RÉFLÉCHIR LE PASSAGE ENTRE VISIBLE ET INVISIBLE

Serge Venturini

"Le germe porte en soi la nature entière de l'arbre,
le goût, la forme des fruits." Hegel

Qu'est-ce que le transvisible ? Une flèche traversant le vieil humanisme agonisant où le "berger de l'Être" chemine en ce qui demeure de poétique au monde. Du posthumain au transhumain, nous voilà passés dorénavant au transvisible, ― ce frêle pont étréci jeté entre le visible et l'invisible. Certes, cet individualisme, même révolutionnaire, a ses limites avec le "non-étant" ou ce qui n'existe pas encore.
Mais ce qui n'a pas encore d'être a-t-il bien une réalité ? Parménide disait déjà : "Si l'être est, le non-être n'est pas." Ce qui n'est pas encore pensé, peut-il être dit et être écrit ? Réfléchir, c'est pourtant accorder l'existence au non-être. Ainsi pensait Platon lui-même dans son Sophiste. Le non-être est toujours fantomatique comme l'invisible. Si dire ce qu'est une chose, c'est dire en même temps ce qu'elle n'est pas, pour l'exprimer avec la manière de Spinoza, ― toute détermination est une négation.
Est-ce donc nécessaire de revenir à l'indéterminé, élément toujours second, fort relatif pour certains, toujours marginal par rapport à l'être ? Ainsi quel statut pour l'indéterminé, pour l'improbable, pour l'informulé, pour "l'anommable" ? Ébauché par Sartre dans L'Être et le Néant, ― "l'être des lointains", capable de distance avec le monde et en même temps dans l'impossibilité de sortir du flux, ― cela lui confère une situation de malaise profond, d'angoisse schizophrénique. Être dehors et être dedans à la fois, ― n'est-ce pas pure folie ?
Faut-il revenir à une autre phénoménologie du visible et de l'invisible, initiée par Merleau-Ponty, avec sa "profondeur charnelle" ? Il y a quelque chose, plutôt que rien, soit ! Et l'être se donne à l'homme comme "il y a", même sur fond originel du "rien". Ce n'est qu'à partir du vide que l'homme parle, existe et construit. Le rien, riche de potentialités encore inouïes, réversible miroir des forces, rejoint alors son sens étymologique d'origine : ― le bien et la richesse.
La plus grande des prisons est dans l'esprit. Nous glissons de l'opaque au translucide, avant d'atteindre la transparence de l'invisible. Nous traversons dès lors des déserts où nous croisons faux prophètes et belles chimères, les mirages nous assaillent, les démons des hallucinations olfactives et musicales nous font chavirer les sens, la boussole du corps indique un Nord obsolète et superfétatoire. Nous dérivons sur les routes non tracées de l'absolu. Dans un monde d'images, ― où tout n'est qu'illusion, images des images et fausse vision, ― nous sommes englués dans la toile au soleil des arachnides.
Si l'eau est le meilleur des liens entre le monde visible et le monde invisible, il nous faut insister sur la perméabilité entre ces mondes du mythe. La parole rebelle, la parole vivante, ― ardente, en lutte contre la pesanteur pour la suprématie de la grâce, est vision du transvisible ; voyage libératoire entre le visible et l'invisible, il ouvre grand les portes à une archéologie exploratoire du savoir humain. En son dialogue avec les ombres, pour ceux qui n'auront pas rebroussé chemin, ― le poète indique chemin, passeur de lumière devenu "illuminateur" sur le pont du transvisible, ― par son combat, il empêche de fermer les yeux.
Paris, le 12-22 janvier 2008


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