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La femme dans l'Inde classique : témoignages de l'épigraphie

La femme dans l'Inde classique :
témoignages de l'épigraphie


L'image de la femme dans l'Inde classique dépend largement de celui qui la fait. Rien n'est plus facile que de citer quelques écritures secondaires, d'évoquer la pratique de la sati, et de conclure à la déchéance de la femme dans la société indienne. Ou au contraire, on peut choisir de lire chez Varahamihira un éloquent éloge de la femme : "Quelle grave faute peut-on trouver chez les femmes que les hommes n'ont pas déjà commise ? Les hommes dépassent les femmes de beaucoup par leur impudence. De fait, celles-ci leur sont supérieures de par leur mérite. (...) Intrinsèquement pures, les femmes ne sont jamais souillées."
Bien avant cet encyclopédiste du VIe siècle, les deux grandes épopées de l'Inde, le Ramayana et le Mahabharata, construisaient un modèle de la femme idéale — Sita et Draupadi respectivement, mais elle a aussi pour nom Arundhati, Lopamudra, Maitreyi, Savitri, Damayanti et bien d'autres, chacune avec son histoire de consécration, de sacrifice ou de fidélité absolues.
Aussi importante et durable qu'ait pu être l'influence normative de ces grands mythes sur la société indienne, il est bon de redescendre sur terre. Plus grandes que nature, de nombreuses saintes et héroïnes, de Mirabai à Lakshmibai, nous captivent, mais pour ce qui est de la femme moins exceptionnelle, il faut se tourner vers l'épigraphie. Les quelques exemples qui suivent ne suffisent certes pas à dresser un tableau d'ensemble, mais ils nous livrent d'utiles indices de réponse.


La femme donneuse
Dans les inscriptions indiennes, gravées dans la pierre ou sur des plaques de cuivre, on voit souvent tel roi se vanter de ses dons généreux envers telle classe sociale. Mais la femme aussi donne, et c'est sous ce visage qu'elle apparaît le plus souvent. Ainsi, dès les édits du roi Ashoka (- IIIe siècle), sa seconde reine, Charuvaki, fait don de plantations de manguiers, de jardins, et d'hospices pour indigents. Deux siècles plus tard, selon une inscription gravée dans les grottes de Kanheri, non loin de Mumbai, c'est un réservoir qu'offre une reine de la dynastie Satavahana, sans doute pour y recueillir les eaux de pluies. Offrandes pratiques qui visent au bien collectif.
Dans le Sud de l'Inde, on constate plus souvent un propos religieux. Bien des inscriptions des ères Chola et Pandya préservent les noms des femmes qui ont offert de l'or pour faire installer dans des temples des lampes à huile qui devront être tenues allumées à perpétuité. D'autres créent des dotations à fins caritatives. Varada Devi (ou Varadambika), reine principale d'Achyuta Raya, empereur de Vijayanagara, fit don de six villages au temple Venkatesvara de Tirumala (plus connu sous le nom de Tirupati), parmi d'autres cadeaux. Et lorsqu'elle accompagna l'empereur en visite à un temple de Kanchipuram, ils offrirent tous deux leur propre poids en perles !
Les reines ne sont pas les seules à donner : la générosité des femmes des classes plus ordinaires est sans doute plus remarquable. Ainsi, à Ramnagar (dans l'état de l'Uttar Pradesh), une épigraphe sur le piédestal d'une statue d'un Jina, de l'an 88 de notre ère, note que l'image fut offerte par dix femmes d'une communauté de menuisiers, sans doute elles-même des menuisières ; non seulement elles sont toutes nommées, mais, fait remarquable, leurs seules identifications sont par le biais de leurs mères, et non de leurs maris. À Sanchi et Bharhut, des inscriptions de la même époque énumèrent des offrandes de femmes dont les noms seuls figurent, là encore sans ceux de leurs maris ou pères. Même s'il s'agit d'exceptions, ces exemples montrent que la femme n'était pas un simple accessoire dans l'ombre du mari.



La femme gouvernante
La meilleure preuve du statut élevé de la femme en Inde est sans doute qu'une reine pouvait devenir la souveraine. Ainsi, au IVe siècle, Prabhavatigupta, fille de l'empereur Chandragupta II, gouverne le royaume de Vakataka pendant treize ans au nom de son jeune fils. Huit siècles plus tard, au Gujarat, la reine Naikidevi remplit le même rôle ; et des inscriptions racontent comment, lorsque le terrible Mohammad Ghuri attaqua son royaume en 1178, elle prit son enfant dans son giron et, chevauchant en tête de l'armée Chalukya contre l'envahisseur musulman, vainquit ce dernier au pied du mont Abu.
Naikidevi fut la première d'une longue lignée de reines héroïques de l'Inde, qui souvent eurent un destin tragique : la célèbre Lakshmibai mourut sur le champ de bataille, tandis que Durgavati et Avantibai préférèrent leur poignard à la capture.



Poétesse et instructrice
Selon les inscriptions sanskrites du Tamil Nadu, notamment de l'époque des Pallavas, Pandyas et Cholas, les femmes participaient activement aux activités religieuses, artistiques et culturelles. Tirumala Devi (ou Tirumalamba), seconde femme de l'empereur Achyuta Raya dont nous avons rencontré la reine principale plus haut, était une poétesse accomplie et composa une épopée en sanskrit, dont les vers ornent les murs des temples de Srirangam et Kanchipuram.
Non seulement la femme indienne était cultivée, elle pouvait aussi enseigner, comme le montre l'Amarakosha, œuvre de l'ère Gupta, qui énumère plusieurs catégories d'instructrices et va jusqu'à mentionner celles de mantras védiques, fonction normalement réservée aux hommes de la caste des brahmanes. Plusieurs inscriptions confirment cette entorse aux préceptes sacrés. Ainsi à Margal, village proche de Kolar (état du Karnataka), une belle sculpture en pierre représente Savinirmadi, érudite du Xe siècle, dans la posture traditionnelle de l'enseignant ; une inscription nomme son père et sa mère, et ajoute qu'elle était "versée dans tous les Shastras" (doctrines ou sciences).


La femme et le sacrifice
Une inscription dans l'une des grottes de Nanaghat (ou Naneghat), non loin de Puné, datant du Ier siècle avant notre ère, fut longtemps une énigme du même ordre. Elle décrit la reine Nagamnika, de la dynastie des Satavahanas, en train d'accomplir des sacrifices védiques : pas moins de seize d'entre eux, y compris les rituels complexes de l'Aghyadheya, l'Ashvamedha, le Rajasuya, etc. Son fils étant sur le trône, on peut en conclure que son mari, mentionné en passant, est mort depuis quelques années. Les premiers épigraphistes à étudier cette inscription rechignèrent à accepter qu'une reine veuve ait pu accomplir ces sacrifices : ils exigeaient, selon les textes, la présence conjointe du mari et de la femme. Mais l'inscription dit bien ce qu'elle dit. Ce point est d'importance, car il montre bien (ce que l'on peut corroborer par ailleurs) que si les Shâstras représentaient la théorie, la pratique se permettait souvent d'en dévier.



La femme et le crime
Une épigraphe datant de 992, au cours du règne d'Ahavamalla, roi Chalukya, énumère les châtiments pour divers délits. Dans le cas de l'adultère, l'homme sera condamné à mort, tandis que la femme aura son nez amputé — ce qui peut nous sembler cruel, mais notons que la peine la plus sévère est réservée pour l'homme. On trouve confirmation de ce fait dans divers codes d'éthiques et dans le célèbre traité d'administration qu'est l'Arthashastra : celui-ci énonce les châtiments non seulement pour le viol, mais même pour des promesses mensongères faites à une femme afin de la séduire.



Chef-d'œuvre du Créateur
Les compositeurs d'inscriptions s'adonnaient parfois à des envolées poétiques. Au IXe siècle, une plaque de cuivre de Bahur, un village au sud de Pondichéry, dépeint une princesse Rashtrakuta qui allait devenir la reine du roi Pallava Nandivarman III ; Shankha de son nom, elle était "aussi patiente que la terre, dotée d'intelligence, de beauté, versée dans les arts, et aimée du peuple comme une mère" — en bref, elle "brillait comme si elle était l'incarnation même de la bonne fortune du roi ". Une inscription du magnifique temple Kailashnath de Kanchipuram décrit une autre dame Pallava comme étant "pleine de beauté, de délicatesse, de grâce et de décence, charmante par sa réelle douceur" ; en vérité, elle était telle un chef-d'œuvre du Créateur, preuve vivante que "Son habileté avait enfin atteint sa perfection, après s'être exercée à créer des milliers de jolies femmes " !
Et si l'on retourne à l'âge des Guptas, on trouve dans l'ancienne cité de Mandasor (Madhya Pradesh) une inscription dépeignant les jardins de la ville, où se meuvent librement de nombreuses femmes qui ne cessent de chanter.
On aimerait voir pareille liberté et gaieté dans les villes de l'Inde moderne.

Michel Danino


Michel Danino vit en Inde depuis 32 ans et a écrit en anglais et en français sur la civilisation et la culture indiennes. Il est notamment l'auteur de L'Inde et l'invasion de nulle part : le dernier refuge du mythe aryen (éditions Les Belles Lettres, 2006).



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Références

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Varahamihira's Brhat Samhita, traduction de M. Ramakrishna Bhat (Delhi: Motilal Banarsidass, 1982),
versets 74.6 & 74.9, pp. 688-89.
Édit mineur n°3 (pilier d'Allahabad-Kosam), in D. R. Sircar, Inscriptions of Asoka (New Delhi: Publications Division, Govt. of India, 4e éd., 1998), p. 53.
Chithra Madhavan, History and Culture of Tamil Nadu as Gleaned from Sanskrit Inscriptions, vol. 1 (New Delhi: D.K. Printworld, 2005), p.138.
Chithra Madhavan, ibid., vol. 2 (2007), p. 43.
Ibid.
Kirit K. Shah, The Problem of Identity: Women in Early Indian Inscriptions (New Delhi: Oxford University Press), p. 161.
Ibid, pp. 90-91.
D. C. Ganguly, "Northern India during the eleventh and twelfth century", The Struggle for Empire, vol. 5, The History and Culture of the Indian People, dirigé par R. C. Majumdar (Bombay 1957-1979: Bharatiya Vidya Bhavan), p. 78.
Chithra Madhavan, History and Culture of Tamil Nadu, vol. 2, op. cit., p. 36.
Ibid., p.42-43.
U. N. Ghoshal, "Social Condition", The Classical Age, vol. 3 in The History and Culture of the Indian People, op. cit., p. 568.
Jyotsna Kamat, "Unique Memorial to a Learned Lady", article en ligne:
www.kamat.com/kalranga/women/savinirmadi.htm (consulté le 7 novembre 2007).
Voir l'étude de S. Sankaranarayanan, "Nanaghat Cave Inscriptions of Nagamnika: a Fresh Study", The Adyar Library Bulletin, 1999, pp. 193-211.
U. N. Ghoshal, "Social Condition", op. cit., p. 377.
Chithra Madhavan, History and Culture of Tamil Nadu, vol. 1, op. cit., p.139.
Ibid.
Haripada Chakraborti, India as Reflected in the Inscriptions of the Gupta Period (New Delhi: Munshiram Manoharlal, 1978), p. 21.