Daniel Weyl

Enseignant(e)-Chercheu(se)
ORIENTATION DE RECHERCHE

1) De l’écriture
Pourquoi la science est-elle aussi désarmée devant les plus hautes productions de l’esprit ? Je pense surtout à l’art et en particulier à l’art du cinéma. Quel que soit l’exercice de la discipline, aussi élevé soit-il lui-même, on reste sur sa faim. Non seulement quelque chose d’immense continue de résister mais on est conduit à se demander si la valeur de l’investigation ne repose pas surtout sur celle du discours qui la porte, ce qui ne fait que davantage occulter l’objet. Une raison probable en est la réduction de celui-ci à la rationalité des outils qui tentent de l’appréhender, outils réfractaires à la singularité. La pensée de l’écriture de Derrida, ce philosophe de l’incalculable, semble apporter une réponse, à renverser le rapport hiérarchique parole/écriture dans le mouvement de la déconstruction de la métaphysique occidentale. Selon celle-ci, l’écriture n’est que la servante de la parole. Elle a pour fonction de représenter celle-ci, qui est elle-même assujettie à l’ontologie. Il n’est de parole que de par la présence de ce à quoi elle renvoie. Autrement dit, la parole est logocentrique, limitée à l’horizon du pensable. La théorie de l’écriture par ce renversement rend à l’écriture son autonomie par rapport à la réalité extralinguistique. Ce qui ne veut pas dire qu’elle exclut la réalité, mais au contraire qu’elle se rend apte à mieux rendre compte de ce qu’elle a d’insondable. La logique de la différance, logique immanente, remplace le logos, totalitaire et hiérarchisant, sous-jacent à l’appréhension vulgaire de l’être. « Logique de la différance », c’est-à-dire différentielle et différant toute résolution de sens par le renvoi incessant à d’autres différences. Cette remise en cause de la hiérarchie du couple oppositionnel parole/écriture est capitale. Moment de la déconstruction ne se ramenant nullement à la hiérarchie inverse, elle est elle-même au principe de la déconstruction, révélant des propriétés insoupçonnées du langage sur la base de la disruption du signe, elles-mêmes à l’œuvre dans la sédimentation métaphysique qui s’est constituée dans l’histoire, objet de la déconstruction. Mais Derrida n’a jamais prétendu avoir dit le dernier mot à cet égard. Sa pensée reste fondamentalement ouverte. On peut même admettre une éthique implicite de la déconstruction : elle n’est pas imitable. Chacun devrait y pouvoir frayer son chemin. Ayant examiné Glas (Derrida, Éd. Galilée, 1974) de près dans Écriture et représentation (L’Harmattan, « Ouverture philosophique », 2018), j’y conclus que la démarche reste entachée de lexicalisme, que Derrida pourtant dénonçait chez Saussure : la question de la disruption du signe demande à être encore travaillée. À cette fin une rencontre me semble possible et souhaitable à la fois avec la pensée du moléculaire de Deleuze et Guattari et celle du signe de Hjelmslev. Le moléculaire ne ressemble pas au molaire, niveau d’organisation supérieur qui correspond au logocentrisme. La disruption du signe comme molécularisation devrait se traduire par une logique totalement réfractaire à l’inférence, relevant de la sémiotique et non de la sémantique. Le remplacement du signe bi-univoque saussurien tributaire de la sémantique (Saussure pourtant initiateur de la conception différentielle envisageait même l’anagramme comme pratique intentionnelle finalisée) par deux plans hétérogènes mais solidaires, expression et contenu dont le rapport constitue la fonction sémiotique, offre une possibilité de solution. Il peut rendre compte des transformations langagières les plus singulières. Mon Dictionnaire de langue molle (Ressouvenances, 2019) constitue une expérimentation de cette rencontre à partir des faits de langue étrangers à la grammaire : le lapsus (« saigner un chèque »), le barbarisme (« un svelte-service »), la dysorthographie (« râle le bol »), et le nom propre prédestiné ou aptonyme (Docteur Tronc, chirurgie thoracique).
L’écriture s’articule sur un jeu absolu du langage mettant en cause le logos. C’est pourquoi les outils d’analyse ordinaires ne sauraient y convenir, au contraire de la déconstruction, qui n’est pas une discipline mais une expérience, ne se donnant aucune règle a priori. Néanmoins la pensée moléculaire et le modèle Hjelmslévien de la fonction sémiotique rendraient légitimes certains éléments de méthode fournissant les moyens d’une analyse.

2) L’écriture de cinématographe.
Les quatre ouvrages que j’ai publiés chez L’Harmattan sur le cinéma, "7e art, du sens pour l’esprit" (2006), "Souffle et matière. La pellicule ensorcelée" (2010), "Mouchette de Robert Bresson ou le cinématographe comme écriture" (2012) et "Procès de Jeanne d’Arc" (2014), tentent d’élaborer une théorie de l’écriture cinématographique sur la base de cette même réflexion. Bresson, le cinéaste qui a sans doute poussé le plus loin la pratique de l’écriture y tient une place exemplaire. Un cinquième ouvrage, "De Derrida à Pickpocket et réciproquement" est en préparation. Mes conclusions restent assez fidèles à Derrida : L’écriture est intimement liée à la matière de l’expression. Elle est donc refoulée à la lecture par le récit qui relève de l’autorité d’un signifié transcendantal. C’est pourtant l’écriture qui en commande le régime en l’idiomatisant. C’est donc une archi-écriture, un jeu de différences dont la logique autoproductive et hétérogène à la grammaire du récit, motion vs opération, emprunte tous les moyens possibles de la matière sans égard au dispositif de représentation. Tout cela s’applique parfaitement au cinéma, ou plutôt cinématographe selon le vœu de Bresson, pour le différencier du divertissement. Par exemple, le cadre : tandis qu’en tant qu’opérateur de récit, il circonscrit l’image telle une fenêtre donnant sur un monde optique tridimensionnel, il délimite aussi, comme participant du support matériel, une surface plane rectangulaire. Cet aspect de la matière du langage cinématographique s’offre à l’action de l’archi-écriture, qui ne cantonne pas ses puissances aux conditions de la représentation. Elle peut transposer par aplatissement sur un seul plan, celui de l’écran matériel, ce qui est disposé dans la profondeur optique, et ainsi redistribuer le sens indépendamment du centre discursif. Elle déconstruit ce faisant la scène dont elle disqualifie le télos. Selon cette même extension matérielle le centre relève des propriétés du rectangle et non de la centration logocentrique, qui ignore totalement le dispositif du support. Les coins, les bords et les diagonales sont des lieux remarquables matérialisés, alors que le centre géométrique est abstrait. Par conséquent un coin est susceptible de faire centre, mais centre refoulé par le centre géométrique et la fonction représentative du cadre. Le mouvement des diagonales, descendant ou ascendant, de même, peut être amené à déconstruire le mouvement inscrit dans le volume optique. Le cadre comme séparation avec l’indéterminé du hors-champ déconstruit la fonction d’encadrement. Le montage, image autant que son, se déconstruit par un montage interne au plan, par les faux-raccords ou encore par un montage suprasegmental, à distance. L’archi-écriture se tient dans le latéral et l’accessoire, dans le périphérique et l’invisible de la collure et du hors-champ. C’est-à-dire dans les détours de la déconstruction. Le montage à distance par exemple peut établir un rapport entre deux images, totalement contradictoire avec le sens du récit. Le sens d’une scène donnée est détourné par un effet de rébus, se trouvant à notre insu illustrer un énoncé implicite parasitaire, etc. Ce qui est déconstruit en tout cas ce sont les valeurs aprioriques des éléments en jeu, de fonction et de sens, voire axiologiques.
En définitive, ce que l’on demande à un film de cinématographe c’est, comme dirait Bresson, qu’il effectue « un voyage de découverte sur une planète inconnue ». C’est-à-dire s'idiomatise. L'idiome ne provient pas de la méthode, du savoir-faire, pas même de la rhétorique, qui relèvent du code, mais du mouvement de la différence, de l’archi-écriture, une machinerie qui est à penser dans l’ordre du désir (cf. les machines désirantes de Deleuze et Guattari), comme étant génétiquement antérieure au récit qu’elle modèle selon ses frayages propres.


Enseignant de cinéma (18e section) à Paris 8 pendant vingt ans puis pendant dix ans à l'Université de Haute Alsace comme co-fondateur de l'Option cinéma. Intervenant extérieur au Collège International de Philosophie.
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Renseignements

Titre(s), Diplôme(s) :
Docteur ès lettres

Fonction(s) actuelle(s) : Enseignant(e)-Chercheu(se), Intervenant extérieur au Collège International de Philosophie

Né(e) le 29/06/1942 à Brive (19)

Pays d'origine : France

Résidence

5 rue Beethoven
67000 Strasbourg
France
tel. 0631656255 / 0631656255

Bibliographie

Autres parutions

Dictionnaire de langue molle, Ed. Ressouvenances, 2019

Articles de presse

UN REGARD D'AVENTURIER
Sylvain Freyburger
janvier 2020
ECRITURE ET REPRÉSENTATION PAR DANIEL WEYL
Elodie Laügt
French Studies, octobre 2019
ARTICLE PARU DANS LA REVUE "SÉQUENCES"
Pierre PAGEAU
Revue "Séquences", n° 317, janvier 2019
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Interview

RENCONTRE À LA LIBRAIRIE KLÉBER
février 2020

Sur Internet

[VIDÉO] DANIEL WEYL, UN REGARD D'AVENTURIER
Sylvain FREYBURGER
L'Alsace, janvier 2020
CINÉMA ARTISTIQUE ET ÉCRITURE
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