UN VIATIQUE POUR LE TROISIÈME MILLÉNAIRE

L'histoire biblique de Joseph et ses frères

Olivier Maurel


RELIGIONS CHRISTIANISME
Date de publication : février 2005

Dans son livre Quand ces choses commenceront, René Girard établit un passionnant parallèle entre le mythe grec d'Oedipe et l'histoire de Joseph, le fils de Jacob, dans la Bible (Genèse, 37; 50, 26.

Au départ, dans les deux cas, un enfant qui est vu comme une menace pour sa famille : l'un parce qu'un oracle a déclaré qu'il tuerait son père et sa mère, l'autre parce qu'il a fait des rêves qui annoncent sa domination sur ses frères. Laïos, le père d'Oedipe, se débarrasse de son fils en l'exposant; les frères de Joseph se débarrassent de leur frère. Sauvés tous les deux, l'un se trouve amené à commettre un parricide et un inceste, l'autre, Joseph, injustement accusé du viol d'une femme, sauve la vie de son père et de ses frères.

Mais René Girard montre que la différence essentielle entre les deux récits tient au fait que le mythe grec accuse Oedipe, considéré comme réellement parricide et incestueux, alors que le récit biblique met en valeur l'innocence totale de Joseph.

Il est intéressant d'approfondir encore le parallélisme des deux récits et de les considérer sous l'angle de la violence parentale.

Laïos commet à l'égard de son fils une des pires violences : il ne le reconnaît pas, au sens légal où un père peut reconnaître son enfant, à cause de l'oracle, et le fait exposer dans la montagne afin qu'il y meure. Juste retour des choses : lorsqu'Oedipe qui a fui ses parents adoptifs pour ne pas commettre de parricide ni d'inceste, se trouve face au char de Laïos, il ne le reconnaît pas non plus, puisqu'il ne l'a jamais connu, et il le tue.

Jacob, lui, aime son fils. Il est troublé par les songes prophétiques de Joseph, mais ne lui retire pas pour autant son amour. Et ce sont ses frères et non pas lui qui tentent de faire périr Joseph. Aussi, étonnante symétrie, c'est Joseph, à la fin du récit, qui s'avance sur son char à la rencontre de son père : “Dès qu'il parut devant lui, il se jeta à son cou et pleura longtemps en le tenant embrassé. Israël dit à Joseph : “A ce coup, je puis mourir, après que j'ai revu ton visage et que tu es encore vivant.”

Jacob se réjouit de revoir son fils et de le revoir vivant, alors que revoir son fils vivant était le cauchemar de Laïos.

Joseph sauve toute sa famille de la famine, alors que le mythe grec considère Oedipe comme responsable de la peste qui décime les habitants de Thèbes.

Pour René Girard, la caractéristique des mythes bibliques est précisément de raconter, comme tous les mythes, des récits d'expulsion ou de lynchage, mais en soulignant l'innocence des victimes. Ainsi Caïn tue Abel, comme Romulus tue Remus, mais Abel est totalement innocent, alors que Rémus, dans un geste de défi, a franchi le sillon tracé par son frère.

Dans le récit grec, la violence de Laïos se retourne contre lui et amène son fils à le tuer et fait le malheur de sa famille. Dans le récit biblique, l'amour de Jacob pour son fils fait de Joseph son sauveur ainsi que le sauveur de toute sa famille.

Nous sommes dressés dès la classe de terminale à croire à l'interprétation psychanalytique du mythe d'Oedipe, interprétation qui accroît la responsabilité d'Oedipe puisque ce n'est plus seulement un oracle extérieur qui pousse Oedipe à tuer son père et à commettre l'inceste avec sa mère, ce sont aussi ses pulsions les plus originelles. L'enfant, tout enfant, veut tuer son père et coucher avec sa mère.

Cette théorie aberrante infeste encore très concrètement des livres de puériculture destinés aux parents (cf. les best-sellers de Christiane Olivier où les enfants sont présentés comme des ogres qu'il ne faut pas hésiter à dresser à coups de taloches).

Il est légitime de craindre qu'une telle théorie, largement vulgarisée, ait les mêmes effets que l'oracle prononcé sur Oedipe. En accusant les enfants, en poussant les parents à se méfier des “pulsions” de leurs enfants, elle risque d'amener les parents à perpétuer la violence éducative et leurs enfants à recourir eux-mêmes à la violence sur leurs semblables.

Si, par be

     
  • février 2005

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