TRANSVISIBLE : AU-DELÀ DU PONT LA TRANSPARENCE

Serge Venturini

Rintrah roars & shakes his fires in the burden'd air ;
Hungry clouds swag on the deep.
William Blake
(Rintrah rugit et secoue ses feux dans l'air épais ;
D'affamés nuages hésitent sur l'abîme.)

Un pont, rien qu'un pont, juste un couloir dans l'espace-temps, une ligne droite, faite de quelques instants lactés, sépare le visible de l'invisible. Du haut du pont tout nimbé de brume, on n'aperçoit rien de l'autre côté. Seule une éblouissante lumière se réfracte, ― fractale. Des sons venus d'ailleurs vrillent les blocs de silence, au-dessus d'un fleuve allant cascadant dans la vapeur brillante, selon son sinueux rythme de serpent. ― Pas un oiseau. Je vais à tâtons, ― en apesanteur, j'erre comme un rossignol amoureux, j'entends les pleurs et les rires de l'excavatrice parole. Des voix perdues de mes frères sur de lointains chemins me parviennent par ondes, par vagues, dans le vent aigre qui apporta tout et qui tout emportera. Tout d'un coup, le retour du silence en plis d'atmosphères.
Où est la transparence ? ― Je ne vois plus rien. Je suis aveugle. Au-delà des épines et des épreuves qui grèvent l'âme et le corps, rabotent les sens et engourdissent l'esprit, j'avance même dans l'obscur. ― Rien ne m'arrête dans mon combat contre l'ange ! Je traverse des jours entiers des déserts où je ne rencontre plus personne. Seule une étincelle parfois me guide. Qui peut dire où je vais en ce val de larmes, dans cette plaine dolente où même les cimes s'effacent avec l'horizon.
On ne voit pas tous les jours trembler l'avenir, avec le soleil levant comme la pierre dressée de la parole. Et si la lumière fuit à cet endroit, je sais qu'elle va renaître sous d'autres latitudes. Tout n'est qu'affaire de décor, de point géodésique, d'angle de vue sur l'écorce terrestre. Je suis de toute éternité comme le cri aigu des hirondelles dans le ciel rasséréné d'un soir d'été.
L'air gronde. Craque la terre. Rôde la camarde. Je sens sur ma nuque froide et mes épaules nues un fort froissement de l'air et sur ma face un frôlement d'ailes. Et, pourtant rien ne bouge, les feuillages argentés ne bruissent pas…
Paris, le 6 février 2008


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