Extraits

Témoignage de 1933 sur le nazisme

Un témoignage de 1933 sur le nazisme dans une petite commune rurale où l’auteur, Adam Scharrer (in Adam Scharrer, écrivain antifasciste et militant paysan), non content de décrire, anticipe avec lucidité sur une évolution dont les Allemands et le monde ne prendront réellement la mesure qu’au cours des douze années à venir.

En tant que responsable à l’hébergement en perspective de la " Journée allemande ", Beck fit du porte à porte dans tout le village. Il alla chez Franz Kempfer. Depuis l’expropriation de sa ferme, celui-ci logeait dans une ancienne cabane de berger, et on lui avait fait miroiter une place comme employé municipal.
- " Tu peux loger combien d’personnes ?
- Comment tu veux qu’ j’héberge quelqu’un, lui répondit Franz, on a déjà rien à bouffer pour nous !
- Ouais, mais t’as bien d’la place pour coucher !
- Y a bien assez d’place ailleurs au village sans qu’tu viennes nous enquiquiner !
- P’t’être bien qu’oui, p’t’être bien qu’non, Franz ! Mais t’aurais, comme qui dirait, tout intérêt à fair’ preuve d’bonne volonté. C’est tout à ton avantage si tu montres aux gens du village qu’ tu sais t’adapter aux temps nouveaux !
"
Notre Franz est assis à sa table ; il a croisé les bras dessus. Face à lui, un Beck botté de neuf, la chemise brune ornée d’un brassard à croix gammée...

On allait procéder au " nettoyage " du village. Mais de tous les " suspects ", il n’y en avait plus qu’un qui fût encore chez lui : le docteur Böhm. Les SA exigèrent qu’il révèle où se cachaient les autres " criminels ".
- " Croyez bien que je n’en ai pas la moindre idée, répondit-il. Et quand bien même, je ne suis tenu de répondre qu’à la police et certainement pas à des individus qui s’octroient des pouvoirs de police en toute illégalité.
- Qu’est-c’ qu’ t’as osé dir’ là, pourriture de youp’ ?
", hurla Xaver, le patron de l’auberge " Zum Turm ". " On va t’les montrer nos pouvoirs, espèce de merde puante ! "


Dans la vitrine de sa charcuterie attenante à l’auberge, le patron de la " Krone " avait exposé un buste de Hitler rehaussé de lauriers. La nuit, des cierges brûlaient dans la vitrine. Sur le socle du buste était inscrit en lettres dorées : " Le Sauveur de l’Allemagne ".

Un jour, un mardi, Bienkowsi reçut une lettre : son frère cadet lui annonçait qu’il était à l’article de la mort et qu’il souhaitait le voir une dernière fois. En réalité, la lettre était de Peter Gareis. Le jeudi, Bienkowski rencontra Peter de l’autre côté de la frontière. Le vendredi, en territoire allemand, il transmit les tracts à un courrier. Celui-ci mit les tracts au fond d’un sac qu’il finit de remplir avec du ciment. Puis il confia le sac au chauffeur du car à destination de Gralm. Il régla le port et pria le chauffeur de remettre cet envoi à un client qui l’attendrait à l’arrêt en face de l’auberge " Zum kühlen Grund ". Le destinataire, un cycliste venu de Felben, livra le sac à Bienkowski qui se cacha dans une grange pour récupérer les tracts et en faire un paquet facile à transporter. Le samedi, sur la route qui descendait du Kettenberg, Bienkowski constata que le pneu avant de sa bicyclette était pratiquement à plat. Alors qu’il était occupé à le regonfler, un randonneur surgit du chemin forestier en provenance de Mittenberg et prit le temps d’échanger quelques banalités avec le cycliste. Le paquet de tracts atterrit dans son sac à dos. Le randonneur poursuivit son chemin en direction du village. Apparemment, il devait avoir un vague parent enterré à Steinerlaibach, car on le vit désherber une tombe...

Le dimanche soir, le vieux Bloch, un négociant en gros, vint à l’auberge " Zur Krone " pour discuter avec les paysans du prix des cerises.
[...]
Ce n’est que lorsque le vieux Bloch fit ses propositions pour l’achat des cerises – entre douze et seize pfennigs le kilo – que tout s’anima :
- " J’y suis pour rien moi si qu’les prix y sont aussi bas. Tout ça c’est la faut’ des Juifs.

Thierry Feral


Adam Scharrer, écrivain antifasciste et militant paysan, extraits, © L’Harmattan

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