LA GUADELOUPE DANS "ROSIE CARPE", INSULARITÉ ET TRANSGRESSION

Annie Demeyere

Guadeloupe
GÉOGRAPHIE
Date de publication : avril 2005

Roman du malaise et de l’étrangeté, roman où les forces du Mal s’incarnent dans le chaos d’une généalogie aberrante, Rosie Carpe fait de l’île antillaise le symbole de l’enfermement des personnages à l’intérieur d’un roman familial délirant.

Des quatre parties du roman, trois se déroulent en Guadeloupe. La deuxième partie, en forme de retour en arrière, établit les fondations mal assurées du destin de Rosie, élevée à Brive-la-Gaillarde par des parents indifférents.

Livrée à elle-même, à des travaux de domestique, de serveuse dans la banlieue parisienne, proie sans défense des hommes et de leur sexualité déviante, elle rêve de rejoindre son frère Lazare, qui, croit-elle, a fait fortune en Guadeloupe.

Ce frère voyou, amateur de commerce louche, n’est pas au rendez-vous quand Rosie, enceinte, et Titi, l’enfant chétif, arrivent à l’aéroport. C’est un ami de Lazare, Lagrand, qui prend en charge les âmes perdues. Mais Rosie n’est pas seulement venu retrouver son frère, mais aussi ses parents.

Le voyage de Rosie sur l’île va alors ressembler à un chemin de croix, où le dévoilement des secrets des uns et des autres suivra les routes sinueuses de l’île. Comme dans son roman précédent En famille où l’héroïne ne fait que tourner en rond dans un cauchemar kafkaïen, Marie Ndiaye enferme son personnage dans une prison sans barreau. Elle choisit une île à grande religiosité, où la modernité déclinée sous l’angle touristique et politique entre en résonance avec les grands mythes bibliques et l’ombre diffuse de l’esclavage.

Le nom de l’île est proferé de temps à autre par les personnages comme une incantation vide, une rumination qui se suffit à elle-même, sauf peut-être dans ce premier cri :

Mais pourquoi cracher à nos pieds de malheureux Blancs à peine débarqués, se demandait-elle en même temps, et n’ayant causé de tort à personne sur cette terre de Guadeloupe ? (Rosie Carpe, p.20)

(Car la Guadeloupe, la Guadeloupe ! se disait-elle depuis des mois, rêvant d’un rêve comme poudré d’or) p.30

« La Guadeloupe, mon dieu la Guadeloupe », murmurait-elle de temps à autre (p.149)


Chaque personnage a sa propre vision de l’île, et l’imaginaire de chacun produira de funestes malentendus.

Si Rosie voit dans la clôture de l’île l’occasion obligée de se réconcilier avec sa famille, de retrouver l’amour quasi incestueux de son frère, Lazare ne l’a rêvée que comme exutoire à ses pulsions, lupanar, enclos où le vice macère à l’image de cette végétation luxuriante d’où s’échappe la luxure :

- Et la dernière idée d’Abel, ma petite Rosie, reprit Lazare en tiraillant l’anneau de son oreille, celle qui va faire de moi l’associé d’Abel en bonne et due forme et me permettre de larguer tout ce que je déteste pour partir en Guadeloupe…

- En Guadeloupe ?

- En Guadeloupe, dit sèchement Abel.

- C’est de tenter là-bas quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs, continua Lazare. Un nouveau concept sexuel.


Les deux complices sont des « losers » incapables de gérer ce commerce du sexe. Ils se retrouveront unis par le sang. Au cours d’un braconage dans la forêt, Abel tue un touriste pour le voler. La forêt tropicale, ses miasmes et son parfum de jungle fait de l’île le lieu de la barbarie, du retour du Sauvage.

L’île pour les parents de Rosie est une variante faustienne du Paradis perdu. C’est là, propriétaires de la « Perle des Iles » hôtel restaurant pour touristes, que les parents Carpe ont accompli leurs parcours dément pour rebrousser le Temps. Miraculeusement rajeunie, Diane, la mère de Rosie, a eu un enfant à un âge où d’autres femmes ont fait le deuil de leur fécondité. C’est l’enfant de son amant Foret. Rose-Marie, la nouvelle fille de Diane se prostitue sous l’œil bienveillant de sa mère, tandis que Rosie a disparu du souvenir même de Diane.

Lagrand, enfin est le fils aimant d’une mère folle.

L’île de Guadeloupe, ses lieux inscrits dans la réalité géographique dont l’auteur nous donne parcimonieusement des indices réal

     
  • avril 2005