SAYAT-NOVA CHEZ TCHARENTS

Serge Venturini

" Parle-moi, ne demeure pas enfermée dans ton silence.
Tu m'emportas, comme le navire fut emporté par les vagues.
Je mourrai. Comme Sayat-Nova, tu ne verras plus personne.
Ce que tu me donnes est un autre remède, autre chose.
O C'est un autre remède, autre remède."

FLORILEGE : TAGHARAN (1920-1922)
pour Arpik*
de Yeghiché (Elisée) TCHARENTS
CHANT XV
(Extrait du Recueil)
*première femme de Tcharents
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Quand j'entrai dans ce vieux monde avec mon chant, lyre et kamantcha, —
Que fera-t-il en ce monde, lui, pauvre imbécile ? a-t-on dit.
Mais quand je dis à voix haute mes doux chants aux festins d'autrui, —
Ta parole est suave comme les fruits mûrs de l'été, a-t-on dit.
Cependant je demeurai seul, triste, aux festins des gens sans coeur, —
Je voulus m'en aller — il est orgueilleux, méchant, a-t-on dit.
Écrasé de douleur, frustré, je pris un bon verre d'eau de vie, —
Tcharents est fou, — buveur de vin, stupide ivrogne, a-t-on dit.
Et, je restai pieds nus, dévêtu durant les tempêtes de neige, —
C'est l'hiver au dehors, et en ton âme, c'est l'été, a-t-on dit.
Vous, des êtres humains ? Ne voyez-vous pas mon corps déchiré ? —
L'âme de Tcharents est inflexible, ses chants hardis, a-t-on dit.
Ils rirent simplement à gorge déployée, car nu je suis resté, —
L'émerveillement des siècles est pour tes nobles chants, a-t-on dit.
[Traductions Elisabeth Mouradian et Serge Venturini, le 1er mai 2008]
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À l'heure où la propagande ultralibérale et oxymorique nous rebat les oreilles de réalité virtuelle, où l'homme lui-même est devenu virtuel, lui aussi, je m'abandonne de plus en plus à la poésie comme à une source de vérité.
Ce qui frappe de prime abord à la lecture de ce poème prophétique de Tcharents écrit en 1922, où il prévoit déjà sa fin, qui surviendra lors de la grande Purge de 1937, ― c'est le profond sillage de l'œuvre de Sayat-Nova laissé dans celle de ses successeurs.
Cette influence de la tradition poétique arménienne est profonde puisqu'elle ira jusqu'à Parouïr Sévak, Sergueï Paradjanov et sans doute bien au-delà… Tous les trois furent d'excellents connaisseurs de Sayat-Nova et de son œuvre irradiante d'amour universel. Sa vie et sa poésie magnétisent son lecteur. Et que l'on ne vienne pas nous raconter que c'est grâce à sa musique chantée que l'œuvre du XVIIIe siècle est parvenue jusqu'à nous, même si cet argument recèle une petite part de vérité.
Ce qui crée son attraction, ― c'est son raffinement. Quand les délices deviennent souffrance et quand la souffrance féroce se métamorphose en sublimes délices, les frontières s'estompent, la jouissance s'exprime et l'amour rayonne d'un feu universel. Si, selon Sévak, toutes les jeunes filles aimeraient avoir un amoureux comme Sayat-Nova, ce qui marque tout lecteur, c'est la passion amoureuse qui déborde tel un calice d'or. S'il y a de l'or dans ses odes, cet or vient de l'amour qui se consume en consumant son amoureux.
Aimer en chantant et mourir en déchantant, tel fut le destin de ceux qui vinrent se brûler les ailes à la flamme de Sayat-Nova. Car ils y trouvaient un miroir à leur vie de misère, à l'impossibilité qui leur était faite de dire toute la beauté qu'il y avait en eux. De Tcharents à Paradjanov en passant par Sévak, un même sort a été réservé à ces trois artistes. Si Paradjanov, homme de visions, d'images et de sons, a pu révéler plus que les autres, par sa naissance à Tiflis et son éducation dans cette ville si attachante, sa proximité avec l'œuvre de Sayat-Nova, Tcharents et Sévak n'ont pas subi influence plus vaste et plus profonde dans leur écriture poétique.
Sévak rédigea une thèse de doctorat d'État en 1963, quant à Tcharents la poésie de Sayat-Nova n'a cessé d'irriguer sa poésie comme ce poème le prouve, puisqu'il faut des preuves. Sayat, comme Koutchak, son auguste et turbulent prédécesseur, ont ouvert la voie à toute la poésie moderne de ce pays, l'Arménie,― où l'on aime tant ses poètes aujourd'hui encore.


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