, les risques réels d'un ensemble d'activités professionnelles ingrates et dangereuses, dans lesquelles se retrouvaient le plus souvent les travailleurs immigrés. En toute logique ceci est (devait être) précipitant et même annonciateur de parcours de vie brefs et en tout cas plus ou moins courts. Par conséquent, parler de vieillesse des immigrés est en soi une originalité qui vient apporter une autre vision de ces populations. En tout état de cause, ces vieux ont gagné des années, du moins ils les ont arrachées à cette vie de labeur intense (1).
Pour tout le monde aujourd'hui, ce gain est à la fois précieux parce qu'on vit plus longtemps mais il est aussi complexe parce qu'il faut constamment apporter un sens social, un contenu à cette vie vieillissante en tenant compte de paramètres, culturels, sociaux, identitaires ou religieux et même géographiques. Aussi, si vieillir aujourd'hui c'es

Omar Samaoli, gérontologue, docteur en anthropologie médicale

C'est à ces préoccupations que nous avons voulu nous consacrer depuis plusieurs années par l'introduction de ces thématiques dans les formations des soignants, préférant le caractère pédagogique et sensibilisant dans la maîtrise de ces savoir-faire indispensables ou tout au moins leur organisation au besoin par les soignants dans un univers hospitalier complexe par ses propres règles et par ses habitudes.
Enfin, la mort dans l'immigration demeure donc un problème complexe à analyser en raison de l'imbrication de facteurs variés qui tiennent de la législation, du savoir-faire culturel, des pratiques mortuaires ou funéraires d'usage en France et des ressources des défunts également. Mais il serait très utile aussi de savoir ce que seront, demain, les attitudes des plus jeunes, moins tiraillés probablement entre une terre natale et une terre d‘accueil, mais aussi fidèles que leurs parents à leur identité.

(1) Il est à regretter encore la rareté ou le peu de travaux et donc d'intérêt scientifique spécifique à certains aspects comme l'espérance de vie ou l'allongement de la vie chez les immigrés et aux questions de la santé plus globalement.
(2) Les prédateurs du chagrin qui sous couvert d'allégement des démarches ou de modernité dans la gestion de la mort, ont installé définitivement celle-ci dans une exagération mercantile, rituels et accessoires compris. On peut aujourd'hui en France faire du "lèche vitrine" pour choisir un article/accessoire funéraire dit musulman sans réprobation et sans scandaliser personne, au nom de la liberté mais aux antipodes de nos usages et de nos habitudes culturelles et religieuses et certainement aux antipodes de ce qui est requis ou exigible des Musulmans dans ces circonstances.
(3) Au fond, il s'agit d'une réclamation qui s'apparente plus à un besoin d'une présence chaleureuse dans la détresse et celle-ci en particulier parce que survenue au loin.
(4) A dire juste, il s'agit plus d'un sentiment de culpabilité au sujet de l'inscription des gens dans cette option d'avoir une sépulture ailleurs loin du pays et de la terre natale.
(5) Anthropologie de la mort. Editions Payot, 1975, p.8


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