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LE CACHEMIRE FACE À UNE VICTOIRE IMAGINÉE

Nathalene Reynolds

Nathalène Reynolds

Cet article est un extrait du livre suivant :
Le Cachemire dans le conflit indo-pakistanais (1947-2004)


ASIE Inde Pakistan
ACTUALITÉ SOCIALE ET POLITIQUE
Date de publication : mars 2005
Version numérique* :
4 €
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Introduction
La Vallée du Cachemire, qui avait initié à la fin des années 1980 une révolte contre l'autorité indienne, assiste impuissante au dialogue indopakistanais engagé au début de 2004, à la satisfaction d'une communauté internationale (1) encore préoccupée par une éventuelle confrontation nucléaire. Ainsi l'Union indienne, qui avait effectué son premier essai nucléaire en 1974, et la République Islamique du Pakistan, qui affirma un tel statut en 1998 (2), semblent-elles progressivement renoncer à une propagande qui sous-tendit longtemps un nationalisme sourcilleux et une lecture particulière des grands événements de l'histoire du sous-continent enseignée sur les bancs des écoles et des universités. Les deux Etats accordent désormais la priorité aux enjeux économiques (3) et énergétiques, évoquant notamment la construction de gazoducs qui aboutiraient en territoire indien, l'un venant d'Iran via le Pakistan, l'autre qui commencerait son parcours au Turkménistan - à travers l'Afghanistan puis le Pakistan.
Les tribulations de l'ancien Etat princier du Jammu et Cachemire (4), plus connu sous le seul vocable de Cachemire, reviendraient-elles donc bientôt aux seuls historiens qui choisiraient d'en faire leur champ d'étude ? Les dirigeants séparatistes - originaires de la seule Vallée - qui tentèrent d'accompagner (faute de se hasarder à en réclamer la direction) le mouvement anti-indien qui, au milieu des années 1990, s'étendait aux districts à dominance musulmane de la Division - indienne - de Jammu (Rajouri, Poonch et Doda, ces deux dernières zones étant à faible majorité musulmane) se trouveraient-ils confrontés à un périlleux exercice ? Ne leur faut-il pas, en effet, reconnaître sinon leur culpabilité du moins leur responsabilité dans la continuation d'un combat qui s'avéra rapidement vain, tandis qu'ils refusèrent le plus souvent de remettre en cause - officiellement à tout le moins - les desseins d'un Pakistan qui, en accordant aide et assistance aux insurgés, s'engageait - selon la terminologie indienne - dans une guerre par procuration (5) ? Autre processus dont le Jammu et Cachemire fut le champ d'expérimentation : la diffusion - grâce à l'acquiescement des plus âgés - d'une lecture de l'histoire de cette région, laquelle se conformait aux thèses que les gouvernements pakistanais successifs s'attachèrent à vulgariser dès la fin de l'année 1947. La population musulmane de la partie indienne de l'ancien Etat princier du Jammu et Cachemire ne demanderait-elle pas aux dirigeants séparatistes (6) mais aussi aux leaders dominant la scène légale des comptes, alors qu'elle pourrait être conduite, pour surmonter le traumatisme né d'une longue lutte, à envisager la redécouverte de pages importantes de son histoire ? (7) Examinant d'un regard nouveau la théorie des deux nations (l'existence d'une nation hindoue et d'une nation musulmane) fondatrice de la République Islamique du Pakistan et la laïcité, clé de voûte de la République indienne, les musulmans du Jammu et Cachemire procéderaient-ils à la reconstruction d'une culture politique dont on a tenté de modifier le cours ?

De la fin du mythe d'un allié pakistanais dévoué ?
A la fin de l'année 2003, les observateurs s'étonnaient de ce que le Président-Général Pervez Musharraf osât envisager la remise en cause de l'un des thèmes de la nation pakistanaise par excellence. Le 18 décembre (2003), l'homme qui avait su conquérir les bonnes grâces américaines - suite aux dramatiques événements du 11 septembre 2001 - faisait une intervention remarquée. Il déclarait que son pays était prêt à abandonner une exigence jugée jusqu'alors fondamentale à un dénouement du conflit du Jammu et Cachemire recevable : l'application des résolutions adoptées par le Conseil de Sécurité de 1948 à 1949, et donc l'organisation d'un plébiscite dans les limites originelles de l'ancienne principauté. Islamab

Introduction

La Vallée du Cachemire, qui avait initié à la fin des années 1980 une révolte contre l'autorité indienne, assiste impuissante au dialogue indopakistanais engagé au début de 2004, à la satisfaction d'une communauté internationale (1) encore préoccupée par une éventuelle confrontation nucléaire. Ainsi l'Union indienne, qui avait effectué son premier essai nucléaire en 1974, et la République Islamique du Pakistan, qui affirma un tel statut en 1998 (2), semblent-elles progressivement renoncer à une propagande qui sous-tendit longtemps un nationalisme sourcilleux et une lecture particulière des grands événements de l'histoire du sous-continent enseignée sur les bancs des écoles et des universités. Les deux Etats accordent désormais la priorité aux enjeux économiques (3) et énergétiques, évoquant notamment la construction de gazoducs qui aboutiraient en territoire indien, l'un venant d'Iran via le Pakistan, l'autre qui commencerait son parcours au Turkménistan - à travers l'Afghanistan puis le Pakistan.

Les tribulations de l'ancien Etat princier du Jammu et Cachemire (4), plus connu sous le seul vocable de Cachemire, reviendraient-elles donc bientôt aux seuls historiens qui choisiraient d'en faire leur champ d'étude ? Les dirigeants séparatistes - originaires de la seule Vallée - qui tentèrent d'accompagner (faute de se hasarder à en réclamer la direction) le mouvement anti-indien qui, au milieu des années 1990, s'étendait aux districts à dominance musulmane de la Division - indienne - de Jammu (Rajouri, Poonch et Doda, ces deux dernières zones étant à faible majorité musulmane) se trouveraient-ils confrontés à un périlleux exercice ? Ne leur faut-il pas, en effet, reconnaître sinon leur culpabilité du moins leur responsabilité dans la continuation d'un combat qui s'avéra rapidement vain, tandis qu'ils refusèrent le plus souvent de remettre en cause - officiellement à tout le moins - les desseins d'un Pakistan qui, en accordant aide et assistance aux insurgés, s'engageait - selon la terminologie indienne - dans une guerre par procuration (5) ? Autre processus dont le Jammu et Cachemire fut le champ d'expérimentation : la diffusion - grâce à l'acquiescement des plus âgés - d'une lecture de l'histoire de cette région, laquelle se conformait aux thèses que les gouvernements pakistanais successifs s'attachèrent à vulgariser dès la fin de l'année 1947. La population musulmane de la partie indienne de l'ancien Etat princier du Jammu et Cachemire ne demanderait-elle pas aux dirigeants séparatistes (6) mais aussi aux leaders dominant la scène légale des comptes, alors qu'elle pourrait être conduite, pour surmonter le traumatisme né d'une longue lutte, à envisager la redécouverte de pages importantes de son histoire ? (7) Examinant d'un regard nouveau la théorie des deux nations (l'existence d'une nation hindoue et d'une nation musulmane) fondatrice de la République Islamique du Pakistan et la laïcité, clé de voûte de la République indienne, les musulmans du Jammu et Cachemire procéderaient-ils à la reconstruction d'une culture politique dont on a tenté de modifier le cours ?

De la fin du mythe d'un allié pakistanais dévoué ?

A la fin de l'année 2003, les observateurs s'étonnaient de ce que le Président-Général Pervez Musharraf osât envisager la remise en cause de l'un des thèmes de la nation pakistanaise par excellence. Le 18 décembre (2003), l'homme qui avait su conquérir les bonnes grâces américaines - suite aux dramatiques événements du 11 septembre 2001 - faisait une intervention remarquée. Il déclarait que son pays était prêt à abandonner une exigence jugée jusqu'alors fondamentale à un dénouement du conflit du Jammu et Cachemire recevable : l'application des résolutions adoptées par le Conseil de Sécurité de 1948 à 1949, et donc l'organisation d'un plébiscite dans les limites originelles de l'ancienne principauté. Islamab

     
  • Nathalène Reynolds*
  • 1. Nous préférons user d'italiques lorsque nous employons l'expression de "communauté internationale". Cette locution, devenue courante après l'effondrement du bloc soviétique et le déclenchement de la guerre du Golfe, vise en effet à souligner l'existence d'un concert comprenant la grande majorité des nations occidentales, lesquelles s'accorderaient sur des décisions cruciales…
    2. Suite aux essais nucléaires indiens des 11 et 13 mai 1998, le Pakistan rétorquait les 28 et 30, se déclarant officiellement puissance nucléaire.
    3. Le volume des échanges s'élevait ainsi à 600 millions de dollars pour la période allant de mars 2004 à mars 2005, ce qui constituait deux fois plus que les échanges qui avaient prévalu durant la précédente décennie (cf. Indian, Pak. Officials Begin Latest Round of Trade Talks, The Hindu, Chennai (Madras), 10 août 2005).
    4. Cette ancienne principauté, à la composition - au demeurant - hétéroclite, est aujourd'hui divisée en plusieurs zones : le Jammu et Cachemire indien, l'Azad Kashmir (le Cachemire Libre) pakistanais tandis que Gilgit et le Baltistan furent, dès 1949, incluses dans les Northern Areas de la République Islamique du Pakistan, ce qui constituait une stratégie pour y étouffer, semble-t-il, tout sentiment autonomiste voire indépendantiste ou, en tout état de cause, empêcher la formation d'un Azad Kashmir aux dimensions plus grandes qui serait ainsi capable de faire entendre sa voix. Quant à l'Aksai Chin - région montagneuse inhabitée à l'importance stratégique - elle passa sous le contrôle de la République Populaire de Chine suite au court conflit frontalier qui l'opposa à l'Inde à la fin d'octobre 1962.
    5. Signe du réchauffement des relations indo-pakistanaises, la classe politique mais également la presse indiennes n'ont guère plus recours à l'expression de "proxy war" (guerre par procuration). Par cette locution, elles visaient jusqu'il y a peu à souligner qu'après trois conflits armés (en 1948, 1965 et 1971), un Pakistan vaincu, mutilé suite à la sécession (au mois de décembre 1971) de sa partie orientale proclamée Bangladesh, avait cherché à prendre sa revanche, s'attachant à instrumentaliser à son profit le mécontentement qui couvait dans la Vallée du Cachemire.
    6. Il faut sans doute ici rappeler que les divers mouvements séparatistes - au demeurant, concurrents - sont le plus souvent représentés au sein des ailes dure et modérée de l'All-Parties Hurriyat Conference (APHC, la Conférence de Tous les Partis pour la Liberté). Ce conglomérat, d'après l'expression en vigueur dans le sous-continent, comprenait jusqu'à sa scission (au début de septembre 2003) une vingtaine de groupes d'opposition politico-religieux, certains considérés comme proches de mouvements armés. Au début de l'année 2004 néanmoins, deux tendances s'opposèrent ouvertement : Maulvi Abbas Ansari se faisait le porte-parole des modérés, d'où la dénomination d'APHC(A), tandis que Syed Ali Shah Geelani prenait la tête de l'APHC(G).
    7. Soulignant la difficulté d'un tel exercice alors que Cachemiris, Indiens et Pakistanais sont très sensibles à la bonne évaluation de leur action, on peut rapporter une récente initiative de l'Association du Barreau de Srinagar. Le 8 juillet 2005, cette dernière demandait à la Haute Cour de l'Etat du Jammu et Cachemire d'enjoindre aux autorités pénitentiaires de Tihar (New Delhi) de remettre aux Cachemiris la dépouille mortelle de l'un des fondateurs du Jammu and Kashmir Liberation Front (JKLF, Front de Libération du Jammu et Cachemire) : Maqbool Butt. La requête présentée à la Haute Cour soulignait que la tombe de Butt avait été démolie, une construction lui ayant succédé (cf. Return of Maqbool Butt's Remains. Bar Files PIL in High Court, The Kashmir Times, Jammu, 8 juillet 2005). L'exécution du leader d'un JKLF, précurse
  • * Titulaire d'un doctorat en Histoire des Relations Internationales, l'auteure est chercheure associée au Centre de Recherche sur l'Asie Moderne (IUHEI-IUED), ces institutions étant basées à Genève. Elle a récemment publié un ouvrage intitulé Le Cachemire dans le conflit indo-pakistanais (1947-2004) aux Editions de l'Harmattan.
  • ISBN : 2-7475-7807-0 • mars 2005 • 10 pages
  • Télécharger les fichiers de couverture : rectoverso