LE ROMAN FAMILIAL CHEZ PATRICK MODIANO ET MICHEL HOUELLEBECQ

Annie Demeyere

Date de publication : mars 2021

C'est en 1909 que Freud inséra un petit texte "Le Roman familial des névrosés" dans l'ouvrage d'Otto Rank "Le Mythe de la naissance du héros". Freud explique que l'enfant réinvente très tôt dans son imaginaire les relations réelles ou désirées qu'il entretient avec ses parents, au même moment où il rompt avec leur image idéalisée. La construction de son identité passe par cet arrachement.

Marthe Robert dans son ouvrage "Roman des origines et origine du roman" applique à la littérature ces schèmes psychanalytiques. Elle tente de classer le genre romanesque selon deux étapes successives en distinguant deux grandes catégories de personnages, l'enfant trouvé et l'enfant bâtard œdipien. Selon sa thèse, lors de la première étape du développement de l'enfant, celui-ci (qui se rêve issu d'une famille royale, de parents illustres) tente d'échapper à la réalité en construisant un monde onirique, fantasmagorique. A travers l'univers romanesque du merveilleux, du conte, de la féérie, il fait face à ses frustrations. La seconde étape est celle de la découverte de la sexualité des parents, celle de la scène primordiale. Le bâtard œdipien, qui a supprimé le Père du cercle familial, cherche à le remplacer, tente d'agir sur le monde, produit ainsi un univers qui cherche à être réaliste. Marthe Robert tente de faire œuvre de critique, d'expliquer le roman moderne et pour elle tout roman n'est qu'une variation autour du thème familial.

A travers deux romanciers contemporains séparés par une dizaine d'années, deux écrivains dont l'univers familial présente des similitudes, des correspondances auxquelles font écho leurs personnages, nous tenterons de montrer comment à partir d'un commun sentiment d'abandon, à partir de structures parentales défaillantes, vont se construire deux mondes romanesques différents, le premier proche de l'enfant trouvé, celui de Modiano, le deuxième plus proche de la définition du bâtard. Il faudra lire cette intervention comme une interrogation méditative sur deux univers et non comme une clé qui ouvrirait à coup sûr par une explication un peu simpliste les deux univers. La tentative comparatiste, intertextuelle, est plus envisagée comme un jeu, comme une mise à l'épreuve d'une théorie critique, avec les précautions d'usage quant à ce genre d'exercice.

Patrick Modiano pratique certes davantage l'autofiction. Son avant-dernier roman "un pedigree" se présente ouvertement, en adoptant l'ordre chronologique de la filiation comme la confession d'un écrivain qui veut appuyer sur un matériau biographique, les fondations romanesques de son univers, faire le point et donner les clefs de nombreux romans. Que cette entreprise soit encore un masque n'enlève rien à sa sincérité. De son côté Michel Houellebecq, en particulier dans "les particules élémentaires", fait de la haine de la famille le terreau des choix de ses personnages. Des interviews dans la presse et les confidences qu'il ne manque pas d'étaler sur son inimitable ton d'imprécateur laconique accréditent l'idée qu'il a donnée à ses personnages beaucoup de lui-même.

Comme tous les romans de la haine de la famille, que l'on pense à "l'Empire de la morale" de Christophe Donner, aux romans de la déliaison familiale chez Marie Ndiaye, les deux parents sont renvoyés dos à dos. Patrick Modiano dit de sa mère : "c'était une jolie fille au cœur sec". (Un pedigree) Bruno et Michel le demi-frère sont d'un cynisme terrifiant quand ils se rendent au chevet de leur mère agonisante. Accusée de les avoir ignorés pour suivre un gourou, obsédée par un désir faustien de jeunesse, elle incarne la mauvaise mère. Houellebecq écrit dans son journal sur Internet intitulé "Mourir" : "Lorsque j'étais bébé ma mère ne m'a pas suffisamment bercé, caressé, cajolé. Elle n'a pas été simplement suffisamment tendre". L'actrice Luisa Colpeyn, la mère de Modiano, égoïste et sans scrupules, n'a cessé de s'en débarrasser pendant ses tournées de théâtre. Aucun des deux écrivains ne se déploie dans la sphère de la compassion intimiste à l'approche de la mort des parents, comme ont pu le faire en leur consacrant des récits Jean-Noël Pancrazi (Long séjour), Annie Ernaux (Une femme) et bien d'autres…

Les pères ne sont pas plus reluisants. Bruno retrouve après de nombreuses années son père dans un peep-show. Il ne le reconnaît pas tout de suite. L'érotisme du lieu où les deux hommes affichent une certaine misère sexuelle, brouille le lien filial. Souvenons-nous qu'Otto Rank décline un élément à ses yeux important : "La psychologie des névrosés nous enseigne que dans ce processus interviennent, parmi d'autres, les impulsions les plus intenses de rivalités sexuelles".

Le père de Patrick Modiano, menteur, hâbleur, imposteur, séducteur est un anti-modèle que l'écrivain fantasme d'assassiner en le poussant sur les rails du métro (La ronde de nuit). Le père de Bruno échoue dans le commerce des seins siliconés comme Albert Modiano a échoué dans d'obscures entreprises d'Import Export. Dans "Les particules" Houellebecq écrit : "Tous les dimanches Bruno hésitait à parler à son père, concluait finalement que c'était impossible. Son père pensait que c'était bien qu'un garçon cherche à se défendre" (p.47). Le début de "Plateforme" installe la mort du Père dans l'immédiat du récit : "Mon père est mort il y a un an….Devant le cercueil du vieillard des pensées déplaisantes me sont venues. Il avait profité de la vie le vieux salaud, il s'était démerdé comme un chef". C'est l'héritage financier du père qui permet au fils de commencer une nouvelle vie. De plus il ne s'agit pas de mort simple mais d'assassinat, assassinat perpétré par le frère de la femme de ménage.

. Pulsion de meurtre, sarcasmes, toute la panoplie du déni parental est mise en scène par personnages interposés. Les deux écrivains tuent leur père en fantasme. Les biographes de Houellebecq ont retrouvé père et mère bien vivants, lui qui les fait mourir sans dignité dans ses romans comme dans l'interview aux Inrock. Comme Modiano Houellebecq a une date de naissance imprécise, il s'est rajeuni de deux ans (1958 pour 1956). Pour l'empathie qu'a ressentie Houellebecq à la lecture de "Un pedigree", je renvoie à son journal de 2005.

"Il y a certains points, dans ma vie, qui restent pour moi un mystère, sur lequel j'aurais aimé avoir des éclaircissements".

D'autres épisodes font écho chez l'un et l'autre écrivain : les brimades du pensionnat, plus intenses chez Houellebecq où les cérémonies de bizutage font de l'adolescence un temps mortifère. Seule lumière chez les deux écrivains, l'exception familiale, c'est la présence des grands-mères : elle aide financièrement le jeune Modiano, chez Houellebecq elle est le refuge de la bonté.

Le déni des liens filiaux, le dégoût d'avoir été conçu par deux êtres que l'on n'aime ni ne respecte, pour qui, malgré les commandements de la morale on ressent une profonde aversion, conduit chez les deux écrivains à des univers romanesques plus proches qu'on ne l'imagine. Simplement ils n'occupent pas le même registre stylistique. A la désinvolture paillarde, cynique, volontairement provocatrice de Houellebecq, à la crudité de ses descriptions pornographiques, s'oppose l'extrême pudeur de Modiano, son sens délicat de l'ellipse. La scène du dépucelage dans "un pedigree" est une merveille de non dit, de retenue. Cette pudeur devant tous les actes sexuels est peut-être une réactivité littéraire comme l'explique Marthe Robert avec "l'enfant trouvé", rôle qu'il s'imagine jouer dans son théâtre privé, sa légende personnelle. Roman familial et légende personnelle sont étroitement liés dans l'œuvre littéraire. Déesses, muses, initiatrices, les femmes modianiennes sont en retrait, jeunes ou vieilles fées blessées, comme si la chair des parents qui ont engendré l'artiste est un récit inouï. Comment expliquer alors chez Houellebecq cette complaisance à tout dire, à dire les corps à la façon de Catherine Millet, comme pour épuiser le monde ?

Les deux écrivains partent pourtant du même déni, selon le mot de la psychanalyse. Alors pourquoi chez l'un une évasion par la science, le clonage, chez l'autre un retour vers le passé d'avant sa naissance, comme pour effacer ses propres traces ?

Nous voyons bien que le déni (enfant bâtard, enfant trouvé ?) est bien le nœud de l'écriture. La haine de la famille conduit à la haine de soi, chez Houellebecq et donc à s'inventer une filiation machinique, à rêver d'un monde à la Huxley, dont il étend les possibilités jusqu'à l'espèce humaine tout entière. La science est cette prothèse qu'il applique au monde pour échapper à la filiation biologique. L'horreur de la filiation s'étend à l'espèce humaine en général, coincée dans la société de consommation comme dans le placenta élémentaire. Il faut à tout prix sortir de la procréation, du phénomène naturel et on sait combien Houellebecq hait la nature.

Jean Paul Sartre parlait de l'adoption comme du libre choix de l'homme bien supérieur au hasard de la filiation génétique. Le personnage du savant, Marc Derjinsky, dans "les particules élémentaires", est le vrai père de Michel et pour Bruno un père de substitution. Le narrateur veut confisquer à la famille le rôle fondateur et redistribuer les cartes par les manipulations génétiques.

Monde lisse, sans mort ni vieillesse, harmonie préétablie, l'utopie houellebecquienne est une eschatologie désirée à cause du brouillage des liens filiaux, et sans doute de la culpabilité liée à ce rejet. L'avènement d'un monde stable, vidé de l'homme, est la réponse au désespoir de l'enfant.

Houellebecq procède par un saut, un décollage de la réalité pour anticiper et imaginer comme une modalité de l'avenir ce monde sans Dieu et pourtant si religieux. Il le rêve au présent comme au futur.

A l'inverse, partant de la même béance, de ce vide des affects parents enfants, de leur torsion, de leurs rapports malsains, Modiano va reconstruire le monde dans le passé. Il va se rêver orphelin du présent, enfant fugueur, et placer ses personnages dans l'univers d'avant sa naissance. A la fin de "Livret de famille", Modiano en parlant de Zina, sa fille écrit : "elle n'avait pas encore de mémoire…". Comme Houellebecq la tabula rasa est une utopie partagée. La minutie modianienne s'exerce dans le passé quand la douleur goguenarde de Michel Houellebecq fait de l'avenir un vaste champ d'expérimentation.

Deux époques, de la même façon servent de révélateur à la conduite méprisante des parents. Chez Houellebecq la période de Mai 68 est emblématique d'une haine de l'Histoire au même titre que la haine de la famille. Mai 68, toutes les années 70 du New Age où la mère des "particules élémentaires" s'est vautrée dans une concupiscence validée par l'idéologie libertaire, est décrite comme une Sodome gouvernée par l'hypocrisie des croyances égalitaires. De la même façon les années 40, les années de la Collaboration où le père et la mère de Patrick Modiano se sont comportés avec veulerie, un sens certain des compromissions sont le terreau, l'humus nauséabond qui empoisonne les relations familiales. Luisa Colpeyn, en quittant son Anvers natal pour Paris a travaillé pour le cinéma dans la Continental dirigé par les Allemands. Albert Modiano a échappé à la déportation, semble-t-il, par ses relations troubles avec les Français collabos de la rue Lauriston.

Si l'impact des deux époques est objectivement différent, si les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale ont peu à voir avec le climat euphorique de Mai 68, les deux écrivains ont un prisme d'interprétation identique. Les faits n'entrent pas en ligne de compte à la manière d'une évocation historique. Ce qui compte ici c'est le rapprochement que les écrivains instaurent en y plaçant leurs personnages. La haine houellebecquienne pour sa famille contamine la parenthèse Mai 68 comme une période beaucoup plus sinistre qu'elle n'a été en réalité. Houellebecq exerce un esprit critique à l'encontre de cette mouvance pour les raisons que nous avons soulignées plus haut : sentiment d'abandon, écart entre l'idéologie et l'action. Le récit des activités New Age au camping la Pyramide dans "Les particules" est à cet égard exemplaire. Il est clair qu'il règle ses comptes avec l'Histoire parce qu'elle est le vivier familial où l'identité s'est déconstruite, dissoute. Ne dit-il pas dans le roman "Plateforme" : … " ….mon identité tenait en quelques dossiers, aisément contenus dans une chemise cartonnée de format usuel", phrase où le mot dossier a un écho étonnamment modianien. Et dans un registre plus cérébral, où la froideur cache mal le malheur ! "C'est en vain, le plus souvent, qu'on s'épuise à définir des destins individuels, des caractères. En somme, l'idée d'unicité de la personne humaine n'est qu'une pompeuse absurdité" (p.189) dans l'édition originale.

Au ressassement de Modiano, à son obsession d'une époque d'avant sa naissance, répond l'obsession houellebecquienne d'un monde sans naissance, qui s'auto-engendre. Les deux démarches procèdent du même roman familial que les deux écrivains réparent selon deux modes inversés. Leur style opposé cache en réalité une familiarité d'univers que des interviews confirment

Les deux écrivains s'apprécient et se respectent. Ils disent leur connivence et leurs blessures.

Ils cherchent avec honnêteté à dire l'absurde, la certitude du malheur, leur lucidité s'accorde à dire la gravité du monde, à dire le monde, sans illusion. Une interview dans les Inrocks vient confirmer l'intuition de nombreux critiques comme celles de Jean-Jacques Nuel. "Il avait embrayé sur sa lecture toute récente d'Un pedigree de Modiano. Il était sous le choc, frappé par la qualité de ce texte à l'os, et des ressemblances avec sa vie, de la similarité de ces faits burlesques qui ne s'inventent pas. Il m'avait dit que les gens ne pouvaient pas comprendre ce qu'on éprouvait d'avoir grandi avec des parents qui ne vous aiment pas, que ce n'était pas de la haine, autre chose".

     
  • Le journal de Houellebecq tenu de février à août 2005 intitulé Mourir, et écrit à la fin de la rédaction de "possibilité d'une île", symptôme dépressif du vide laissé par la fin de l'écriture d'un roman, revient très longuement et en détail sur la découverte par Houellebecq de Patrick Modiano. De l'émission Apostrophe où le jeune Michel découvre atterré le bégaiement de son confrère jusqu'au choc revendiqué comme une véritable révélation de leur destin commun, les liens fraternels d'écrivain à écrivain prennent la place des parents défaillants. Dans l'imaginaire littéraire Michel prend la place du frère Rudy, mort à douze ans. Houellebecq détaille fasciné les points communs, les coïncidences. Mais encore une fois la souffrance commune a conduit à des postures littéraires différentes. L'enjeu des récits modianiens est celui de la mémoire, du passé revisité comme trace ou empreinte, palimpseste effeuillé à l'infini. Modiano donne la parole aux fantômes, arpente en les nommant sans cesse les territoires évanouis. Modiano visite les cimetières, accueille dans le présent de la narration toutes les ombres fugitives. Il explore la vie d'avant sa naissance, les traces de l'adolescence comme un monde parallèle écrit dans une langue étrangère. La même ligne de faille parcourt les deux univers. Si Modiano est resté en deçà de la ligne, lissant de son écriture blanche le bord des blessures, Houellebecq a sauté à pieds joints dans l'extrapolation, la dimension critique d'une société à l'image de la catastrophe familiale. A l'inquiétante étrangeté à l'œuvre chez Modiano fasciné par la survivance du passé, répond la "science fiction" houellebecquienne comme une tentative d'effacer le présent. Mais si le passé et l'avenir sont les modalités des deux écrivains, ne puisent-ils pas cette volonté d'évasion dans l'impossible présent du bonheur ? "N'ayez pas peur du bonheur, il n'existe pas", affirme Houellebecq dans le texte "survivre". Les deux écrivains se sentent appartenir à une race de survivants.
    A la rumination du passé répond l'eschatologie de l'utopie scientiste de Houellebecq, l'essentiel étant l'espace de l'écriture qui engendre les œuvres et fonde l'homme nouveau qui n'est rien d'autre que le romancier.
  • mars 2021