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Le Dit d'Ariane, comme le journal d'une double naissance…

"Je ne prétends ni détenir ni restituer la vérité, j'entends seulement poser mes mots sur des événements que tout le monde croit connaître."



Le Dit d'Ariane est à peine une fiction. "Transposition" conviendrait mieux, "anamnèse" pourrait se concevoir… Même si la domination de Cnossos en Méditerranée est bel et bien le cadre de ce Dit, on prend rapidement en compte que la destinée de la princesse Ariane, fille de Minos et de Pasiphaé et demi-sœur du Minotaure, s'inscrit davantage dans le récit d'une vie de femme que dans la tradition mythologique. En réalité, la chronique intime de la "divine" jeune fille porte en elle les horreurs, les heurts et les bonheurs de toute vie moins illustre. Voilà bien le tour de force d'un auteur qui soumet pleinement son incontestable érudition à la relation d'une aventure humaine. Le mensonge, la trahison, l'abus de pouvoir et le meurtre même ne suffisent pas à plier la volonté d'une Ariane qui choisit de prendre son destin en charge et de se libérer de l'oppression familiale. Ses choix seront désormais les siens et ne souffriront d'autre appréciation que celle de son cœur. Chapitrée durement par un père tyrannique et abandonnée par un époux qui lui a préféré sa soeur, Ariane traverse les mers, passe d'une île à l'autre et accoste finalement en Sardaigne.

Tout au long de son voyage "initiatique", elle tente de se poser les questions justes et de conquérir sa véritable personnalité. On ne doute jamais de la tendresse éprouvée par Jacqueline De Clercq pour une jeune fille qui a vu basculer des pans entiers de son édifice intérieur. Tout débute cependant par une romance : "Mon enfance fut insouciante et heureuse, à l'image de celle réservée à un fils ou à une fille de sang royal dont le père préside aux destinées du monde." Mais la durée corrompt les êtres - ou elle les rend à eux-mêmes. On sent la narratrice sensible à ce mouvement des jours qui bouscule les consciences ; on sent aussi que son admiration pour Ariane est constamment rehaussée par le soin que la jeune fille apporte à son désir nietzschéen d'être soi.
Tout en cultivant l'ambiguïté, Jacqueline De Clercq entre dans le jeu de rôles qu'elle s'est créé et dénonce implicitement les limites de l'histoire et celles de la légende. Comme si l'une disputait à l'autre la vérité du propos, comme si l'auteur n'attendait qu'un détour d'elle-même pour entrer dans son propre récit. L'amitié qui unit Ariane à Xanthia n'est-elle pas de la même eau que celle qui rapproche la chroniqueuse de son personnage ? Tout ceci avec légèreté, sans avoir l'air de quitter la mythologie, mais en empruntant les chemins de traverse…

Un livre plein de charme et d'intelligence.

Michel Joiret

REVUE LE NON-DIT, BRUXELLES, N° 82, 2008

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