SUR LE PONT AUX FANTÔMES

Serge Venturini

Nous sommes les abeilles de l'Univers. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l'Invisible.
[Lettre à Witold von Hulevicz], Rainer Maria Rilke.

EXTRAIT DU JOURNAL DU TRANSVISIBLE [inédit]
(à paraître)

J'arpente fiévreux en un lieu plein de fantômes.
C'est un pont où la vue se dégage, ainsi on peut voir loin, tout au fond du ciel, à l'est comme à l'ouest. J'y passe le matin quand l'aube entr'ouvre ses roses lèvres déchirées, les passagers du carrosse d'or dorment encore, ils ne tournent guère la tête pour regarder le jour sombre aux reflets pluvieux qui se lève dans l'encre noire et qui lentement glisse au bleu de Prusse.
J'y repasse le soir, je croise parfois des péniches avec des mouettes qui les suivent, avec leur je ne sais quoi d'amer qui hésite dans leurs ailes inquiètes. À peine le temps de voir leur air gracieux dans la lumière du jour, je leur envoie un baiser d'amour qui va se perdre loin, au large vers la mer, dans l'odeur de la liberté, dans le vent du soir qui agite l'ombreuse poussière des temps écoulés.
L'autre matin, très tôt, j'ai croisé un fantôme.
Je l'ai salué sans m'attarder sur sa plume de grand travailleur qui a changé sa propre langue. Notre langue aujourd'hui en guenilles par manque de foi, par manque de courage à la transformer. Qui d'ailleurs s'en soucie ? "Pour être bien en un endroit il faut connaître les fantômes", écrivait-il.
Je passai rue Edouard Vaillant lorsque j'ai cru entrevoir sa grande silhouette aux yeux bleus. Ce fut un homme de visions que ses spectres haineux poursuivaient partout. Il ajoutait toujours trois points qui faisaient voltiger son écriture. Son nom n'est plus tabou dans la ville. Son cadavre déterré maintenant des archives, comme un diable surgit de sa boite, il peut s'exprimer librement.
Inutile de parler aux fantômes. Nous en avons tous autour de nous qui rôdent. Ils ne nous connaissent que trop avec leurs interrogations. Ne les dérangeons pas les muets, ― ceux de Katyń, ceux d'Oradour, ceux de… Ils nous parlent, connus et inconnus, comme ils sont nombreux, ils sont la grande armée des ombres venues du fond des siècles. Ils errent par tous les temps, ils errent en tous les lieux. Le hasard nous réunit souvent sans que nous n'y prenions garde, avant que la terre ne redevienne notre demeure. ― Quel poids a-t-il le vent qui tout emporte ?


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