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Compte-rendu de la pièce'Le Dernier Malbar'

"Le Dernier Malbar" (ci-dessus'DM') est une pièce de théâtre de Laëtitia Boqui-Queni qui suit l'histoire de plusieurs personnages réunionnais, majoritairement sans nom, en découvrant avec eux les contradictions (comme l'auteur le constate elle-même dans l'introduction, page 15) et les périples des différentes personnages, identités et ethnies.

Personnages

Les personnages de la pièce sont particuliers pour deux raisons : leur absence de nom, et la manière dont ils apparaissent.

Les personnages sont ce qu'on pourrait appeler des personnages-type, pas dans le sens conventionnel mais plutôt dans le sens de désigner des personnages qui sont définis par rapport à leur caractéristiques et qui représentent d'autres exemples du même caractéristique. Les exemples,'la grosse Cafrine' ou le personnage éponyme'dernier Malbar', démontrent la saillance de l'ethnie pour définir l'identité.
Cette habitude se trouve à La Réunion notamment pour la facilité de désigner un inconnu, cette habitude étant facilité par la variété de différentes origines ethniques et de métissages à La Réunion ; il n'est pas, comme dans la plupart des endroits, facile de décrire un ethnie comme étant l'ethnie majoritaire, sauf là où on prend la population créole (né à La Réunion) dans son ensemble, une considération qui est pris en compte parfois dans la pièce.
Les termes ethniques qu'on utilise dans l'oeuvre sont des termes spécifiquement créole réunionnais pour désigner les identités ethniques locales :'malbar' désigne des gens d'origine sud-indien avec un héritage hindou alors que'cafrine', le féminin de'cafre' désigne quelqu'un d'origine malgache ou africain dont les ancêtres était des esclaves dans l'île.
Les termes qui ne désignent pas les ethnies pour les personnages-type sont moins typiquement créole réunionnais : androgyne n'est pas un terme courant à La Réunion, et la place du mot dans la vie traditionnelle l'est encore moins.

Des personnages suivent des statuts particuliers, surtout dans le premier acte, qui sert d'introduction:
- L'androgyne a un statut particulier dans les scènes 2-5, étant narrateur plus que personnage, un statut qu'il/elle adopte plus tard.
- Le personnage éponyme fait son entrée au début du deuxième acte.

Thèmes

Un exemple de conflit qui se manifeste dans la pièce est en début d'acte 2 : la religion hindoue, connue à La Réunion comme la religion malbar, est contrasté avec la vue des forces de l'ordre et des zorèys.

Le prologue de la pièce met déjà en scène le statut de la pièce en tant que pièce réunionnais, en empruntant des formes et des à deux cultures présentes sur la territoire : la culture malgache et la culture tamoule. Il est remarquable que la culture tamoule représentée dans la phrase d'ouverture est une musique dravidienne (la musique classique du Sud de l'Inde) alors que ceci se distingue nettement de la musique traditionnelle malbar, qui est plutôt une musique populaires. En incluant les deux cultures, Boqui-Queni met en scène un environnement culturellement mixte, un fait connu à La Réunion mais plus souvent en ayant un plus fort aspect de dominant-dominé.

Les autres thèmes principales sont la révolution et l'amour. L'amour est cherché en Métropole comme à La Réunion, dans les relations comme dans la religion. Les deux thèmes se rejoignent dans les paroles de la Grosse Cafrine sur page 63 : "Pas d'amour sans révolution. Pas de révolution sans amour fou".

La première scène du premier acte montre une connexion avec les actualités en France métropolitaine (en décrivant une scène des émeutes dans les banlieues parisiennes), mais le personnage montre la conscience d'être réunionnais, en criant "Kabar pour Zayed et Bouna !".

Boqui-Queni prendrait inspiration de Gamaleya en continuant des références qui ont été faites précédemment par son compatriote. Un cas notable est sa référence au PCR (Parti communiste réunionnais) et son statut en tant que (ancienne) force politique majeure à La Réunion : Boqui-Queni utilise le personnage du Pan Cerveau Réunionnais pour critiquer le PCR et sa dominance dans le paysage politique et on fait parler des personnages à ce sujet dans d'autres manières aussi. Gamaleya, dissident communiste, avait déclaré que Paul Vergès était'pharaon' (ce qui fait référence à la fois à la pyramide inversé, forme de la Conseil Régional à La Réunion, conseil dont il était le président). Boqui-Queni critique les positions de Carpanin Marimoutou, allié de Vergès dans sa création d'une Maison des Civilisations (parodié sur page 62 comme Maison contre l'Unité du peuple réunionnais).

Genre

Le théâtre présent dans DM est un théâtre non-conventionnel, en utilisant un mélange de différents moyens d'expressions : la pièce incorpore des monologues, des poèmes (généralement de l'auteur elle-même), des chansons etc. L'incorporation de chansons ne le fait pas pour autant du théâtre musical, les chansons étant. De même, l'incorporation de poèmes ne le fait pas pour autant du théâtre épique, les poèmes étant des moments ponctuels.

Les chansons dans la pièce sont généralement du maloya, genre de musique traditionnelle réunionnais qu'on joue principalement avec la voix (chanté en créole réunionnais) et les instruments de percussion.
Les poèmes dans la pièce sont généralement des poèmes écrits par l'auteur de la pièce. Parfois, les discours ont un rapport avec les textes poétiques de l'auteur aussi par exemple "J'ai soif" (p59).

De ce fait, DM entre dans une lignée de théâtre non-conventionnelle, dont des exemples existent à La Réunion (notamment Boris Gamaleya, un favori de l'auteure) comme ailleurs (des pièces du mouvement dada). Cette lignée continue justement avec l'autre pièce de Boqui-Queni (Eva, le retour, à publier).

Un autre aspect non-conventionnel de la pièce est le fait que l'orateur du prologue annonce explicitement la possibilité d'arrêter la pièce en cours pour intervenir : "il est fortement souhaitable que le spectateur intervienne sur la pièce : arrêt, pause, débat, faire rejouer une même scène ou la modifier". Même dans le théâtre improvisé, il n'est pas habituel que le publique intervienne sur une pièce.
Il est d'ailleurs à noter que la pièce est décrite comme'pièce-action' dans le prologue (p19).

L'aspect comique de DM est largement caché pour l'œil externe, les références étant des références particulières à La Réunion. Les références à l'histoire du PCR peuvent, parmi d'autres aspects de la pièce, peuvent provoquer une réaction d'hilarité chez des réunionnais.

En conclusion, cette pièce mérite d'être reconnue pour son originalité en terme de structure comme en terme de portrait poignant de la société réunionnaise. Quant à sa tentative de questionner l'existence du théâtre réunionnais, l'auteur peut d'ailleurs être répondue en notant que sa pièce entre elle-même dans une lignée de théâtre réunionnais, à la fois en suivant les pas de prédécesseurs tels que Boris Gamaleya et en inventant son propre style.
Présentation de la pièce : "Eva, le retour" est une pièce de théâtre de Laetitia Boqui-Queni, écrite pour La Troupe Tanto Aster. Elle est bilingue franco-réunionnais et écrite en sept actes. La pièce incorpore de la danse et de la musique ainsi que du son et de la vidéo enregistrée en plus des bases du théâtre. Le titre est dérivé de l'esclave maronne Heva. La pièce donne à réfléchir, les thèmes étant plus importants que les personnages. Les thèmes abordés comprennent l'abus de pouvoir, la condition des femmes dans la société et le consumerisme parmi d'autres.

Par James Macdonald
février 2017


James Macdonald étudie entre autre la langue malgache, il est membre de l'association Espace Ajoupa et de la Troup Tanto Astèr. Il fait partie du groupe de recherche pratiques culturelles, corps et savoir.

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