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Le Sahel en musicolor

Baigné par la musique touareg, un univers effervescent a vu le jour à l'ombre d'une guerre perpétuelle. L'Américain Christopher Kirkley le restitue dans une compilation atypique.

"Dans le téléphone d'un gamin de Kidal, 80% de ce qu'il écoute vient de la région", estime Chris Kirkley, et cette musique n'appartient qu'au Sahel, comme le détaille l'ethnomusicologue Anouck Genthon, qui raconte dans un livre paru l'an dernier (1) l'odyssée d'un style qui s'est forgé dans le conflit. "Tout part de la décolonisation de l'Afrique française dans les années 60, qui a instauré des frontières fermées, une nouveauté absolument pas inhérente à la culture des Touaregs, qui circulent au nord du Mali, l'ouest du Niger, un bout du Burkina Faso… De plus, les nouveaux Etats malien et nigérien ont rejeté cette population nomade, qui s'est retrouvée stigmatisée de façon croissante. Deux sécheresses [en 1970 et 1984, ndlr] ont ensuite achevé d'appauvrir les Touaregs en décimant les troupeaux, et provoqué l'exode des jeunes hommes", aussi bien pour gagner de quoi faire vivre une famille que pour alimenter une rébellion contre Bamako et Niamey, depuis la Libye et le sud de l'Algérie. C'est là, dans des camps isolés, que des groupes d'hommes ont "commencé à utiliser le répertoire traditionnel, où la musique est normalement dévolue aux femmes, avec des instruments de substitution".

Sophian Fanen

LIBERATION, mars 2013


L'année passée a en effet été particulièrement éprouvante pour les artistes. "Le leader du groupe Amanar, de Kidal, a été chassé de la ville par les islamistes, son matériel détruit, et on l'a menacé de lui couper les doigts s'il revenait. Quant aux Tinariwen, ils ne veulent plus partir en tournée, de peur d'être séparés de leur famille", raconte Sedryk, qui a ces dernières semaines beaucoup échangé avec les artistes qu'il publie. D'autres ont, comme une grande partie de la population, rejoint des camps de réfugiés au Burkina Faso.

Là, la musique continue de scander la vie quotidienne, portant en elle autant de nostalgie que d'espoir dans le futur. Internet et le travail de quelques défricheurs, conscients qu'il faut rétablir un équilibre dans les rapports entre le Nord et le Sud, nous donnent pour la première fois l'occasion de l'entendre telle qu'elle existe vraiment dans les téléphones des habitants du Sahel.

1) "Musique touarègue : du symbolisme politique à une singularisation esthétique", l'Harmattan, 2012.


http://next.liberation.fr/musique/2013/03/01/le...

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