VIEILLIR EN EXIL LA MÉTAPHORE INSULAIRE

Colloque Marseille, mars 2005

Annie Demeyere

Date de publication : mai 2005

Au-delà de l’assonance poétique, île/exil, se joue sur des territoires cernées par la mer la condamnation à une double peine. Pourquoi des hommes, des femmes, artistes ou politiques, sont-ils assignés à résidence sur des terres dont l’étroitesse, le sentiment qu’on y éprouve d’être enfermé, est une métonymie de leur statut d’exilé ? La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard énonce les correspondances entre l’Etre et le Lieu : On veut fixer l’être et en le fixant on veut transcender toutes les situations pour donner une situation de toutes les situations.

Bien des métaphysiques demanderaient une cartographie . Le génie du Lieu insulaire s’inverse en lieu négatif.

L’exilé qu’on a « fixé » sur une île partage avec cet espace clos par la mer la destinée ontologique d’être à la fois dans et hors de soi. Quand on cherche sur une petite île le point culminant, qu’on y accède par la route, par des chemins escarpés, on est sûr d’embrasser le panorama fini, cerné par l’infini marin. Ce sentiment à la fois de perte et de toute puissance, on le perçoit à travers des sensations corporelles. La vue dit trop de choses à la fois. L’être ne se voit pas. Peut-être s’écoute-t-il. L’être ne se dessine pas. Il n’est pas bordé par le néant. On n’est jamais sûr d’être plus près de soi en « rentrant » en soi-même, en allant vers le centre de la spirale ; souvent, c’est au cœur de l’être que l’être est errance. Parfois, c’est en étant hors de soi que l’être expérimente des consistances. Parfois aussi, il est, pourrait-on dire, enfermé à l’extérieur .

En spatialisant cette condition particulière de l’exil, et le changement de lieu est la caractéristique de tout exil, en la confrontant à l’imaginaire de ce lieu qui produit rêves, utopie, désir d’aventure et régression dans la barbarie, la métaphore insulaire tente de saisir la double expérience de l’exil, ses blessures profondes et la chance d’un nouveau départ. La reconstruction de l’identité sur une terre étrangère est une injonction plus vive quand elle procède d’un espace étroit. On puise alors dans ses propres forces circonscrites à son corps le pouvoir de rebondir. Ce service minimum de l’exil sert de trame à toute expérience plus ample, insertion dans une nouvelle langue, une nouvelle culture. L’étude de ces ruptures, de ces migrations linguistiques est faite par les sociologues. Cette réflexion ne s’appuie pas sur des faits concrets, historiques qui concerneraient une catégorie comme les immigrés, les Pieds Noirs ou une population déterminée géographiquement. Le corps de l’exilé s’accorde à l’isolement d’un lieu où règne le discontinu. Où loger mieux les affres de l’identité brisée ?

L’île est aussi le lieu d’une navette. D’un côté des hommes sont bannis d’une terre, punis par des dictatures, des gardiens de l’ordre moral, de l’autre les indigènes du lieu cherchent à tout prix à échapper à la prison que devient une terre fermée sur elle-même. Le corps, rappelant d’anciens esclavages n’est plus une machine libre qui joue de son pouvoir autonome, mais doit, pour s’échapper, utiliser des moyens de transports, bateau ou avion. La Guadeloupe de Rosie Carpe s’inscrit dans le va et vient entre l’île inquiétante et la non moins menaçante métropole. Les parents Carpe échappent ou croient échapper au temps, à la vieillesse, en choisissant l’exil lascif et factice dans un camp de touristes.

A l’instar de Dany Laferrière, Louis-Philippe Dalembert, écrivain originaire de Tahiti, raconte la nécessité de la fuite en exil et confirme le formidable espoir de liberté que suscite la vie du port et de l’aéroport :

Des fuyards furent ainsi arrêtés à l’aéroport et aux postes-frontières, ramenés de force dans leur famille après avoir reçu une sévère bastonnade. Interdit de regarder un avion ou un bateau de manière trop appuyée .



Les béquilles que sont avions, bateaux, marquent l’entrave faite au corps, le corps limité, circonscrit à ses faibles capacités comme le fait le trava

     
  • Gaston Bachelard, Poétique de l’espace, chapitre Dialectique du dedans et du dehors, PUF (Quadrige), 1992, p.192.
    Ibid. p. 194
    Louis-Philippe Dalembert, L’autre face de la mer, Le Serpent à plumes, 2004, p.80.
    Salman Rushdie, Les versets sataniques, Bourgois, 1989, p.227-228.
    Ibid., p. 231
    J.M. Gustave Le Clézio, Révolutions, Gallimard, 2003, p.p. 226-232.
    André Breton, Arcane 17, Le Livre de poche, p.11.
    Michel Butor, L’ombre d’une île, Anthologie nomade, Poésies Gallimard, 2004, p.100.
  • mai 2005