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REFONDER NOS PRATIQUES ÉDUCATIVES DÈS AUJOURD'HUI III

À partir de ces deux constats élémentaires, le problème de l'éducation de demain pourra être posé dans les termes suivants : comment lutter contre la spatialisation et la technicisation dans les contenus, les méthodes et l'organisation de l'éducation ? Et comment mettre (ou remettre) la temporalité humaine et la relation humaine au cœur de ces mêmes aspects de l'humanisation et de la socialisation de nos petits d'homme ?
Mes propositions, dans leur forme actuelle, sont relativement simples et d'un accès aisé. Il s'agit, du point de vue des savoirs, d'opérer un mariage entre les pratiques interpersonnelles et pédagogiques antiautoritaires de Carl Rogers, la philosophie néo-personnaliste de Paul Ricœur et l'épistémologie de la complexité d'Edgar Morin, trois praticiens et penseurs qui ont aussi mis l'éthique au cœur de leurs travaux.
Le projet, d'un point de vue du travail intellectuel, pourrait paraître extrêmement délicat et démesurément ambitieux. En fait, c'est d'abord dans mes pratiques éducatives professionnelles et familiales, dans mes relations de formation vers les jeunes et de co-formation avec les adules que les reliances et les rencontres entre ces différents champs se sont produites, avant même que j'ai eu à les mettre en mot. Et du fait de l'étendue et de la qualité des travaux de ces grands esprits, les croisements et les tissages entre eux n'ont pas été si difficiles à opérer.
Concrètement, il n'est plus question pour moi d'attendre que des changements viennent par le haut, que les élites intellectuelles et, ou politiques jouent un rôle'd'avant-garde' ou'd'impulseurs' de transformations sociales. La dernière tentative de ce genre, celle d'Edgar Morin avec la publication de ses'Sept savoirs', s'est soldée par un échec cuisant : aucune de ses propositions n'a été retenue par les décideurs.
J'ai donc entrepris de m'adresser directement aux jeunes, et de leur proposer un petit manuel pour qu'ils puissent apprendre à penser complexe, dans lequel je les invite à suivre quarante quatre modules qui vont de la remise en cause de l'idéal cartésien de simplicité jusqu'à l'hyper-complexité personnelle à l'œuvre dans les récits de vie. À l'échelon plus local, j'ai proposé à mes élèves et étudiants, dans le cadre du foyer socio-éducatif de l'établissement, une activité où l'on apprend d'abord à se détendre et à relâcher son stress, mais aussi à se familiariser avec les bases de la pensée de la complexité, ainsi qu'à mettre en récit son vécu personnel.
Vers les adultes, nous avons co-fondé avec quelques amis une petite association dont l'objectif est une co-formation à la relaxation, à la communication, à la mise en récit du vécu personnel, et à la familiarisation avec des modes de penser ensemble la complexité. Évidemment, puisqu'il s'agit de s'émanciper ensemble avec légèreté des formes les plus récentes de l'aliénation, nous l'avons nommé'Co-Libri'.
Le temps n'est plus aux révolutions, mais de profondes mutations sont incontournables pour que notre civilisation perdure. Comme le dit si justement Edgar Morin, pour la conserver, il faut la changer dans une profonde métamorphose. De nombreux outils de pensée ont été forgés à la fin du siècle dernier, admirables dans leur finesse d'analyse, dans leur portée et dans leur multi-fonctionnalité. Nous nous devons de les mettre en œuvre et de les transmettre à nos jeunes si nous voulons qu'ils aient les moyens de faire face aux multi-crises du monde dans lequel ils vont vivre.

Jean-Marc Fert.
juin 2013

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