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HOMMAGE À MICHEL ROCARD, RÉFÉRENDUM ET COMPLEXITÉ

Plusieurs référendums ont été menés récemment et leurs résultats occupent une place importante dans l'activité journalistique et politique.
Ce fut l'occasion de quelques émissions posant à nouveau les nombreuses questions qui reviennent périodiquement à propos des rapports ambigus que le référendum entretient avec la démocratie.
J'aimerais ici y apporter un regard nouveau, celui du "penser complexe".
Enfin… Nouveau… Tout est relatif. Dès 19933 Korzybski dénonçait déjà l'utilisation abusive de la loi du tiers exclu. Ses successeurs Gregory Bateson, Heinz Von Foerster, et Edgar Morin notamment, ont tous repris cet acquis élémentaire pour le développer à leur manière. De quoi s'agit-il ?
La sagesse usuelle, ou plutôt la pensée commune à laquelle nous sommes conditionnés, nous rappelle qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, et que "De deux choses, l'une", "C'est vrai ou c'est faux ; C'est oui ou c'est non".
Mais le réel ne se laisse pas enfermer si facilement dans cette trop étroite pensée binaire. Une autre sagesse nous enseigne qu'une même phrase peut être vraie ou fausse, "Ça dépend des cas". Et justement, dans la complexité de l'univers connu, les cas peuvent souvent varier à l'infini, et surtout évoluer dans le temps.
Paul Watzlawick (ami des précédents et auteur du fameux "Faites vous-même votre malheur") raconte cette anecdote. En Autriche dans les années trente, les activistes nazis posaient des affiches avec le slogan : "Le national socialisme ou le chaos bolchevique !". Ce à quoi de facétieux Autrichiens avaient répondu en collant des étiquettes sur ces affiches portant la mention : "Des patates ou des pommes de terre ?".
Jean-François Kahn, lorsqu'on lui demandait s'il était de droite ou de gauche, a souvent rétorqué qu'il était d'extrême centre.
On a vu ces temps-ci, par exemple en Italie et en Espagne, que les citoyens pouvaient très bien sortir du choix binaire entre une gauche et une droite qui, estiment-ils, les ont dirigés trop mal et pendant trop longtemps.
C'est encore cette logique du pour ou contre, du tout ou rien, qui est à l'œuvre dans l'adage traditionnel : "les ennemis de mes ennemis sont mes amis…". On voit la difficulté d'appliquer ces règles simplistes aujourd'hui en Syrie… Pire, on voit y plutôt à quel chaos on a abouti lorsqu'on a tenté de les appliquer en Syrie, mais aussi plus largement dans tout le Moyen-Orient.
C'est finalement peut-être Jacques Prévert qui nous éclaire le mieux sur la stupidité de la réduction de la complexité du réel à des choix binaires avec son aphorisme : "De deux choses lune… L'autre c'est le soleil".
En matière de choix politique, on voit mieux que le caractère démocratique du référendum est donc très relatif : il s'agit toujours de réduire une situation complexe et de ne la présenter au peuple que sous la pauvre forme d'une question fermée, d'un choix en tout ou rien. C'est ce qu'on a vécu en 2005 où l'on a donné à choisir entre "cette Europe-là ou rien". "Rien" signifiant ici le maintien du statu quo. Aucune possibilité de se prononcer pour une autre Europe. C'est un peu comme si aux prochaines présidentielles on nous proposait "Ce candidat-ci, ou le maintien de l'ancien". L'offre politique étant aussi ridiculement appauvrie, la réaction populaire paraît alors moins étonnante.
Ne consulter le peuple que pour le sommer de faire un choix binaire à une question fermée, voilà une pratique qui démontre l'incapacité des politiques à traiter intelligemment les problèmes. De plus, comme on l'a vu en 2005 et à nouveau dans les référendums récents, les partisans du "Pour" ont fait principalement campagne en montrant les désavantages du "Contre", et les militants du "Contre" ont surtout démontré les horribles conséquences du "Pour". Le résultat d'une telle argumentation c'est qu'avec raison de nombreux citoyens n'y voient plus qu'un choix entre la peste et le choléra.
D'un autre point de vue, ce qui se présente comme le "recours démocratique à la volonté populaire" est en fait un profond mépris pour ce peuple qu'on estime incapable d'inventer d'autres solutions et que l'on rend responsable d'avoir brutalement tranché un nœud gordien. On voit l'intérêt pour les démagogues, qui n'hésiteront pas à présenter au peuple des réalités tronquées, des approches "claires et distinctes" niant la complexité des situations sociales et des relations entre les peuples et leur milieu de vie. Avec les démagogues et les populistes vient le temps des référendums et des plébiscites.
Pour les théoriciens de la complexité, si l'on tente de traiter une situation complexe en lui apportant une réponse trop simple (qui "trivialise" la situation, dirait Von Foerster), on a toutes les chances de créer de nouveaux problèmes plus difficiles à résoudre. Chassez la complexité, elle revient au galop. Trancher le nœud gordien c'est en même temps en créer de plus inextricables.
Pourtant l'histoire politique nous montre un exemple différent de référendum. Michel Rocard a participé pendant de nombreuses années aux travaux du "Groupe des dix", en compagnie notamment d'Edgar Morin, de Joël de Rosnay, d'Henri Atlan, dont les travaux et les carrières montrent l'intérêt qu'ils ont portés aux théories de la systémique et de la complexité. Lorsqu'il a eu à traiter le redoutable problème néo-calédonien, son approche a été justement de n'écarter aucune dimension, de provoquer des discussions entre toutes les parties sur l'ensemble des termes du conflit. C'est seulement après avoir apaisé la situation (alors que l'approche simpliste du gouvernement précédent avait eu les résultats inverses et qu'on approchait dangereusement d'une situation de guerre civile) par un accord multidimensionnel et multilatéral, ayant assumé ses responsabilités politiques avec succès, qu'il a souhaité donner à cet accord et à ce travail la solidité et la solennité de l'adhésion populaire par la voie référendaire. Il obtient alors la consécration de cet accord par le vote de près des trois quarts des suffrages exprimés.
Nous sommes alors bien loin des pratiques politiques qui nous ont menés aux référendums sur le Brexit ou sur l'aéroport de Notre-Dame des Landes. Dans ces deux cas, nous voici avec des majorités faibles, des résultats contestés dès leur promulgation, et des situations encore plus difficiles à traiter après la consultation. Exactement ce que la théorie décrit.
D'où ma conclusion en forme de questions : On présente aujourd'hui dans les média le gouvernement actuel comme l'héritier du "rocardisme". Mais comment se fait-il que nos dirigeants actuels issus du Parti Socialiste ignorent si manifestement l'intelligence de la "méthode Rocard" ?
Et plus généralement : ces gens qui nous gouvernent, qui sont tous les jours confrontés à la complexité des conflits sociaux et des tensions exacerbées entre les hommes et leur milieu de vie, sont-ils formés aux théories de la complexité ? Comment peuvent-ils aujourd'hui gouverner en ignorant par exemple le théorème de Von Foerster - Dupuy alors que ce sont des millions de personnes qui subiront les conséquences de leurs erreurs ?

Jean-Marc Fert, juillet 2016.

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