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Fonnkèr La Liberté : les revendications amoureuses à la créole

Fonnkèr La Liberté est un recueil de poésie bilingue créole réunionnais-français de la poétesse et dramaturge réunionnaise Laetitia Boqui-Queni. Ce recueil exprime ses idées et ses sentiments à travers de la littérature lyrique qui est aussi tendre qu'elle est militante. Son recueil est intéressant pour plusieurs raisons : il comprend de nombreux thèmes, utilise les deux langues, ici de manière à imiter des styles plutôt traditionnels, là en innovant des formes d'expression voire même du vocabulaire.

En survolant les différents poèmes qui se trouvent dans cet ouvrage, on verra leur structure, l'utilisation des deux langues, les métaphores et jeux des mots, la répétition, le rime et la syllabification ainsi que les différents thèmes abordés.

Structure

Le fait marquant du structure du recueil est sa division en quatre chapitres : " Oppression ", " Résistance ", " Libération " et " Amour et amitié ". Les noms de ces chapitres sont tous des noms abstraits. Trois concepts sur quatre sont plutôt politique, militant. Ces noms de chapitres expliquent ouvertement les thèmes principales.

Ces thèmes représentent une progression ; une suite logique puisque ça commence avec l' " Oppression " et on passe à travers la " Résistance " et la " Libération " pour arriver à l' " Amour ". Ces titres ne sont donc pas placés par hasard ; c'est un ordre chronologique qui commence avec une situation négative et se termine avec une situation positive.

Quant aux poèmes, ils ne sont pas tous structurés de la même manière. Une catégorisation des poèmes en fonction de la structure se dresse ainsi :

Strophes de longueur variable : 11
Strophe unique : 14
Longues strophes de longueur variable : 1
Strophes de longueur invariable : 1
Vers plus ou moins séparés : 2
Liste de vers suivi d'épilogue : 2
Strophes de longueur variable en français et invariable en créole : 1

Les poèmes sont donc structurés de deux manières principales : les poèmes sont soit séparés en strophes de longueur variable, comme dans " Mille fois ", soit une longue liste de vers sans coupure, comme dans " Lorsque farine la pluie ". Il n'y a qu'une fois où ils sont clairement séparés en quatrains ; c'est le cas de " Lindépandans, mi rod atoué " (" Liberté, j'écris ton nom ") et ceci, comme on le verra plus tard, est le fait que le poème est basée sur un autre.

Les poèmes composés d'une strophe unique sont légèrement plus communs dans la section'Amour et amitié' (9 exemples de strophe dans ce chapitre contre 5 exemples de strophes de longueur variable, ce qui le contraste avec les autres chapitres où les strophes de longueur variable sont plus communs), et ils sont généralement plus courts que le poèmes divisés en strophes. On verra plus tard dans cette analyse, dans les sections'Langue' et'Répétition', une hypothèse qui expliquerait cette tendance. La première partie de cette explication vient dans la section suivante.

Langue

Ce recueil est composé de poèmes bilingue français-créole réunionnais, les langues les plus parlées à La Réunion. Pour un peu de contexte, le créole réunionnais est une langue issue de langues d'oïl (notamment les variétés du Nord et de l'Ouest : le normand, le picard, le gallo, ainsi que le français standard) et influencé par d'autres langues tels que le malgache, le tamoul et les créoles indo-portugais. D'un côté, le créole réunionnais est la langue maternelle de la majorité de la population, notamment chez la population qui a grandi dans l'île. De l'autre côté, le français, étant langue officielle, est privilégié de manière générale dans des contextes formels, surtout lorsqu'il s'agit d'interactions avec des français métropolitains.

L'usage de ces deux langues dans ce recueil peut donner à discuter, notamment du fait que les poèmes ne sont généralement pas traduits littéralement mais plutôt en essayant de garder le sens général et l'émotion évoqué. Aussi marquant est le fait que, pour à peu près la moitié des poèmes (17 sur 31), la version en créole réunionnais n'existe pas.

Ces poèmes francophone sans parallèle créolophone se prêtent facilement à une catégorisation : à deux exceptions près, ils sont quasiment tous soit des poèmes crée pour Le dernier malbar, première pièce de Boqui-Queni, soit des poèmes de la section de'Amour et amitié'. Ce sont précisément trois d'entre eux qui ont été créé pour Le dernier malbar (Roman colonial, Festin, Blues Bassin Bleu) ; la tendance dans le sens inverse est d'autant plus prononcé : tous les poèmes créé pour Le dernier malbar n'ont que des versions francophones. Ceci est le cas pour la version publiée de Fonnkèr La Liberté et de Le dernier malbar en tous cas ; des versions créolophones existent quand Le dernier malbar a été jouée sur scène.

Les poèmes qui ne présentent qu'une version francophone sont bien plus fréquent pour les poèmes de'Amour et amitié' : 12 poèmes francophones sur 17 sont dans la dernière section du recueil. Ce lien constaté entre les poèmes qui ne sont qu'en français et la section'Amour et amitié' s'explique peut-être par l'association, parfois inconsciente, qu'on fait de la langue française une langue romantique. On considère souvent que c'est une langue plus propice à exprimer les sentiments amoureux. On voit parfois des réunionnais qui parlent créole de manière habituelle mais qui parlent subitement français pour parler de l'amour pour son bien-aimé(e). Ceci correspond à l'analyse de Ledegen (p11) : " la langue haute, le français, sert à parler d'amour, la langue basse, le créole, s'emploie pour la plaisanterie ou la gaudriole ".

L'association entre la langue de Molière et l'art d'Ovid est renforcé par la réputation de Paris en tant que ville romantique. D'ailleurs, cette affirmation se trouve même parmi des gens qui parlent couramment le français comme ceux qui connaissent la langue à peine. Ce stéréotype existe même en Chine de nos jours :

" il semble que ces trois types d'images qui agissent les unes sur les
autres s'orientent souvent dans un même sens : la France romantique abrite
les Français romantiques parlant une langue romantique. " (Yong p170)

Des exemples de cette association peuvent être attestés dans des chansons séga modernes telles que " Dernier je t'aime " de'Dimitri Pitou' : la chanson est majoritairement dans la langue locale. La même tendance peut se voir dans l'île voisine, Maurice, où le créole en tant que langue maternelle est concurrencé par des langues indiennes, telles que le bhojpuri, et, en moindre mesure, par des langues chinoises et le français en tant que langue dominante est concurrencé par l'anglais. Ainsi, on peut y voir un parallèle avec le contexte réunionnais dans la chanson séga mauricien " Je t'aime " par Alain Ramanisum où on peut entendre la déclaration d'amour en français comme en mauricien (mo kontan twa). C'est sûr que cette tendance n'est pas absolue ; comme atteste le poème de Boqui-Queni " Nostalgie du Noir exotique
ou sentiment di glotte " :

" Les mots d'amour sont di glottes
Et pourtant : "mi yèm aou" dit le
Séga. "

Cette association entre la langue française et le romance revient peut-être au concept même de'romance'. Ce concept avait à la base une valeur chevaleresque mais on y attribue désormais plutôt une valeur associée à l'amour dans un couple. Ce concept, dans son sens original, vient des romans de chevalerie, ces. On commence à mettre l'accent sur l'amour courtois dans ce genre de livre, surtout chez les exemples francophones. La courtoisie étant un concept qui rassemble à la fois des valeurs de politesse et des préjugés de classe sociale.

L'usage de langue dans " Amour et amitié " est aussi marquant du fait qu'y apparaît tous les poèmes dont les titres sont des néologismes. Ces néologismes sont généralement né de mots-valises ou autre tournures particulières. Ces poèmes de titre néologisme sont d'ailleurs tous unilingues francophones, même si le titre néologisme soit plutôt créole voire plurilingue. Un exemple d'un néologisme créole serait " Bwa Zonereincho ", un mot valise qui prend en compte les trois noms d'arbre mentionnés dans le poème : boi zone, boi rin, boi so. Un exemple plurilingue serait " Kultür a schule ", qui se rapproche plutôt de l'allemand, à niveau esthétique surtout.

A l'instar de " Bwa Zonereincho ", la plupart des poèmes qui manque la version créolophone gardent pourtant des éléments spécifiquement réunionnais que ce soit en utilisant des expressions créoles, comme le verbe " fariné " dans le titre de " Lorsque farine la pluie ", des plantes qui poussent dans l'île, ce qui est le cas de " Bwa Zonereincho " ou en faisant référence à des éléments culturels tel que le maloya, comme dans " Skizomaloya ". D'autres allusions se font dans les poèmes, que ce soit à des éléments culturels réunionnais ou autre.

Allusions

Il y a souvent des allusions culturelles ou littéraires, surtout à des éléments de la culture réunionnaise, que ce soit des expressions, des événements ou autre. Les allusions se font aussi à d'autres poèmes ou à d'autres parties du même poème.

" Dan in somin/I apèl Gran Bwa " qui apparaît dans " Okilé mon band " (" Guerrillè-res ") fait référence à une chanson classique du maloya, " Somin Granbwa ", une célèbre version étant chanté par un grand musicien maloya, Firmin Viry.

Dans " Fénoir " (" Black turn "), "Sort dan fé noir" ainsi que " RANT DAN FENOIR/ASORT TA OIR " fait référence à une fameuse phrase du Pape Jean-Paul II, " sort dann fénoir " (ou une phrase similaire ; citations varient). Il a prononcé cette phrase en créole réunionnais lors d'un discours pendant sa visite à La Réunion en 1989.

Allusion se fait aussi à des personnages historiques qui n'ont aucun rapport avec La Réunion :
" à la Havane le cigare ne fume plus comme Ernesto le faisait " de'Lorsque farine la pluie'. Ici, référence est fait à Ernesto'Che' Guevera, ancien révolutionnaire argentin qui se battait du côté du gouvernement cubain, et le fait qu'il fumait des cigares cubains de manière habituelle. L'assertion qu'on ne fume plus cigares à Havane comme avant est déjà un fait réel dans le sens où Fidel Castro, ancien dictateur cubain et allié de Guevera, ne fumait plus des cigares pendant les derniers trente ans de sa vie. Il avait arrêté de peur d'attraper le cancer, et encourager les autres cubains de faire pareil. (Colditz p243). Mais la phrase a aussi un sens métaphorique : elle implique qu'on a l'impression que cette situation révolutionnaire est vraiment quelque chose d'historique.

Allusions se font aussi entre un poème et un autre : " Renaître " renvoie au poème précédent, " Mille fois " : le titre du poème précédent se lit plusieurs fois en début de vers.

Allusions se font aussi entre une partie du poème et une autre. Boqui-Queni a parfois distancé le caractéristique de la personne : " malbar ", qui à la base décrit un réunionnais d'origine indienne (surtout du Sud de l'Inde) de héritage hindou n'est pas utilisé pour décrire le grand-mère (qui pourrait être malbar comme Boqui-Queni elle-même) mais plutôt pour décrire la fleur associée (zéyé malbar). " Zéyé malbar " est le nom créole d'une espèce de fleur.

Métaphores et jeux de mots

La métaphore et le jeu de mot sont deux concepts qui se rejoignent de manière générale : l'un comme l'autre peut invoquer les sens multiples d'un seul et même mot. Ils se rejoignent plus précisément dans la poésie de Boqui-Queni.

Des exemples de métaphores dans ce recueil sont " Profit règne et l'égoïsme porte/La couronne. " dans "Lorsque farine la pluie "  utilise la même métaphore. La poétesse utilise donc deux expressions sur le pouvoir politique d'un monarque de manière métaphorique pour décrire la dominance de concepts, d'habitudes.

Dans " Roman coloniale ", on retrouve aussi une métaphore filée : "  je roucoule bien le français " et " Comme un oiseau parleur " construisent ensemble une comparaison entre la poétesse et un oiseau. Le mot " inonde ", qui apparaît plus tard le même poème, fait porter à la fois le sens littérale de'recouvrir d'eau' et le sens figuré. Le sens littérale correspond donc avec la métaphore filée du poème alors que sens figuré correspond avec le thème du poème. Ce choix de mot fait donc inverser le sens du'littéral' et du'figuré'.

L'expression " Manz in raz " dans " Ma swaf " utilise un sens métaphorique du mot " manzé " : ce mot peut signifier pas seulement'mâcher et puis avaler' comme le mot français'manger' (ce qui correspond naturellement avec le titre) mais aussi'dominer' ou'contrôler' pour parler des émotions.

'marquait' dans dans les vers " Comme si plein de fouets/Marquaient/Mon âme défaite " de " Roman Colonial " fait autant référence au sens littéral de'marquer la peau' qu'au sens figuré de'marquer son esprit'.

Le mot " langue " dans " Roman colonial " utilise les deux sens du mot " langue " l'une après l'autre : on parle de " langue " pour désigner une partie du corps et puis de " langue ", le système de communication culturelle des humains.

Parfois, les jeux de mots ne sont que présents dans une langue et pas dans l'autre : dans " Fénoir " (" Black-turn "), " artifiCIEl ", malgré la manque de lettre'c' dans la graphie Lékritir 77 du créole, est un jeu de mots très explicite présent dans la version créolophone mais pas la version francophone.

De même, le forme " sové " apparaît deux fois dans les vers " Sové fénoir/Ma sové dan fénoir Paris " dans " Fénoir " (" Black turn "). Ceci utilise l'homonymie, présent surtout dans le créole basilectale (connu à La Réunion comme'kréol lé ba'), de deux mots créoles :'sové' (cheveux) et'sové' (se sauver). Dans l'exemple précédent, on a fait suivre un mot et puis son homonyme. D'autres fois, on a répété le même mot plusieurs fois.

Répétition

Boqui-Queni utilise le technique de répétition souvent, ce qui fait rapprocher son œuvre de la chanson. Cette rapprochement avec la chanson se voit aussi chez Jacques Prévert (François p37). Chez Boqui-Queni, la chanson avec laquelle elle se lie le plus est le maloya, et parfois aussi d'autres musiques de la diaspora africaine, tels que le blues. Ceci la permet d'ancrer son œuvre dans un contexte réunionnais. Un exemple de cette répétition est " Galé " (" Poing levé ") : " Asé galéré ! " (" Quand la galère cessera-t-elle ? ") Cette répétition accentue le désespoir et le sentiment de frustration.

" Mon pèp " (" Mon peuple ") répète le titre à multiples reprises ; ce qui renforce le thème du poème et donne plusieurs attributs à " Mon pèp ". Le fait de donner plusieurs attributs évite qu'on parle de " Mon pèp " avec une seule idée en tête, ce qui est le sujet du discours pour TED de la conteuse et écrivaine nigériane Chimamanda Adichie, The Danger of a Single Story (Le danger d'une histoire unique).

Le même genre de répétition se trouve dans " Adékalom sa ! " (" C'est Adécalom ! ") : on répète " La di li vé " ce qui met l'accent sur le fait qu'il y a plusieurs raisons pour son marronage.

Un autre exemple similaire se trouve dans la première strophe de " Fénoir " :

" Fénoir mon kèr
Fénoir black
Fénoir kaf
Fénoir malbar
Sové fénoir "

On répète plusieurs le mot du titre, ainsi donnant plusieurs différents groupes ethniques et termes associés.

Dans " Oté fanm " (" Une femme ! "), les vers " Oté in fanm/Sa domoun, mounwar / Réspèkt ali ! " (" Femme, / Humaine, qui en douterait ? / Quel respect pour elle ? ") sont répétés plusieurs fois. Les vers ne sont pourtant pas répété exactement de la même manière chaque fois : la troisième fois est légèrement différent. Ceci fait de cette strophe à la fois un refrain et slogan.

La répétition est plus fréquent chez les poèmes qui ont des versions créolophones. Ceci peut s'expliquer du fait que ces poèmes se rapprochent de la chanson, plus spécifiquement du maloya. En rapprochant ses poèmes du maloya, Boqui-Queni crée un dynamique de rythme et qui se fait ressentir plus dans sa poésie créolophone. L'exemple le plus évident du côté maloya de ces poèmes serait " Groblan kalbanon ", ce qui serait aussi bien à l'aise dans un cd de Granmoun Baba ou autre grand joueur de maloya.

La seule fois où cette répétition est explicitement annoncée est dans " Blues Bassin Bleu ", qui commence avec " Je suis allé chercher (reprise) ". Ceci établit un terme (reprise) de la chanson écrite en français.

Le fait que ce poème-là reprend un terme de la chanson écrite en français renforce le fait que les poèmes uniquement francophones puisent moins dans le structure et le rythme de la musique d'origine africaine. Ce constat est ironique vu que le titre fait explicitement référence à la fois à la situation locale, avec un toponyme réunionnais, et à la musique du diaspora africain, avec le nom d'un genre de musique afro-américain.

Quand on prend aussi en compte la tendance pour les poèmes uniquement francophones de comporter moins souvent des strophe, ceci explique pourquoi les poèmes uniquement francophones sont moins divisés en strophes. Par conséquent, si l'on prend aussi en compte l'association entre le français et le romance établi plus tôt, on atteste aussi de la raison pourquoi le chapitre'Amour et amitié' a plus de poèmes structurés ainsi.

Dans cette section de l'essai, on a vu que la répétition de mots particuliers voire de phrases se fait de manière régulière. Dans la section suivante, on verra comment la répétition de sons en fin de mots, c'est-à-dire le rime, est loin d' être aussi bien répandue.

Rime et syllabes

Le rime n'est pas omniprésent et les vers n'ont pas tous les mêmes nombres de syllabes non plus. Un des rares exemples de rime est " Sou koud'pié koud' poin/Zot konzoin " dans " Oté Fanm " (" Une femme ! "). Une autre rare fois où l'on atteste la préscence de rime est dans " Mille fois " :

Sur la mort annoncée
Sur la mort qui m'a accablée
Sur mon corps allongé

Ceci renforce la répétition de " sur (la mort) " qui apparaît en début de phrase.

Étant dénué de rime et syllabification strictes et réguliers, on peut ainsi qualifier la plupart de ces poèmes de vers libre, ce style de vers où le rime et la syllabification manquent mais la qualité poétique reste intacte. Ce n'est donc pas un coïncidence que la version francophone de " Lindépandans, mi rod atoué " s'appelle " Liberté, j'écris ton nom ou Eluard Creole ". Éluard, poète français qui s'inscrivait dans les mouvements dadaïstes et surréalistes, écrivait parfois des vers libres tout comme Boqui-Queni.

Le titre de'Liberté, j'écris ton nom' fait référence à un poème de Paul Eluard, Liberté, qui répète le vers'J'écris ton nom' à la fin de chaque quatrain. L'œuvre d'Eluard paraît avoir un influence significatif sur celui de Boqui-Queni ainsi des similarités. Les œuvres des deux poèt(ess)es présentent d'autres ressemblances (en plus que le fait d'écrire des vers libres parfois), tous les deux étant adeptes de la valeur de la liberté et tous les deux écrivant des poèmes concernant l'amour et concernant des thèmes militants. L'usage de la répétition est aussi une similarité entre les deux poèt(ess)es.

L'oeuvre des deux poètes peut se comparer encore plus facilement en comparant de plus près les poèmes sur la liberté. On compare le premier paragraphe de Boqui-Queni :

" Sur mes cahiers cachés
Sur mes chaînes mes galets
Sur le piton des neiges
J'écris ton nom "

Et le premier paragraphe d'Eluard :

" Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom "

On voit bien que les deux commencent en faisant référence à des cahiers et parlent de la liberté ; Boqui-Queni s'est calqué sur Eluard pour les mots ainsi que la forme et la structure. Dans le deuxième paragraphe, on voit mieux l'aspect créole du texte de Boqui-Queni :

" Sur le maloya minuit
Sur le rougail de saison
Sur les amours des marrons
J'écris ton nom "

Ce qui correspond au suivant paragraphe de l'originale :

" Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom "

Elle inclut ainsi des éléments spécifiques à la culture réunionnaise naturellement inconnu de la version d'Eluard, que ce soit au niveau culinaire , comme le " rougail ", ou au niveau musical, comme le " maloya ". Le poème de Boqui-Queni, tout comme celui d'Eluard, font ressortir le thème de la liberté, un des thèmes principales de l'oeuvre.

Thèmes

Comme on a constaté plus tôt, les thèmes sont expliqués ouvertement dans les titres des chapitres. Ces thèmes principales sont d'ailleurs rejoints aussi par d'autres thèmes :

L'immigration est un thème qui revient ainsi que les relations entre La Réunion et la France métropolitaine. Un aspect lié à l'immigration qui revient notamment est le sentiment de dépaysement que subissent les ressortissants des DOM-TOMs lorsqu'ils arrivent en France métropolitaine (ce dont parle'Département à part entière ou entièrement à part' par Dracius)

Un autre aspect de l'immigration qui ressort est la minorité d'origine métropolitaine à La Réunion (connus sous le terme local de'zorèy') qui sont décrits comme " colon contemporain " par Thiann-Bo Morel (p75) Ceci apparaît comme thème dans " Galé " (" Poing levé ! ") et dans " Roman colonial ".

Ces métropolitains ne se revendique pas d'être colonisateur, comme le souligne ces vers de'Roman colonial' :

Car tu es :
-"un colonisateur qui ne s'accepte pas"
Et que je suis :
- "un colonisé qui ne s'accepte pas".

Le thème de la colonisation revient de deux manières : comme on vient de le mentionner, cela peut être une référence à la situation actuelle de La Réunion avec le statut de Département d'outre-mer. Des exemples de l'attitude de certains métropolitains modernes apparaissent dans " Galé " (" Poing levé ") et Roman colonial par exemple.

Le thème du colonialisme peut, bien sûr, être aussi une référence à la situation historique et strictement coloniale avec l'esclavage et l'engagisme. Des exemples du colonialisme historique apparaissent dans 1er novembre, qui met en scène une condition insupportable pour les ancêtres de la poétesse avec " Humilié le jour durant par le commandeur " ou " Groblan kalbanon " qui met en scène une condition semblable pour des engagés et qui encourage la solidarité entre les différents peuples dans le baraquement.

Parmi ces thèmes, il y a la nostalgie : que ce soit pour des membres de la famille, dans le cas de le 1er novembre, voire du mal du pays, comme dans " Ma swaf " (" Soif "), ou les deux, comme dans le cas de " Okilé mon bann " (" Guerrillè-res "), Boqui-Queni exprime son remords ici et là pour son éloignement de ses proches et de ses compatriotes. Bien sûr, le deux formes de nostalgie se rejoignent, la famille et la patrie étant deux concepts qui se lient.

Les thèmes principales se mêlent : les thèmes reviennent dans d'autres sections. Un exemple de ceci est le thème d'amour qui revient dans " Ma swaf " (" Soif "), qui est pourtant dans la section " Oppression " : " Ma swaf in lémé/Mi koné pi ". Cette phrase fait référence à l'amour mais non pas pour exprimer son amour ; non plus pour déclarer sa flamme. Ici, l'amour ressort comme un manque, comme un besoin, comme une frustration. Le thème de l'amour fait apparition à ce moment-là, hors du chapitre dédié à ce thème, justement pour renforcer le thème principale du chapitre dans lequel il apparaît.

Un autre est le fait que les thème d' " Amour " et de " Libération " qui revient dans " 1er novembre ", qui est pourtant dans la section " Résistance " : "  je n'ai jamais su qui j'étais/Sinon l'enfant qui prendra sa Liberté ". L'amour' revient naturellement, vu le fait qu'on parle d'une grand-mère décédé et'libération' parce que Boqui-Queni continue à partir de là à faire réflexions, sur le genre de pays dans lequel elle aimerait vivre. Ces thèmes ne sont donc pas présents de manière isolée.

Les thèmes de l'amour et les thèmes plus militants se rejoignent dans les même poème ; dans une description similaire même. On peut fait une relation entre le personnel (les émotions, la famille) et le général/la description de l'île :

" Est-ce Pépé
Lui qui en rentrant n'avait plus de tête
Humilié le jour durant par le commandeur" dans " le 1er novembre"

Les vers précédents décrivent le pépé de la même manière que " Mon pèp/In pèp krazé " (" Mon peuple/Est peuple humilié ") dans " Mon pèp " décrit le peuple. Comme le grand-père fait partie du peuple, l'humiliation du grand-père fait partie d'une tendance générale.

Le thème de l'identité est aussi un thème qui rejoint particulièrement bien le personnel et le général. Il apparaît partout dans'Mon pèp'. Ceci est naturellement le cas, vu le titre. Il est aussi présent, de manière personnelle comme militante, dans'le 1er novembre'. Dans ce poème écrit à remémorer la grand-mère de la poète, la poétesse annonce que "je n'ai jamais su qui j'étais", ainsi évoquant une certaine incertaine-té concernant son identité. La relation entre les différentes est très bien établi dans " 1er novembre " :

" l'enfant qui fera de sa terre
Non plus, un territoire-département
Mais un pays pour les siens
Mais un pays pour travailler
Mais un pays pour vivre
Mais un pays pour aimer "

Conclusion

Pour conclure, les thèmes ainsi que des références sont aptes à faire vivre les sentiments de justice et d'empathie qu'évoque la poétesse. Les métaphores laisse les poèmes s'ancrer dans son contexte réunionnais.

Les thèmes, aussi militant que émotionnel, apparaissent à première vue très éloignées les uns des autres. Pourtant, ils ne sont finalement pas si loin l'un de l'autre, tous ces thèmes se retrouvant et s'entrecroisant à travers l'œuvre. D'ailleurs, ces thèmes, ainsi que les structures employés, s'inscrivent dans une lignée de poésie antérieur à la vie de la poétesse.

On observe aussi que même deux langues similaires peuvent attester du proverbe italien'traduttore trattore' vu que la traduction des poèmes ne réussit pas tout à fait à faire ressortir ni les mêmes connotations, ni les mêmes allusions. Ceci est finalement une réussite pour l'aspect militant de son œuvre.

En somme, ce recueil est un lien qu'on n'aurait jamais imaginé entre le vers libre et le maloya. Il est donc un pont entre deux styles de créativité bien différent, qui pourtant révèle bien les valeurs que revendique la poétesse.

Bibliographie

Œuvre principale :

Laetitia Boqui-Queni, Fonnkèr La Liberté (L'Harmattan : Paris, 2016)

Autre œuvre de la même auteure :

Laetitia Boqui-Queni, Le dernier Malbar (L'Harmattan : Paris, 2014)

Ouvrages secondaires :

Adichie, C. " The Danger of a Single Story " (Ted Talks, 2009) Transcript : ssw.unc.edu/files/TheDangerofaSingleStoryTranscript.pdf

Ledegen Gudrun, "" Le parlage des jeunes " à la Réunion bilan et perspectives", Cahiers de sociolinguistique, 1/2004 (n° 9), p. 9-40

Xie Yong, " Des représentations de la France à leur utilisation dans la classe de langue " Synergie Chine
n° 3 - 2008 pp. 169-178

Dracius, Suzanne " DOM: départements part entire ou entirement part? " International Journal of Francophone Studies, Volume 11, Numbers 1-2, 16 June 2008, pp. 229-238(10)

Graham A. Colditz, " Encyclopedia of Cancer and Society, Volume 1 " (SAGE, 2007)

Corinne François, " Jacques Prévert, Paroles " (Editions Bréal, 2000)

Par James Macdonald
février 2017


Un magnifique essai de James Macdonald sur Fonnkèr La Liberté.

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