NOIR ET BLANC, LA COULEUR DE L'EROS

Colloque International Martinique Images de Soi 22-25 nov 2005

Annie Demeyere


ARTS, ESTHÉTIQUE, VIE CULTURELLE
Date de publication : décembre 2005

Rencontre ou détour ?

La rencontre amoureuse entre un homme et une femme de couleur différente est-elle une simple affaire de vie privée, ou implique-elle une prise de position « politique » ?

Le champ intime de l’amour est défini selon différents critères par la philosophie, la psychanalyse. Mais ils s’accordent sur un point. L’élection de l’être aimé est un choix inconscient qui ne doit rien au hasard.

Christian David dans son livre L’Etat amoureux1 reprend largement les hypothèses freudiennes et rattache les sentiments amoureux au domaine de l’Œdipe et de l’inconscient. Comme tout psychanalyste il démonte le mécanisme amoureux, son illusion, l’utopique croyance à la fusion et à la connaissance de l’Autre. Le transfert sur l’Objet arrache peut-être le Moi au narcissisme primordial, mais n’est-ce pas justement un leurre du Ça ?

Si aucun hasard ne préside au coup de foudre, ou simplement à l’illumination d’une première rencontre, le choix d’un partenaire étranger par la couleur se doit d’être interrogé. Les fantasmes ne sont-ils pas les acteurs de ces rencontres ? « Nègres-blancs » comme Freud a surnommé les représentants de nos pulsions, ils sont à l’intersection de notre monde intérieur et extérieur.

Sans ôter ce qu’a d’ineffable l’amour ou une rencontre plus prosaïque, s’impose la conviction suivante : la relation mixte échappe par sa nature même à l’enfermement dans deux consciences, au tête à tête amoureux. Trois personnes et plus interviennent dès la première rencontre comme les fantômes de notre enfance. Pourquoi cette triangulation, cette exposition des cœurs, des corps à la médiation du tiers social ? Lacan à la suite de Freud a repris cette formule du tiers. Le tiers social, ou le Surmoi, s’introduit forcément entre deux êtres de race différente. Surtout la première fois, la conscience d’une transgression, d’un seuil invisible, pimente la rencontre. Cette émotion n’est pas simplement celle de la relation érotique. Elle s’inscrit dans la conscience d’une rupture, de la découverte non seulement d’un corps autre, mais d’une histoire et d’une géographie.

Cette relation échappe au huis clos. Dans la rue, dans le regard des autres, le couple mixte est visible. Leur choix est d’emblée connu, analysé. Leur corps est déjà un acte politique car ils aiment souvent cette visibilité, la recherchent, la revendiquent. Leur amour est sur la place publique. Comme le personnage de Catherine dans La Salamandre 2, l’amoureux, en l’occurrence l’amoureuse d’un homme de couleur, est fière de quitter les faux-semblants du tourisme brésilien pour mieux appartenir au pays qui la fascine. La voie royale, périlleuse, de l’amour pour un gigolo, chemin de croix et expérience quasi mystique, la mène au-delà d’elle-même. D’une manière très masochiste, elle s’aime comme rebelle, traître à sa caste bourgeoise. Quand elle se promène dans les rues de Rio, de Bahia, elle ressent une profonde fierté à être « de l’autre côté ». Payer de sa personne pour comprendre les exclus engage Catherine à panser les blessures du passé, de l’esclavage. Amoureuse de cette mise en scène, elle répare par sa passion les injustices du monde.

Punir à travers son corps le racisme du Blanc et en jouir en même temps, tels sont les choix plus légers des héroïnes de Dany Laferrière.

Le narrateur analyse avec ironie les penchants des Blanches pour les aventures sexuelles indiennes ou noires. L’image de la Rebelle est là bien écornée. Les jeunes étudiantes se vivent sans doute comme révolutionnaires, mais la plume narquoise du narrateur fait de leurs expériences une simple mode :

Dans les années 70, l’Amérique était encore bandée sur le Rouge. Les étudiantes blanches faisaient leur B.A. sexuelle quasiment dans les réserves indiennes.

…….

L’Amérique aime foutre autrement. La vengeance nègre et la mauvaise conscience blanche au lit, ça fait une de ces nuits !

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La jeune blanche prend aussi pleinement son pied. C’est la p

     
  • Annie Demeyère, Docteur en Lettres
  • 1. Christian David, L’Etat amoureux, Petite Bibliothèque Payot, 2001.
    2. Jean Christophe Ruffin, La Salamandre, Gallimard, 2004.
    3. Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, Le Serpent à plumes, 2003, p.p.18-19-20.
    4. La famille est toujours un lieu de tension perverse chez Marie Ndiaye, elle-même fruit d’un métissage, voir ses romans Rosie Carpe, En famille, un Temps de saison…..
    5. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, Points Essais, 1975.
    6. Alice Cherki, Frantz Fanon, portrait, Seuil, 2000.
    7. Ibid., p. 277.
    8. Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, le Serpent à Plumes, 2003, p.p. 57-58.
    9. A la suite d’un pari, une touriste âgée, anonyme, plante sa langue dans l’oreille de Lagrand, beau Noir de Guadeloupe. Voir cet épisode de Rosie Carpe (Ed. de Minuit, 2001, p.p. 178-182) Annie Demeyère La Guadeloupe dans Rosie Carpe, insularité et transgression, ouvrage collectif L’insularité sous la dir. De Mustapha Trabelsi, CRLMC, Presses universitaires Blaise Pascal, 2005, p.p. 403-414.
    10. Marie Ndiaye, Rosie Carpe, op. cit., p.181.
    11. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, op. cit., p.p. 51.
    12. Comment faire l’amour…op. cit. p.p. 42-43.
    13. Ibid., p.p. 105-106.
    14. René Maran, Batouala, Magnard, Le Livre de poche, p. 64.
    Ibid., p. 50.
    14. Michel Butor, Anthologie nomade, Mobile (1962), Les Noirs, Gallimard, 2004 (poésie), p. 25.
    15. Comment faire l'amour...op. cit., p.50
    16. Michel Butor, Anthologie nomade, Le discours du sud, op. cit., p. 40.
    17. Jean-Paul Sartre, Orphée noir, in Situations III, Editions Gallimard.
    18. Michel Butor, Le discours du Sud, op. cit., p.41.
    19. Dominique Noguez, Amour noir, Gallimard (L’infini), 1997.
    20. Amour noir, op. cit., p. 13.
    21. Ibid., p. 16.
    22. Roland Barthes, fragments d’un discours amoureux, le corps de l’autre, Ed. du Seuil (Tel Quel), p.p. 85.
    23. Peau noire masques blancs, op. cit., p. 49.
    24. Amour noir, op. cit., p. 105.
    25. Michel Leiris, L’Afrique fantôme, Gallimard (Tel), 2001.
    26. Peau noire, masques blancs, op. cit., p. 187.
  • décembre 2005