LA SANDALE D'EMPÉDOCLE, AUTRE SIGNE

Serge Venturini

Car déjà autrefois je fus, moi, garçon et fille, buisson, oiseau, muet poisson qui saute dans la mer. (Sur la Nature, frag. 117)
Sphaïros à l'orbe pur, en cercle solitaire, qui exulte. Empédocle d'Agrigente, (Sur la Nature, frag. 27)
[traduction Yves Battistini]
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres.
Gérard de Nerval, Vers dorés

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Cette légendaire image m'obsède, ― comme une énigme. Ce philosophe présocratique du Ve siècle avant notre ère (soit environ -484/-424 av. J.-C) a désiré à la fin de sa vie devenir un volcan. Il est parti du visible pour l'invisible, comme une vraie délivrance, par désir de transfiguration, gouffre dans le gouffre, retour dans le grand Tout, ― par soif inouïe de purification. Le mot "pur" signifie feu en sanscrit. D'anciens traducteurs et médecins n'ont-ils pas pris le mot "feu" pour traduire pur, puros… Se fondre donc avec le volcan, devenir comme lui, au-delà des bombes volantes, des nuages de fumée rougeâtres et des laves sombres, pour renaître volcan à son tour, homme-volcan, ― ardente matière en fusion.
L'aphorisme éclairant de René Char résonne et fait écho :
Nous faisons nos chemins comme le feu ses étincelles.
C'est ici, la voie non tracée des poètes, porteurs de feu et passeurs de lumière. Cette identification avec le feu est donc projet de renaissance. Le volcan est d'abord miroir, où l'homme se regarde en son désir d'aller de bas en haut de la montagne de feu, ascension et élévation vers la connaissance spirituelle la plus haute. Puis, il devient pour le poète-philosophe, passage de l'autre côté du miroir en fusion dans l'ombre violette qui brûle, et enfin, homme-volcan dont il ne restera plus qu'une œuvre de feu, à l'aurore de la philosophie et de la pensée grecque, ― et une antique paire de sandales dont une seule fut, paraît-il, retrouvée, ― rejetée par le volcan lui-même. ― Autre signe.
Un précipité d'Etna, ― voilà Empédocle !
― Un homme devenu cendres et scories après avoir été illustre prince et voyant, tour à tour mage et thaumaturge, sorcier même parfois. Son œil solaire avait fondu dans le feu. De sa vision, il ne resta qu'un volcan qu'on ne cessât d'interroger comme un oracle. Ce passage du solide au liquide, avant de devenir pierre et poudre, n'est qu'apparence. Il est bien vite redevenu, après son entrée dans la montagne, matière vivante, ― la materia prima, l'énergie primordiale, pur élément errant, ― tant que la terre existera, parmi les hommes etnaiens, ses lointains disciples, entre ciel et terre.
Paris, le 23 janvier 2008


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