• Couverture PELERINS, VOYAGEURS ET TOURISTES DE PUSHKAR
  • 4eme PELERINS, VOYAGEURS ET TOURISTES DE PUSHKAR

PELERINS, VOYAGEURS ET TOURISTES DE PUSHKAR

Aman Nath et Rajan Kapoor

revue d'origine de cet article : La Nouvelle revue de l'Inde 3

Date de publication : juin 2010

Aman Nath a grandi à New Delhi où il a passé un Master en histoire. En collaboration avec Francis Warcziag, il est aujourd'hui activement engagé dans la restauration d'anciennes demeures transformées en hôtels. Il est l'auteur d'un livre sur Pushkar illustré de magnifiques photos par Rajan Kapoor.

Qu'est-ce qui nous pousse hors de chez nous vers l'inconfort de lieux inconnus ? "Toutes les castes, et toutes sortes de gens viennent ici. Regarde ! Les brahmanes et les chumris (tanneurs), les banquiers et les bohémiens, les barbiers et les bunnias (commerçants), les pèlerins et les potiers, tout ce monde qui va et vient. C'est pour moi comme un fleuve d'où je suis retiré comme un tronc d'arbre après une crue." Ainsi écrit Rudyard Kipling dans Grand Trunk road, en des mots qui pourraient tout aussi bien s'appliquer au fleuve humain de Pushkar.

Le pèlerin et le voyageur ont au moins une chose en commun, ils se font délibérément nomades. Mais les pèlerins qui se rendent à Pushkar, ville du Rajasthan de 1500 habitants et 400 temples groupés autour de son lac sacré, ont un sentiment d'appartenance. "Quelle est votre caste ?" leur demande-t-on à l'entrée, sans souci d'être politiquement correct. La réponse " Je suis un Jat" sera immédiatement suivie d'instructions précises : "Votre dharamsala (gîte d'étape pour les pèlerins) est à côté du temple de Brahma, juste après celle des Bishnoïs ". Et là il trouvera les prêtres de sa communauté qui l'attendent patiemment. Les Gujaratis ont leur dharamsala, sans doute à cause de leur rôle historique dans l'origine de ce pèlerinage. Si les Meenas ont une belle et grande route qui mène à la leur, c'est parce que le percepteur du chef-lieu Ajmar était un Meena, vous dira-t-on. Les Yadavas, Maheshwaris, Khandelvas, Purohits, Pareek, Agarwals et autres Mudras ont chacun une dharamsala à leur nom, tandis que celles des Aryas, Kshatriyas, Tantvaya (tisserands) et Vaishya s'adressent à des regroupements plus larges de castes d'artisans.

Le nom de certaines dharamsalas sont aussi des indicateurs de l'origine géographique des pèlerins : Punjabi, Sindhi, Gujarati, Bengali ou du Maharashtra, à moins que ce ne soit de Didwana, Shekhavati ou d'Ajmer, au Rajasthan.

Grâce à elles, les arrivants se retrouvent tout de suite chez eux. Étrangers mais de la même province, ou membres d'une même communauté ou caste, ils se retrouvent d'emblée en pays de connaissance sans le travail d'approche qu'exigerait un véritable étranger. De tels endroits sont non seulement des centres où s'échafaudent les alliances matrimoniales ; dans le cas des bergers, les Raikars et Rabaris, et des basses castes telles que les Meghwals, leur mahasabha, ou grande assemblée, règle leurs affaires judiciaires à Pushkar.

Aujourd'hui, tous les monarques qui disposaient d'une dharamsala et d'un ghât, ces marches d'accès au lac sacré, en ont été dépossédés. D'abord parce qu'au moment où l'Inde accédait à l'indépendance, ces petites propriétés semblaient trop triviales pour être prises en compte. Puis à mesure qu'ils ont rejoint la vie politique ou sont devenus des souverains administrateurs au sein de la jeune démocratie, un pèlerinage à Pushkar s'éloignait de leur priorité. A cela s'ajoutèrent d'abord, entre 1951 à 1958, l'abolition du jagirdari, ce régime de souveraineté héréditaire en vigueur sous l'empire britannique, puis finalement la suppression de leur liste civile en 1976. Les prêtres quant à eux s'empressèrent de tirer avantage de la faiblesse politique des maharajas et se firent les propriétaires de moins en moins virtuels de tous les biens qu'ils géraient. Aujourd'hui, tous les temples ont été absorbés par les familles de brahmanes. Le besoin croissant en structures d'accueil a mené à des constructions sans discernement, et de nombreux espaces à ciel ouvert ont été transformés en chambres bon marché, altérant l'unité et le caractère de l'architecture traditionnelle.

Quant aux voyageurs-nomades qu'aucune soif de pèlerinage ne pousse sur les routes, Pushkar peut leur ouvrir les yeux sur une civilisation qu'ils comprendront selon leur capacité et leur réceptivité. Pendant la kermesse délirante de la foire aux chameaux, qui se tient autour de la pleine lune de novembre, lorsque les hôtels appliquent des tarifs spéciaux, la tente peut offrir une expérience mémorable. Les tentes royales de Jodhpur plantées à Ganahera et une multitude d'autres, rapprocheront les invités des sables bruns et propres de Pushkar. Pour ceux qui cherchent la paix, le Pushkar Resort à Motisar offre un oasis de calme, qui a aussi le mérite de se trouver en dehors du cercle végétarien imposé par le pèlerinage. Plus près du centre se dresse le Jagat Singh Palace, un palais reconstitué à partir des ruines de Marwar.

Les voyageurs qui souhaitent rester plus longtemps rencontreront un grand choix de chambres avec vue sur le lac, à moins qu'ils ne préfèrent une accommodation plus bucolique parmi les champs de rose et dans les ashrams luxuriants.

Les pancartes à l'attention des étrangers sont particulièrement amusantes, beaucoup d'entre elles étant écrites phonétiquement ou traduites de l'hindi. Errer dans Pushkar à la recherche de Docteur Persé (pour percer nez et oreilles) ou découvrir une autre Maison blanche, celle-ci sans risques d'attaque terroriste, font partie des découvertes inattendues de cette partie du monde.

Si vous grattez la surface pour aller au-delà du formalisme des rituels et dépassez toute la confusion que les hommes ont créée à Pushkar, alors vous gravirez peut-être tranquillement, au coucher du soleil, les marches de quelque ghât oublié, à la lumière des néons, vous verrez les lampes être allumées puis, posées sur leurs bateaux de feuille, flotter sur ces eaux éternelles où le temps a passé à travers les siècles.

Vous entendrez alors le son des clochettes assourdies par la distance, lorsque que l'offrande du soir élève son crescendo. On aimerait alors que les haut-parleurs se taisent mais le ciel avale de toute manière tous les sons. En ressentant alors l'immensité et la paix du lieu, on pourra s'exclamer, tel Eric Newby quant il rencontra le Gange en compagnie de sa femme : "Nous avons tous les deux vécu un sentiment rare aux êtres humains, celui de souhaiter que le moment que nous vivions alors puisse se prolonger infiniment".

     
  • ISBN : 978-2-296-11921-5 • juin 2010
  • Télécharger les fichiers de couverture : rectoverso

2 autres articles dans ce numéro