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REFONDER NOS PRATIQUES ÉDUCATIVES DÈS AUJOURD'HUI II

Second aspect : La technicisation

Là encore, je ne vais pas proposer de point de vue totalement neuf, mais seulement montrer les conséquences de choix idéologiques. Le choix de donner la priorité à la technique et à la science est en effet, Habermas nous l'a montré de façon convaincante, un choix idéologique, qui se présente comme le seul choix possible qui soit rationnel et'objectif'.
Voici plus de cinquante ans, dans les dernières lignes de'La crise de la culture', Hannah Arendt nous a mis en garde contre les risques que l'hégémonie du scientifique et du technique font courir à l'humanité.
Prenons un exemple : les travaux de Schultz, Jacobson et Selye notamment, datent de plus d'un demi-siècle. Ils ont donné des bases solides à la biologie du stress, des moyens pour apprendre à le gérer, et pour réduire les conséquences néfastes pour la personne d'un état de stress trop important ou trop fréquent. Les programmes actuels de l'École n'en font nulle mention. Rien n'est fait pour apprendre à notre jeunesse comment se détendre, repérer les situations de stress et les gérer au mieux. L'investissement éducatif dans ce domaine est égal à zéro, alors que le coût médical, humain, social, politique, se chiffre en dizaines ou centaines de milliards d'euros et en centaines de milliers de morts.
A l'inverse, on dépense des centaines de milliards pour adapter tout le système éducatif aux nouvelles technologies de l'information (Je me refuse à les appeler des technologies de la'communication', car ces technologies ne font que réduire les canaux de la communication interpersonnelle. Avec le téléphone, on avait encore le son, les intonations, le dialogue des voix, même si l'on avait déjà perdu la présence et le langage des mouvements et des gestes. Avec le'mail' et le SMS, plus rien de tout cela : on est seul en face de son écran, croyant répondre à quelqu'un alors qu'on ne fait que réagir à un texte.)
Mais s'est-on interrogé sur l'intérêt éducatif de ces investissements ? Quelle en est l'utilité pour la socialisation des jeunes ? Pour leur bien-être ? Pour leur capacité à bien vivre ensemble ? Ou même seulement pour l'amélioration de leurs performances en lecture, en calcul ou en écriture ? A-t-on eu un débat sur l'intérêt de ces lourdes dépenses publiques pour la nation (en comparaison du coût éducatif des économies réalisées par la réduction des personnels, par exemple.)
La technicisation du système éducatif s'est imposée comme une évidence. Le choix de l'automatisation contre la présence de personnels s'est opéré sans débat et avec bien peu de résistance. On a supprimé de nombreux postes de surveillants, et l'on nous propose aujourd'hui de les remplacer par des caméras, des portiques de détections, ou d'autres joujoux technologiques qui, bien sûr, ont été conçus dans le souci de leur efficacité éducative ! On a aussi automatisé les procédures d'orientation et d'affectation sans que soit réalisée la moindre évaluation de l'intérêt au regard des coûts économiques et humains.
Quand va-t-on accepter de remettre au cœur de nos politiques éducatives cette évidence : l'éducation est tout d'abord une réalité humaine, faite de relations humaines entre des êtres de chair et d'os, entre les gens vivant actuellement dans ce monde et ceux qui sont appelés à leur succéder ? L'automatisation et la technicisation nous font constamment négliger la complexité humaine des faits et relations éducatives. Elles dénaturent cette complexité du vivant en la réduisant à la complication des procédures et algorithmes de traitement des données.
Mais doit-on s'en étonner lorsque l'on voit comment toute la gestion du vivre ensemble se réduit à la multiplication des contrôles automatiques ? Notamment le contrôle automatisé des autorisations de passer les frontières entre les multiples micro-domaines dont notre espace social est composé.
Le résultat le plus spectaculaire est bien entendu l'apparition d'une frange de jeunes "geek" ou "no life", véritables handicapés sociaux et relationnels. Mais plus généralement, c'est l'éducation affective, émotionnelle, sensorielle qui fait défaut à ceux qui vivent dans ce monde où l'on dialogue plus avec son clavier et son écran qu'avec ses éducateurs. Il ne faut donc pas s'étonner de l'apparition de comportements dénués de toute empathie, de toute sensibilité à la souffrance de l'autre ou de soi-même. Le "happy slapping" pour être'réussi', ne doit pas seulement faire de la souffrance de l'autre un jeu, mais il doit aussi être filmé avec le téléphone portable, et donc transformer la souffrance humaine en objet technique.

Jean-Marc Fert.
juin 2013


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