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LE CÔTÉ D'OMBRE DE LA CONDITION FEMININE EN INDE

Devi, le principe de la divinité féminine, qui prime souvent sur l'élément masculin de la création, c'est aussi pour les hindous Maya, l'illusion. Et bien sûr, le côté d'ombre de la femme en Inde se doit d'être abordé dans ce numéro spécial. Car c'est là que le bât blesse : de nombreuses écritures indiennes, telles la loi de Manu, ont souvent rabaissé la femme, enjoignant à l'homme de l'éviter lorsqu'elle a ses règles, la traitant d'impure, de souillée et la confinant à l'arrière-plan. On recense cinq grandes terribles affronts à la femme en Inde : la coutume du sati, l'infanticide, le triste sort des veuves et les mariages d'enfants.



Le sati

Le 4 septembre 1987, à Deorala, un village du Rajasthan, une jeune Rajput (caste guerrière) de 18 ans, Roop Kanvar, se jette dans bûcher funéraire de son mari, décédé deux jours plus tôt d'une tuberculose. Des trois ou quatre mille spectateurs présents, aucun ne se lève pour l'empêcher de s'immoler. Bien au contraire, un véritable culte du lieu où Roop se consuma s'établit immédiatement, près de 1000 boutiques s'ouvrant à Déorala entre 1987 et 1990. Cela, malgré les protestations d'associations féministes indiennes s'élevant contre la glorification d'un acte " faisant directement atteinte à l'intégrité physique et morale de la femme ". Qu'est ce donc que le Sati, ce phénomène que les Anglais avaient surnommé "Social Evil" ?

Le mot est dérivé de la racine sanskrite "as" qui signifie "être" et qui produit le participe présent "sat" : "conscience", dont sati est le féminin. "Sat" a, en conséquence, pour sens premier: "qui est", "qui existe". Il est associé à l'idée de bien et de vertu. La sati désigne l'épouse vertueuse, la pativrata, (de pati = mari et vrat = le voeux), qui s'immole sur le bûcher de son mari défunt - littéralement "l'épouse dévouée à son mari" - qui devient l'objet d'un culte à travers la reproduction d'un cérémonial préétabli et quasi-immuable qui la fait passer successivement du statut de femme mariée à celui de "sativrata" et enfin "satimata" (Le rite de la sati. Mémoire rédigé par : Gaël de Graverol sous la direction de Gérard Heuze, Septembre 1997).

Le Sati semble avoir connu un déclin au Moyen Age et renaît de ses cendres, si l'on ose dire, avec la pratique du Jauhar à partir du 16ème siècle. Cette coutume Rajput (race guerrière du Rajasthan) voulait qu'en cas de défaite de leur clan, les femmes se suicident en masse sur un bûcher funéraire afin d'échapper aux dominateurs musulmans. Certains Jauhars, tel celui de Chitoor au Rajasthan, ou plus de 2000 femmes rajpoutes se jetèrent dans un immense braiser, après que leurs hommes soient tous morts les armes à la main, sont restés dans la légende indienne. Beaucoup de littérateurs contemporains de la sati construisent d'ailleurs une analogie entre les deux traditions fortement ancrées au sein de ce peuple guerrier

Le sati a toujours frappé l'imagination des Occidentaux. Ainsi, dans l'ouvrage de Jules Verne, Le Tour du Monde en Quatre-Vingts Jours, le flegmatique Phileas Fogg et son comparse Passepartout, de passage à Allahabad (Uttar Pradesh), arrachent la princesse Aouda au ravissement des flammes. Déjà au XVIIè siècle, Jean-Baptiste Tavernier évoque le cas d'une veuve de 22 ans se soumettant avec la plus inflexible détermination à l'ordalie du feu devant le gouverneur, en faisant le sacrifice de sa main afin de lui prouver sa propre volonté de devenir sati et d'obtenir son autorisation. Un autre voyageur, italien celui-là, Pietro della Valle, se laisse subjuguer par la mystique symbolique de la coutume lorsqu'il écrit: "Si je connaissais une femme sur le point de devenir sati, je ne manquerais pas d'aller voir et d'honorer ses funérailles de ma présence avec cette affection passionnée qu'une si grande fidélité et un si grand amour conjugaux semblent mériter".

Alors romantisme ou crime contre l'humanité? L'Abbé missionnaire Jean Antoine Dubois (1765-1848) relativisait l'ampleur des méfaits de la crémation des veuves : "Le suicide est-il particulier aux veuves hindoues et existe-t-il des pays libres de si détestables excès? Plus de personnes périssent en France et en Angleterre au cours d'un mois par le suicide ou le duel que pendant toute une année en Inde par la sati." La seule différence que Dubois juge utile de faire remarquer est que: "la femme hindoue commet un suicide à partir de motifs religieux déplacés et du fait qu'elle considère ceci être son devoir conjugal de dévotion alors que les européens mettent fin à leur existence contre tout principe religieux, en violation ouverte des devoirs les plus sacrés envers Dieu et les hommes "

En 1829, le gouverneur général du Bengale, Lord William Cavendish Bentick, promulgue la Sati Prevention Regulation Act et le Sati tombe en désuétude dans l'ensemble du sous-continent, excepté parmi quelques familles princières et de haut statut. La pratique, qu'on pouvait donc croire abandonnée, ou très circonscrite, reste, en réalité, fermement enracinée dans les croyances et renforce son influence dans l'imagerie populaire à travers la construction de lieux de culte dédiés à la grandeur des saintes satis...

Le dernier cas de sati est celui de Kuttu Bai, morte le 6 Août 2002 dans les flammes du bûcher funéraire de son mari. Cela se passait dans le village de Tamoli Patna près de Bhopal dans le Madhya Pradesh, devant plus d'un millier de témoins qui n'ont rien fait.



L'infanticide

"Pourquoi es-tu venue au monde, ma fille, quand un garçon je voulais ? Vas donc à la mer remplir ton seau : puisses-tu y tomber et t'y noyer", fredonne une chanson populaire de l'Inde...
L'Inde ne compte que 93 femmes pour 100 hommes. En 2001, le recensement officiel a créé un choc en montrant que sur un milliard d'Indiens, il "manquait" 36 millions de femmes, qui ne sont pas nées, qui ont été tuées à la naissance ou qu'on a laissé mourir en bas âge. Une préférence ancestrale pour les garçons, avivée par le matérialisme. La tradition religieuse exige un fils pour assurer les rites funéraires du père, et seul le fils hérite du nom et du patrimoine. Mais surtout, les filles sont considérées comme un fardeau financier : la dot traditionnelle et les frais de mariage peuvent engloutir les économies de toute une vie, d'autant que l'Inde moderne et consumériste connaît une inflation dans ce domaine : bijoux, cash, électroménager, voitures….

La naissance d'une fille est donc considérée dans certaines régions de l'Inde, comme une malédiction. C'est pourquoi la pratique du foeticide (lorsqu'il est possible de savoir, par écographie ou autre méthode le sexe du futur bébé) et de l'infanticide sont monnaie courante dans ces villages où le traitement préférentiel donné aux enfants de sexe masculin est flagrant. Lorsque vous voyagez en Inde et vous remarquez une enseigne avec le mot'ultrasounds', vous pouvez être sûr que cela indique une activité florissante. En effet, cette technique de diagnostic par ondes sonores, qui permet de visualiser le fœtus, est d'usage courant dans les soins prénataux, mais en Inde l'enseigne a un sens caché. Car contre rétribution, les médecins révèlent par échographie le sexe de l'enfant à naître, ce qui permet d'avorter en cas de résultat "négatif" - en clair: si c'est une fille. Les cliniques ont adopté cette appellation déguisée depuis qu'une loi de 1996 interdit l'usage des examens prénataux à des fins de sélection entre les sexes. Les médecins n'ont le droit d'examiner le fœtus que pour détecter les maladies ou les anomalies génétiques et congénitales. La moindre allusion à son sexe les expose, en principe, à des poursuites judiciaires.

Le repérage du sexe du fœtus se pratiquait d'ailleurs déjà en Inde depuis les années 70, lorsque les médecins utilisaient l'amniocentèse (analyse du liquide intra-utérin) à cette fin. D'après une enquête réalisée à Bombay en 1995, 90% des centres d'amniocentèse pratiquaient la détermination du sexe et près de 96% des fœtus féminins étaient avortés. Aujourd'hui, on préfère les ultrasons: 500 cliniques s'y consacrent dans le seul Pendjab, l'Etat du nord de l'Inde qui compte plus de 20 millions d'habitants. Le seul effet apparent de la loi de 1996 a été d'augmenter les honoraires des médecins: ils sont passés de 20 à 60 dollars la consultation, en raison du risque de sanction pénale.

Selon le Dr Sharada Jain, gynécologue renommé de New Delhi, les nouveaux progrès en matière d'ultrasons vont aggraver encore les choses. L'amniocentèse ne déterminait efficacement le sexe qu'à partir de 16 ou 18 semaines de grossesse. L'échographie abdominale par ultrasons y parvient à 14 semaines, avec une précision de 90%. Mais la technique plus avancée des ultrasons transvaginaux - très utilisée à New Delhi et qui se répand ailleurs - est encore plus précise : à 12 semaines. Le foeticide des filles devient donc possible au premier trimestre, où l'avortement est plus simple et la sélection sexuelle moins soupçonnable, constate le Dr Jain.

Il faut cependant souligner, pour faire la part des choses, que dans de nombreux états de l'Inde, comme au Tamil Nadu, les filles sont souvent les privilégiées de leurs pères : on peut les voir le dimanche dans les villages, ou au temple, des jupes et des hauts multicolores, des fleurs de jasmin dans les cheveux, souriantes, royales, sûres de leur fait. Il en va de même dans la classe moyenne et la haute société indienne, où les filles, de plus en plus éduquées, démontrent une autorité et une confiance en elles-mêmes, qui frisent quelquefois la domination.


Les mariages d'enfants

Les mariages d'enfants n'existaient pas à l'époque védique. Le Susruta, l'ancien manuel médical védique, affirme que les hommes n'arrivent à pleine maturité psychologique et sexuelle qu'à 25 ans et les femmes à seize ans, "même si certaines d'entre elles paraissent donner des signes de maturité sexuelle à douze ans. Le Susruta va même beaucoup plus loin : "une fille-mère peut donner naissance à des enfants anormaux ou mentalement sous-développés". Pourtant durant le Moyen Age, de nombreuses petite filles sont mariées avant la puberté, pour tenter d'éviter sans doute d'être emportées en esclavage par les envahisseurs musulmans, ou font l'objet de dons aux couvents (les Davadasi dont nous parlerons plus loin : offrande des jeunes filles aux dieux) où elles deviennent l'esclave sexuelle du prêtre.

Le Mahatma Gandhi parlait en toute connaissance de cause lorsqu'il combattait la tradition séculaire hindoue des mariages d'enfants. Dans son autobiographie, le chapitre III porte le titre "Mariage d'enfant" et débute ainsi : "Je voudrais bien ne pas avoir à écrire ce chapitre" ! En effet, Gandhi avait, comme son père, épousé une femme-enfant : Kasturbaï, fiancée à son insu à l'âge de dix ans. La petite Kasturbaï ne savait ni lire ni écrire et les études la rebutaient. Malgré les efforts de Gandhi et de maîtres privés, elle n'apprit jamais à lire autre chose qu'un peu de "gujourarati", dialecte dans lequel elle fut élevée dans son village natal. A peine âgée de 15 ans, elle donna naissance à son premier bébé. L'enfant ne vécut que trois jours et Gandhi, rongé par le remords se reprocha d'avoir eu des relations sexuelles avec sa jeune épouse jusque dans les jours précédant l'accouchement. Le jeune Gandhi voulait exercer son autorité de mari sur sa jeune épouse et la tenait presque en réclusion. "La fillette, affirme la biographie officielle de Gandhi, n'était pas du genre à supporter ces brimades sans réagir vigoureusement et plus Mohandas tentait de la contrôler, plus elle prenait de libertés" ! Le fait d'être marié si jeune nuisait aussi sérieusement aux études du futur Mahatma : "En classe, Gandhi pensait constamment à son épouse. Il ne pouvait pas tolérer d'en être séparé et il ne pensait qu'à la retrouver à la sortie de la classe". Sa passion charnelle était heureusement tempérée par son sens aigu du devoir : "c'est grâce à cela que j'ai été sauvé de la déchéance physique et morale", écrit-il d'ailleurs dans son autobiographie. La coutume cruelle du mariage des enfants était également atténuée par le fait qu'on ne permettait pas aux jeunes couples de faire vie commune sans interruption. La femme-enfant devait au cours d'une année passer plus de temps à la maison de son père que dans la maison de son époux. Ainsi, après cinq ans de mariage, Gandhi et sa femme n'avaient vécu ensemble qu'un peu plus de deux ans.
Ce la n'empêcha pas Gandhi de s'attaquer durant toute sa vie à cette tradition. Il recommandait ainsi aux parents d'attendre que les fiancés aient vingt-cinq ans avant de les marier. À ceux qui vivaient avec lui dans son ashram, il imposait l'âge minimum de vingt et un ans pour le mariage des filles. Le Mahatma fit également tout ce qu'il put pour que ses propres enfants se marient le plus tard possible (mais il n'eut pas beaucoup de succès).

Avec le temps, l'union du Mahatma et de Kasturbaï devint plus harmonieuse et elle seconda son mari dans tout ce qu'il fit. En septembre 1932, dans la prison de Yeravda, le Mahatma entreprit un "jeûne jusqu'à la mort" pour protester contre une loi électorale qui plaçait les Intouchables dans une division séparée. Toute l'Inde jeûna avec lui. Son épouse, sans comprendre clairement les raisons qui motivaient une telle action, jeûna également. Elle ne prenait que la nourriture nécessaire pour lui permettre d'être capable de prendre soin et d'assister son mari jusqu'à sa mort, si nécessaire. L'année suivante, Gandhi entreprit un autre jeûne de purification, de vingt jours celui-là. Encore une fois, Kasturbaï l'accompagna dans sa démarche. Finalement, en 1939, le nom de Kasturbaï est cité pour la première fois dans le "Who's Who in India". On note quelques statistiques la concernant, sa date de naissance, son mariage avec Gandhi, ses séjours en prison, etc. Elle décéda dans une propriété appartenant à l'Aga Khan à Yeravda le 22 février 1944. Avant de mourir, elle chuchota à Gandhi : "N'aie pas de chagrin si je meure". Il plaça affectueusement sa tête sur ses genoux pour la réconforter et lui répondit : "Qu'est-ce qu'il y a? Comment te sens-tu?" Comme une toute petite fille elle chuchota : "Je ne sais pas" et elle s'éteignit doucement.
Gandhi fut inconsolable. Après la crémation, il se disait qu'il ne pouvait vivre sans elle... que sa mort laissait un vide que rien ne pourrait combler. Puis, à la pensée qu'elle était morte sur ses genoux, il se demanda : "Que puis-je demander de mieux?" Et il se sentit heureux au delà de toute mesure....

Aujourd'hui, les mariages d'enfants existent toujours en Inde. Récemment, dans l'état du Chattisgarh, situé dans l'est du pays, 3 000 mariages d'enfants ont été célébrés sous les auspices du dieu Rama pendant le festival de Ramnavmi, une des trois périodes du calendrier hindou jugée propices pour les mariages. Le premier jour est consacré aux prières et offrandes aux dieux protecteurs. Le lendemain c'est la cérémonie traditionnelle d'enveloppement des futurs mariés dans un mélange de graines pilées et d'eau purifiée. Ce n'est que le troisième jour que les enfants, vêtus de costumes brodés et parés de bijoux, sont réunis pour les noces proprement dites. Une union de courte durée car, dès le lendemain du mariage, les fillettes retournent vivre dans leur famille jusqu'à leur puberté.


Les femmes sont défavorisées en Inde

Il n'est nul besoin ici d'un texte éloquent. Les statistiques de l'UNICEF (2001) suffiront :
Nombre de femmes en Inde : 470 millions (chiffres UNICEF, 2001). 54% sont illettrées, contre 36% chez les hommes. 70% des femmes et jeunes filles travaillent dans les champs ; 70% vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Nombre d'avortements en Inde en un an : 15 millions (dans un centre hospitalier à Bombay, sur 8000 avortements 7999 furent des foetus féminins).
Nombre de femmes qui meurent ou se donnent la mort à cause d'un problème de dot : 8 à 10.000 (dans un hôpital qui pratique l'avortement (Bhandan hospital à Amristar) un poster indique : " Mieux vaut payer 500 RS maintenant que 5000 Rs plus tard ")
12 millions de filles qui naissent par an, 4 millions meurent avant l'âge d'un an, 6 sur 10 n'atteignent pas l'âge de 6 ans :
80 % des garçons indiens sont inscrits à l'école primaire, 70% seulement des filles. Parmi celles-ci, 40% quittent l'école avant la fin des études en milieu urbain, 70% à la campagne. 37% des jeunes garçons souffrent de malnutrition, mais 69% des filles : 69%. 20 millions de garçons
On estime à 400 000 le nombre d'enfants prostitués en Inde, essentiellement des filles. 17 % des jeunes indiennes se retrouvent mariées avant l'âge de 17 ans, et environ 10 000 sont tuées chaque années pour un problème de dot.
Qui n'a pas vu dans un'teashop' au bord d'une route, une petite fille nettoyant les tables, ou même une gosse menant par la main un aveugle qui mendie, ne connaît pas l'Inde. On sait également que les filles de bas âge sont souvent employées comme servantes, travaillant 14 heures par jour, traitées durement et quelquefois abusées sexuellement. Quand elles ne sont pas domestiques, elles doivent surveiller leurs petits frères et petites soeurs, faire la cuisine quand la mère est au travail, ou aider la famille dans les travaux agricoles. Habitant dans des huttes surpeuplées et nourries avec des restes, elles souffrent d'anémie chronique et d'infections qui aggravent leur condition future. Du fait de leur faiblesse sociale, elles deviennent alors la proie de toute sorte de violence, allant de l'inceste au viol, en passant par la mort par le feu après le mariage ou la torture. Ces incidents ont été accrus de 63% dans les dernières années. On voit bien que c'est dans ce domaine et à cet âge-là, que les hommes peuvent exploiter le plus facilement la vulnérabilité des futures femmes indiennes. Le gouvernement indien se doit donc de faire effort particulier : sous peine de prison, les parents les plus pauvres devront envoyer leurs filles dans des écoles gratuites, où elles seront nourries, habillées, éduquées, et informées de leurs droits, afin d'en faire les futures femmes d'une Inde affranchie.


Les veuves

Traditionnellement, les veuves indiennes étaient tenues responsables
de la mort de leur mari, et elles étaient forcées, si elles ne commettaient pas sati, à renoncer à tout plaisir matériel et à vivre en stricte pénitence. Elles devaient mener une vie austère, porter du blanc et couper leurs cheveux afin qu'elles ne soient pas assez attirantes pour se remarier ou être aimées de nouveau. Le veuvage était considéré comme une honte, et les femmes en étaient punies, même celles qui avaient été mariées à des hommes beaucoup plus vieux qu'elles. La société indienne a toujours désapprouvé le remariage des veuves, même si cette situation est ironique dans un pays où la première femme à avoir été première ministre, Indira Gandhi, était veuve. Bien que des mouvements réformistes aient amélioré la situation des veuves, il existe toujours des régions isolées où les femmes sont encore rejetées par la société à la mort de leur mari. L'interdiction faite aux veuves de se remarier s'est malheureusement maintenue beaucoup plus longtemps. Souvent, la veuve devient, à toute fin pratique, la servante de sa belle-famille et elle est sans aucune ressources. Sa vie finit pour ainsi dire avec celle de son mari.
Découragées, certaines ne trouvent d'autre issue que la prostitution.

Du fait des mariages d'enfants, ce ne sont pas seulement des femmes âgées qui sont veuves, mais aussi de très jeunes filles : un bébé fille dont le mari, qu'il soit bébé ou vieillard, décédait, n'avait pas le droit de se remarier. Lorsque Gandhi réalisa que l'Inde comptait plus de 325000 veuves de moins de seize ans dont près de 12000 âgées de moins de cinq ans et 85000 dont l'âge se situait entre cinq et dix ans, il proclama sur un ton de défi : "Je considère le remariage de veuves vierges non seulement comme désirable mais comme un devoir absolu pour les parents de ces jeunes filles." Aux fanatiques de la tradition, Gandhi opposait : "Elles n'ont jamais été mariées." Il fit une grève de la faim pour alerter les autorités. Comme d'habitude, le Mahatma eut gain de cause et aujourd'hui, même si cette coutume subsiste dans certains villages du Rajasthan.

La célèbre cinéaste indienne Deepa Mehta commença en 2000 le tournage de Water, dont le sujet annoncé était la condition des veuves en Inde. Des extrémistes religieux brûlèrent les plateaux de tournage et lancèrent des menaces de mort contre la réalisatrice et les comédiennes. Le tournage ne put reprendre que cinq ans plus tard, secrètement, au Sri Lanka. Lors de sa sortie officielle en 2005, le film fut encensé par la presse, ainsi que par Salman Rushdie et Steven Spielberg.

François Gautier