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QU'EST-CE QUE LA SHAKTI ?

"C'est seulement lorsque Shiva s'unit à Toi, O Shakti,
qu'Il devient le Seigneur Tout-Puissant.
Laissé à Lui-même, Il n'a même pas la force de lever le petit doigt".
(Devi Upanishad)



En Occident, on ne connaît souvent que le côté d'ombre de la femme indienne : la terrible coutume du " sati ", qui voulait que la veuve se jette dans le bûcher funéraire de son mari - dans les années 80, on a répertorié certains cas dans les campagnes arriérées du Rajasthan; le mariage des enfants, les veuves de Bénarès, l'infanticide, ou bien le triste sort des femmes intouchables, qui aujourd'hui encore, dans certains villages, ne peuvent tirer de l'eau du même puits que leurs soeurs brahmanes. Mais qui sait donc qu'aucun pays au monde n'a accordé une place si primordiale à la femme, à tel point que la moitié des divinités hindoues sont féminines et que la terre de l'Inde elle-même est
femme : " Mother India ", la'Mère Inde' ?

Qu'est ce que la Shakti ? Dans la philosophie hindoue, c'est l'Energie primordiale, sans laquelle rien ne se fait ; le principe dynamique de la Nature, ou du Divin, quel que soit le nom que vous voulez lui donner. " Elle est la conscience transcendante dans toute connaissance. Elle est le vide dans tous les vides. Elle est au-delà de tout ce qui existe, elle est l'Inaccessible ", dit la Devi Oupanishad, un des plus anciens textes sacrés de l'Inde. Ce concept de la Shakti est si bien ancré dans la conscience des Indiens, qu'il a même survécu à la terrible partition du sous-continent : tous les pays d'Asie du sud ont - ou ont eu - des femmes à leur tête : Srimavo Bandaranaike au Sri Lanka, fut la première femme Chef d'Etat au monde ; en Inde, on trouve Indira Gandhi, qui dirigea l'Inde d'une main de fer pendant presque 20 ans ; le Bangladesh et le Pakistan, pays islamistes par excellence, ont pourtant porté au pouvoir Begum Khaleda Zia, Sheikh Hasina, ou Benazir Bhutto par deux fois.

La Shakti est également l'élément féminin sans lequel ni les hommes ni les nations ne sont complets : " nous avons besoin d'hommes dans lesquels la Shakti soit développée dans ses limites plus extrêmes, dans lesquels elle remplisse toute leur personnalité et d'où elle déborde pour fertiliser la terre " (la Renaissance de l'Inde), s'écriait Sri Aurobindo (1972-1950), poète, révolutionnaire, philosophe et yogi indien, celui que Romain Rolland et André Malraux admiraient tant. L'Inde seule détient-elle la Shakti ? Nenni, dit encore Sri Aurobindo : " Si vous regardez l'Occident, vous verrez deux choses : un vaste océan de pensée et le jeu d'une force énorme, rapide et pourtant disciplinée. Toute la Shakti de l'Occident tient à cela. C'est par la force de cette Shakti qu'il a dévoré le monde, comme nos ascètes de jadis, dont le pouvoir terrifiait même les dieux et les tenait dans l'inquiétude et la soumission". " Nul ne peut voir le Divin s'il n'est femme ", décrétait également Paramsha Ramakrishna, le grand saint hindou de la fin du 19ème siècle. Fidèle à cette devise, il s'habilla en femme pendant un certain temps. Sri Aurobindo explique ensuite pourquoi l'Inde, autrefois civilisation royale, dont la connaissance et la sagesse rayonnèrent sur le monde entier, a connu un déclin certain depuis plus de trois siècles: " A mon avis la faiblesse de l'Inde n'est pas la sujétion, ni la pauvreté, ni le manque de spiritualité, mais le déclin de la Shakti, de la puissance de pensée... Nous avons abandonné la sadhana (discipline spirituelle) de la Shakti et la Shakti nous a abandonnés... Nous pratiquons le yoga de l'Amour, mais là où il n'y a ni Connaissance ni Shakti, l'amour ne peut pas demeurer ".

L'avenir serait-il donc à la femme - et est-ce par elle que passerait le salut de ce monde ? Cette connaissance, perdue pour nous, ou même bafouée par certains interprètes de nos religions monothéistes, qui pendant longtemps ont relégué la femme - sinon en enfer, du moins aux cuisines et à la chambre à coucher - a toujours été présente et vénérée en Inde : " O Devi, c'est toi qui a créé ce monde, qui le soutiens, le protège et qui le réabsorberas à la fin des temps. En tant que l'émanation du monde, Tu prends la forme de la création et en tant que sa protection Tu assumes la forme de la stabilité. Tu possèdes la connaissance, la grande illusion (mahamaya), la superbe intuition et la mémoire éternelle. Tu es à la fois la Grande Déesse et la Grande Démone". (Devi Oupanishad). Non seulement donc pour l'hindouisme, la Shakti est l'élément dynamique de la Manifestation, non seulement c'est aussi le principe féminin présent dans chaque homme et chaque nation, indispensables à leur plénitude, mais en dernier lieu la Shakti est la qualité divine de Connaissance et d'équanimité, l'Une ou l'Un même, le phénomène unitaire de notre être et de notre terre.

Devi

Dans la petite ville de Cuttack, en Orissa, on trouve de nombreux temples dédiés à la Shakti, ici appelée Chandi, " la déesse impétueuse". Rien d'extraordinaire, sauf qu'en Orissa, on adore souvent, au lieu d'une forme de la Mère, un yantra, c'est à dire un labyrinthe de triangles, de cercles et de carrés engoncés dans un rectangle peint sur du bois ou dessiné sur le sable. Le prêtre, ou pandit, commence par réciter des mantras afin de faire descendre la présence de Devi dans le yantra. Puis, il entre en méditation et ses mains forment des moudras, différentes combinaisons d'entrelacement des doigts, qui matérialisent chacune des énergies distinctes. Ensuite, le pandit se touche à différents endroits de son corps, concrétisant le corps subtil de la Shakti dans la Matière : c'est d'abord en tant qu'élément terre qu'elle le pénètre en dessous de la ceinture ; puis elle s'introduit au niveau de son estomac sous forme de l'eau ; après, c'est en tant que feu, qu'elle se glisse autour du coeur ; ensuite, c'est le vent qui le pénètre dans les poumons, la gorge, le nez ; et finalement en tant qu'élément espace, elle lui remplit la tête. Ainsi, les Cinq éléments de Devi, ou la Grande Mère, sont maintenant présents dans le corps du brahmane, mais pas dans sa conscience. Pour y remédier, celui-ci s'adresse à elle au plus profond de son coeur, l'atman, là où elle existe en tant qu'énergie vitale de l'âme et l'invite à pénétrer son Moi. Lorsqu'elle le fait, ils deviennent finalement Un. A travers ces rituels symboliques, le corps du prêtre est ainsi devenu un microsome de l'univers, car non seulement, d'après la tradition hindoue, la Grande déesse contient le Cosmos, mais elle est aussi contenue en lui. Enfin, grâce à quelques mantras et moudras, le prêtre transfère la présence - de son corps et son âme - à une statue de Chandi dans le temple. La Devi transcendante, Immanente, toute Prépondérante, se manifeste alors dans sa pleine puissance à travers la sculpture du temple. Elle y restera jusqu'à ce que le prêtre, par d'autres rites, la désincarne et la renvoie à son royaume invisible.

Illusion ? Superstition ? Peut-on vraiment manifester l'Energie primordiale dans une idole et vénérer une vulgaire statue de pierre ou même un enchevêtrement de cercles et de carrés? Ecoutez donc l'étonnante Alexandra David Neel : " L'énergie que le brahmane (ou les participants) au rite de l'adoration de l'idole ont projetée, n'est pas absolument immatérielle. On peut approximativement l'assimiler à une substance subtile qui, à ce moment est imprégnée de pensées et d'images, conformes aux pensées et aux désirs des officiants. " Et elle continue : " L'existence réelle ou non de la déité représentée n'a aucune importance, ce qui agit, c'est l'accumulation de forces psychiques contenues dans son effigie... Les images des dieux remplissent un rôle analogue à celui d'un accumulateur électrique. L'accumulateur ayant été chargé (par l'adoration des fidèles ou les rituels du prêtre), on peut en tirer du courant. Il ne se déchargera pas si l'on continue à y emmagasiner de l'électricité. Cette continuation d'emmagasinage d'énergie dans l'idole, s'opère par l'effet du culte qui lui est rendu et par la concentration sur elle des pensées des fidèles... C'est ainsi que telle idole qui a été adorée depuis des siècles par des millions de croyants, est maintenant chargée d'une somme considérable d'énergie due à la répétition d'innombrables actes de dévotion pendant lesquels la foi, l'imagination, les aspirations, les désirs de ces nombreuses foules de fidèles ont convergé vers l'image du dieu... Les dieux sont ainsi créés par l'énergie que dégage la foi en leur existence. " (L'Inde où j'ai vécu).

La Shakti à travers les âges

Durant toute l'histoire de l'Inde c'est vers l'aspect guerrier de la Mère, Dourga et Kali, que se tournent les rois et les empereurs avant ou après la bataille. Ceci est attesté par le Mahabarata, le plus grand poème épique de l'Inde ancienne : Krishna demande à Arjuna d'invoquer la déesse Dourga afin d'obtenir la victoire. Dans le Ramanayana, l'autre grand poème épique de l'Inde antique, Rama, une réincarnation du dieu Vishnu, implore Dourga afin qu'elle lui procure victoire dans sa bataille contre le démon Ravana. Les rois du dernier grand empire hindou, celui de Vijaynagar dans le sud de l'Inde (1336-1565) concluaient le festival de Mahanavami, ou les neuf nuits de la Mère, en adorant Dourga, avant de partir en campagne.

L'image de la femme bafouée dans l'Inde ancienne, reléguée au second rang, est fausse, ou partiellement fausse. Les écrits qui nous sont parvenus de la période védique nous procurent une tout autre image de la femme hindoue. Dans l'histoire de la femme indienne à travers les âges ("Indian women through Ages"), par exemple, les historiens Vijay Kaushik et Bela Rani Sharma nous montrent, textes à l'appui, qu'à l'époque des Védas, les femmes n'étaient pas forcément mariées et que certaines d'entre elles, telles Dhritavrata, Srutavati, ou Sulabha, devinrent même des saintes connues, "pratiquant des austérités et vivant nues". La réclusion des femmes n'existait pas jusqu'à l'arrivée des premières invasions musulmanes au 7ème siècle, les jeunes filles vivaient librement et on leur laissait le choix de leurs maris - l'Atharva Veda parle même de "vieilles" filles qui restaient jusqu'à leur mort avec leurs parents. Le Mahabharata mentionne également certaines régions de l'Inde où les femmes pouvaient avoir plusieurs époux et plus tard, un système matriarcal, qui survit aujourd'hui dans certaines régions du Kerala, se mettra en place. Une portion des biens familiaux, appelée stridhana, leur revenait sous forme de dot et elles avaient également droit à une part d'héritage de leur père. Les jeunes filles de l'époque recevaient la même éducation que les garçons dans les fameuses universités védiques. Ainsi, apprend-on dans le Mahabharata, Atreyi étudia sous le célèbre Valmiki en même temps que Lava et Kusa, les fils de Rama. On inculquait aux jeunes filles brahmanes la sagesse contenue dans les Védas, alors que les jeunes filles kshatriyas (caste des guerriers) étaient entraînées, tout comme les garçons, à l'usage de l'arc et de la flèche. Les sculptures de Barhut représentent d'ailleurs des femmes à cheval bardées d'un arc et le fameux Kautilya parle de satikis, des guerrières porteuses de lances et des femmes archers (striganaih dhabvibhih). Déjà, au 6ème siècle avant J.C., le philosophe Varahamihara reconnaît que la poursuite du dharma, le chemin de la vertu, dépendait des femmes, sans lesquelles il n'y a pas de progrès humain, "parce qu'elles ont plus de vertus que les hommes".

Tiego Bindra