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REFONDER NOS PRATIQUES ÉDUCATIVES DÈS AUJOURD'HUI I

L'éducation sous nos latitudes et spécifiquement en France, est actuellement en pleine crise. Qui peut encore le nier ? Comme le disait déjà André Gide, les crises de l'éducation sont des crises de la société toute entière, notamment lorsque celle-ci est dans un tel état qu'elle peine à se préparer un avenir.
Les librairies sont pleines d'ouvrages, et les revues remplies d'articles, qui montrent tel ou tel aspect de cette multi-crise, notamment parce que l'écriture fait partie des compétences de ceux qui la vivent en professionnels. J'en esquisserai ici deux aspects assez transversaux avant d'indiquer les pistes sur lesquelles nous devrons collectivement nous lancer si nous voulons éviter l'effondrement déjà redouté depuis plus de vingt ans par certains lanceurs d'alerte comme Philippe Meirieu.

Premier aspect : La spatialisation

Au fur et à mesure que la construction européenne et la globalisation effacent les frontières, la réalité locale vécue quotidiennement est celle de domaines de plus en plus hermétiquement clos sur eux-mêmes, et de barrières de moins en moins franchissables. Edgar Morin a depuis longtemps dénoncé les cloisonnements disciplinaires, la reproduction endogène des spécialistes, l'étiolement de la fécondité de rencontres inter et transdisciplinaires de plus en plus exceptionnelles.
L'effacement de la carte scolaire a produit la mise en concurrence généralisée des établissements, et donc leur fermeture protectrice sur eux-mêmes, chacun élevant des barrières afin d'empêcher la sortie de ses'bons' éléments, et l'entrée des'mauvais'.
De même dans la classe : la suppression des moyens et la raréfaction des personnels ont souvent eu raison de la volonté de travailler en équipe sur des projets communs. Le professeur se sent,'entre les murs' de sa salle de classe, de plus en plus isolé, c'est-à-dire littéralement comme seul dans l'espace totalement clos d'une île.
De plus, c'est tout le système qui est pensé spatialement. Le passage d'une classe à la suivante est bien décrit comme un passage, un chemin, ou comme une élévation de niveau, toutes métaphores spatiales. Même'l'emploi du temps' est présenté comme une juxtaposition de cases gommant totalement l'écoulement irréversible d'un temps vécu. C'est finalement toute l'institution scolaire qui s'organise spatialement en micro-domaines, hermétiquement bornés, dans lequel l'acteur espère encore pouvoir dominer la situation, et où finalement le maître se verra de plus en plus souvent contraint de se montrer plus'dominus' que'magister' (car le découpage en domaines impose le projet d'une domination). Quand va-t-on enfin accepter qu'aucune problématique éducative ne peut ni se comprendre ni se résoudre dans un tel cadre de pensée ? C'est la temporalité humaine vécue irréversiblement qui doit d'abord être prise en compte pour penser l'éducation.
Un exemple simple : dans toutes les polémiques autour de la burka, la pensée spatiale nous donne l'impression que ces jeunes femmes font brutalement irruption dans l'espace public, sur les marchés, à la sortie des écoles. Je n'ai jamais lu ou entendu quiconque replacer le problème dans le temps, s'intéresser à leur histoire, et par exemple faire remarquer que les jeunes femmes se couvrant totalement aujourd'hui dans la rue sont celles à qui l'on avait interdit de porter un simple foulard à l'école voici dix ans, interdiction qui a de fait exonéré le système éducatif de la tâche de leur proposer une formation citoyenne et émancipatrice (puisque l'interdiction ne permettait plus de les distinguer, les rendant de fait déjà … invisibles !)
Mais doit-on s'étonner de l'hégémonie du spatial, et de sa domination sur le temporel, dans une société où triomphe le libéralisme, celui qui comprend couramment la liberté comme le domaine d'où l'autre est exclu, selon l'adage :'la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres' ? A l'inverse, l'éducation et l'émancipation commencent lorsque l'on rencontre l'autre, l'étranger, l'inconnu.

Jean-Marc Fert, juin 2013.
juin 2013


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